Avons-nous déjà oublié les enseignements de la COVID-19 ? Nous avons demandé à une experte en anticipation de crise
La bureaucratie, le jeu politique et la perte de confiance dans les institutions pourraient bien faire en sorte que les mises en garde au sujet de la prochaine crise sanitaire tombent dans l’oreille d’un sourd, affirme une experte de premier plan.
- 12 mars 2026
- 8 min de lecture
- par Priya Joi
En bref
- D’après une experte en recherche sur les alertes, le monde est déjà en train d’oublier les principales leçons tirées de la COVID-19, alors que l’urgence s’estompe et que les risques sont peu à peu « normalisés ».
- Les alertes précoces concernant des menaces comme la grippe aviaire peuvent être diluées sous l’effet de la bureaucratie, de la pression politique et de la fragmentation des systèmes de données.
- Une surveillance solide, une communication claire et la confiance du public sont autant d’éléments essentiels pour garantir que les alertes se traduisent en interventions rapides.
La question n’est pas de savoir s’il y aura une prochaine pandémie, mais bien quand. Or, avons-nous tiré les enseignements de la pandémie de COVID-19 pour faire en sorte que les alertes précoces concernant la prochaine crise sanitaire soient entendues ?
Nous nous sommes entretenus avec la Dre Nikki Ikani, professeure adjointe en renseignement et sécurité à l’Université de Leyde et à King’s College London, afin de savoir comment les résultats de la recherche dans le domaine des alertes peuvent nous aider à mieux nous préparer aux épidémies et aux pandémies.
Q. Vous avez affirmé que le monde est en train d’oublier les enseignements de la COVID-19. Qu’est-ce qui explique, d’après vous, cette amnésie collective quant à la manière dont nous abordons les menaces futures ?
J’ai consacré beaucoup de temps à étudier les catastrophes, des pandémies aux échecs de renseignement, en passant par les catastrophes industrielles et les crises géopolitiques. Un phénomène tenace se dégage : les institutions excellent en classification des catastrophes, mais elles ont beaucoup de mal à réagir aux avertissements qui les précèdent.
Dès la crise passée, le sentiment d’urgence disparaît et les consignes de sécurité se relâchent. Ce qui exigeait d’adopter d’urgence des mesures de correction commence à devenir moins pressant. Nous appelons ce phénomène la « normalisation du risque ». Les crises évitées de justesse deviennent chose courante, et les gens oublient à quel point les choses sont dangereuses.
Pour couronner le tout, nous tirons rarement la bonne leçon. Il arrive aussi que nous oubliions carrément de tirer les enseignements d’une situation, ou que nous tirions les mauvaises conclusions.
Les alertes précoces sont souvent réelles et exactes. Toutefois, lorsqu’elles entrent dans la chaîne bureaucratique, elles sont filtrées, atténuées et regroupées avec d’autres données.
Prenons les exercices de préparation aux pandémies menés au Royaume-Uni en 2016, Exercise Alice et Exercise Cygnus. Les rapports ont lancé un avertissement sans ambages, à savoir que le pays était mal préparé face à une épidémie généralisée, signalant du reste une dépendance excessive à l’égard de plans de préparation à la grippe devenus obsolètes et une érosion des connaissances en matière de préparation.
Malgré cela, les hypothèses de planification sont restées en grande partie déterminées par les scénarios liés à la grippe, les autres virus à potentiel pandémique n’étant pas pris en compte. Même lorsqu’une pandémie était identifiée comme constituant un risque prioritaire à l’échelle nationale, les attentes se fondaient sur un événement de type grippal.
Alors, quand la COVID-19 est apparue, ce n’est pas que personne n’avait envisagé une pandémie, mais plutôt que le champ de l’imagination s’était rétréci. C’est souvent en ce sens que les alertes échouent : pas en raison d’un aveuglement total, mais d’une confiance placée dans un modèle erroné.
Q. Il ressort d’une enquête menée aux États-Unis que la majorité de la population n’a pas conscience du risque de grippe aviaire présent dans le pays en ce moment. Pensez-vous qu’il est nécessaire de modifier les messages de santé au sujet des menaces infectieuses ?
C’est une question difficile, parce qu’une partie du défi est d’ordre psychologique. Des mois durant, pendant la pandémie de COVID-19, la population a été confinée, anxieuse et épuisée. Les gens ont perdu des êtres chers. Quand les restrictions ont enfin été levées, il y a eu un profond désir de tourner la page. Aujourd’hui, les alertes liées aux pandémies tombent dans des oreilles qui ne veulent tout simplement pas les entendre.
Mais les messages, à mon avis, doivent aussi être une question de public et de responsabilité. Quand on parle de grippe aviaire, certains des facteurs, comme l’élevage intensif des animaux à l’échelle industrielle, échappent au contrôle des individus.
Il serait donc injuste de cibler uniquement le public. Je ne sais pas trop en quoi je pourrais influencer l’élevage porcin intensif aux Pays-Bas. Les messages doivent atteindre les responsables de l’élaboration des politiques, les chefs d’entreprise, les responsables de la réglementation, celles et ceux qui sont en mesure d’agir sur les risques structurels.
Émettre une alerte exacte n’est que la moitié du chemin. Il doit aussi être possible d’y donner suite. Pour cela, il faut énoncer clairement le risque, le degré d’incertitude, les conséquences probables et les choix concrets qui se présentent.
En même temps, lorsqu’une situation s’aggrave, le public a besoin de mises en garde claires. Pas de unes sensationnalistes, pas de messages d’apaisement condescendants, mais d’une communication graduelle exposant clairement le niveau de risque.
Je pense que les décisionnaires auraient tort de sous-estimer leur public : nous pouvons encaisser la vérité. Et peut-être que des messages fréquents sur ces risques contribueraient à normaliser une idée plus large, à savoir que les épidémies et les pandémies ne sont pas des anomalies ponctuelles. Ce sont des traits récurrents d’un monde connecté.
La préparation ne doit pas semer la panique, mais bien la routine.
Q. Sur la base de votre expérience en matière de recherche sur les alertes, pouvez-vous expliquer comment un flot initial d’alertes se perd dans la chaîne et finit par s’estomper avant même qu’une crise n’éclate ?
Ce que j’examine, c’est l’espace entre la détection d’un problème et la prise de décision sur ce qu’il convient d’y faire.
Trop souvent, les premières alertes viennent de personnes qui sont aux premières lignes : un ingénieur qui remarque une défaillance dans un avion, un médecin qui observe un foyer de cas étrange, un résident qui fait part d’une inquiétude concernant la sécurité d’un bâtiment.
Ces alertes précoces sont souvent réelles et exactes. Mais dès qu’elles entrent dans la chaîne bureaucratique, elles sont filtrées, atténuées et regroupées avec d’autres données. Des priorités concurrentes émergent, les budgets sont resserrés, et parfois, les hauts responsables ne veulent ou ne peuvent tout simplement pas discerner ces alertes parmi la myriade d’autres demandes.
Lorsque l’alerte parvient à quelqu’un qui a le pouvoir d’agir, elle semble moins urgente ou elle se noie parmi tant d’autres. Il est rare que les systèmes d’alerte s’effondrent entièrement : bien souvent, certaines parties continuent de fonctionner tandis que d’autres bloquent. Et donc, le signal d’origine ne parvient pas intact à destination.
Q. Quels sont les angles morts que vous relevez habituellement dans les alertes annonçant une crise imminente ?
Il y a plusieurs mécanismes récurrents, d’un nombre suffisant pour que je sois en train d’écrire un livre à leur sujet.
Certains de ces mécanismes sont psychologiques. Nous ignorons les informations désagréables, ou nous supposons que demain ressemblera à hier. Nous minimisons les menaces peu susceptibles de se concrétiser, en particulier si y réagir serait coûteux. C’est dans notre nature.
La confiance est le fondement de tout système d’alerte, et ces derniers temps, ce fondement se fissure.
D’autres sont bureaucratiques. Tout le monde sait que les institutions sont lentes, même lorsque des risques pressants sont en jeu. Les responsabilités sont fragmentées, les données ne sont pas standardisées ou mises en commun. Cela ralentit considérablement les alertes.
Et enfin, il y a le jeu politique. Certaines alertes remettent en question des intérêts puissants. Les alertes portant sur les pratiques de la bio-industrie, sur le sous-financement des institutions sanitaires et sur la transparence des données ne sont pas des messages neutres. Elles ont des implications économiques et politiques. Cela peut motiver à les atténuer.
Dans la plupart des cas, l’échec n’est pas une version dramatique de ces trois exemples. C’est l’accumulation de petits retards, de messages dilués et de vérités dérangeantes mises de côté.
Q. Votre domaine de compétence est le renseignement – quelles leçons les spécialistes de la santé mondiale pourraient-ils tirer de ce secteur en termes d’évaluation des menaces et d’amplification de ces signaux pour ceux et celles qui doivent les entendre ?
Les études dans le domaine du renseignement sont axées depuis longtemps sur la relation entre les analystes et les décisionnaires : les personnes qui génèrent les alertes et les personnes qui doivent y donner suite. Il y a donc eu beaucoup de réflexion sur la manière de présenter des menaces complexes et incertaines de sorte que les décisionnaires puissent les comprendre, et ce, sans trop les simplifier. Il y a là beaucoup de recoupement avec la veille sanitaire.
L’exactitude est bien sûr importante. Mais émettre une alerte exacte ne représente que la moitié du chemin. Il faut aussi être en mesure d’y donner suite.
Ce qui est inquiétant, c’est le fait que la notion même de « preuves crédibles » s’est fractionnée. Un groupe peut faire confiance à une étude scientifique, un autre à une publication sur les réseaux sociaux, et un troisième au tweet d’une personnalité politique.
Pour cela, il faut énoncer clairement le risque, le degré d’incertitude, les conséquences probables et les choix concrets qui se présentent. On offre ainsi des options, mais surtout, on aide à clarifier lesquelles sont les plus importantes. C’est ainsi qu’on peut établir un lien entre l’analyse et la décision. Je pense que c’est ce qu’il faut améliorer dans la sphère de la santé.
Évidemment, c’est compliqué, car les menaces sanitaires sont particulièrement difficiles. Elles sont souvent invisibles et techniques.
Un virus qui évolue dans le bétail ou une anomalie statistique dans les données de surveillance peuvent paraître abstraits pour un ministre ou un administrateur. Il est crucial de traduire cela en quelque chose de concret, d’expliquer non seulement ce qui se passe, mais également le coût potentiel de l’inaction.
Q. À l’heure où le financement qui permettrait de renforcer les systèmes de santé et leur capacité à détecter et à surveiller les risques vacille, quel effet cela risque-t-il d’avoir sur la capacité d’intervenir de manière appropriée si la grippe aviaire venait à devenir une menace pandémique ?
La surveillance est le ciment d’une riposte précoce. Si on réduit la surveillance, on n’efface pas le danger, il faut juste plus longtemps pour le détecter.
Lorsque les fonds viennent à manquer, les données bougent plus lentement. Qui dit données plus lentes dit signaux plus faibles, et les signaux faibles se transmettent rarement au-delà des organismes qui les collectent. De plus, on obtient un tableau incomplet, et il n’en est que plus difficile de déterminer une action proportionnée.
On n’est plus capable d’établir les priorités, de distinguer une flambée locale d’une mutation plus large et d’orienter les mesures à prendre là où elles feront le plus de bien. De ce fait, le filet de sécurité que représente le système s’affaiblit, car il détecte les changements plus tard, et il est moins confiant quant à ce qu’il observe.
Lorsque l’alerte devient incontestable, on est souvent déjà en mode de rattrapage.
Q. Dans quelle mesure la confiance dans les autorités et les pouvoirs publics détermine-t-elle si les menaces sont prises au sérieux, et pensez-vous que la manière dont la COVID-19 a parfois été gérée peut faire que la population sera peut-être moins encline à respecter les mesures de santé publique lors d’une future pandémie ?
La confiance est le fondement de tout système d’alerte, et ces derniers temps, ce fondement se fissure.
Dans une démocratie saine, il y a consensus sur ce qui constitue un fait, ce qui relève de la conjecture et qui fait autorité en matière de science. Ces dernières années, ce consensus s’est érodé.
La pandémie de COVID-19 a transformé ce qui aurait dû être une riposte de santé publique claire en un champ de bataille politique, opposant la classe politique et les spécialistes au sujet du virus alors que l’on disposait de très peu de données solides.
Cette confrontation a réduit la confiance dans les institutions censées nous protéger, et les alertes deviennent politisées.
Les organismes de santé publique, autrefois considérés comme des experts neutres, apparaissent désormais comme des acteurs partiaux, et même les alertes exactes ont du mal à trouver un public réceptif. La pandémie – et tous les débats sur le port du masque, les gens refusant carrément de porter un masque ou de respecter les consignes de distanciation physique – tout cela a montré avec quelle rapidité une décision technique peut se transformer en marqueur identitaire.
Il est normal, en démocratie, que les gens soient en désaccord. Ce qui est inquiétant, c’est le fait que la notion même de « preuves crédibles » s’est fractionnée. Un groupe peut faire confiance à une étude scientifique, un autre à une publication sur les réseaux sociaux, et un troisième au tweet d’une personnalité politique.
Différents groupes vivent de plus en plus dans des réalités distinctes, ayant chacun leur propre définition de la vérité. Les systèmes d’alerte reposent non seulement sur les données et les compétences, mais aussi sur une volonté commune de traiter ces signaux comme étant porteurs de sens. Alors, quand cette croyance commune s’effrite, la chaîne d’alerte entière devient fragile, et notre capacité à réagir rapidement à la prochaine crise s’affaiblit considérablement.
