Dans quelle mesure le changement climatique alimente-t-il les flambées de dengue ?

Selon une nouvelle étude, 60 % des cas d’infection survenus lors de la flambée de dengue qui a frappé le Pérou en 2023 seraient liés à des précipitations extrêmes. Elle établit ce lien en utilisant une méthode qui pourrait s’appliquer à d’autres flambées épidémiques associées au climat.

  • 1 juin 2026
  • 5 min de lecture
  • par Linda Geddes
Les salines de Maras, au Pérou. Des scientifiques estiment que des précipitations extrêmes sont à l’origine de plus de 20 000 des infections signalées durant la flambée de dengue survenue dans le pays en 2023. Photo : Zach Kirby sur Unsplash
Les salines de Maras, au Pérou. Des scientifiques estiment que des précipitations extrêmes sont à l’origine de plus de 20 000 des infections signalées durant la flambée de dengue survenue dans le pays en 2023. Photo : Zach Kirby sur Unsplash
 

 

En bref

  • Selon des scientifiques, des précipitations extrêmes seraient à l’origine d’environ 60 % des cas de dengue signalés durant la flambée épidémique survenue dans le pays en 2023, soit environ 22 000 infections.
  • Les chercheurs ont adopté une approche empruntée aux économistes, qui leur a permis d’isoler la part contributive du climat durant une flambée épidémique complexe, développant ainsi une nouvelle méthode pour quantifier l’impact du changement climatique sur la maladie.
  • Leurs conclusions, susceptibles de s’appliquer à d’autres maladies, pourraient aider les pays à se préparer aux flambées épidémiques liées au climat.

Les scientifiques signalent depuis longtemps que le changement climatique pourrait aggraver les flambées épidémiques, mais son rôle dans des flambées précises reste difficile à mesurer.

Aujourd’hui, une nouvelle analyse portant sur la plus importante flambée de dengue jamais enregistrée au Pérou, en 2023, suggère que des précipitations extrêmes causées par une tempête tropicale intense seraient responsables d’environ 60 % des cas – soit plus de 22 000 infections – survenus durant les trois mois suivants.

L’analyse introduit également une nouvelle méthode permettant de quantifier l’impact du changement climatique sur les flambées épidémiques de maladies liées au climat.

de Stanford

Quel phénomène a causé la plus importante flambée de dengue du Pérou ?

En mars 2023, la côte nord-ouest du Pérou, habituellement aride, a été frappée par des pluies exceptionnellement intenses causées par la rencontre du cyclone Yaku avec une manifestation du phénomène El Niño sur le littoral, provoquant des inondations massives.

Peu après, la région a subi la plus importante flambée de dengue jamais enregistrée au Pérou, comptabilisant un nombre de cas plus de dix fois supérieur à la moyenne et 381 décès liés à la dengue signalés en juillet 2023.

La dengue est une maladie transmise par les moustiques. Comme ces insectes prolifèrent dans le sillage des tempêtes et des inondations, il est attendu que le changement climatique augmente le risque de dengue ainsi que d’autres flambées de maladies transmises par les moustiques dans les régions où les températures et les précipitations aident à leur survie.

Pour autant, d’autres éléments comme l’immunité, l’utilisation des sols et la santé publique varient selon les périodes et les régions, et il n’est pas toujours évident de distinguer l’impact des phénomènes météorologiques extrêmes de celui causé par d’autres facteurs d’influence, affirme la docteure Mallory Harris, qui travaille actuellement à l’Université du Maryland, aux États-Unis, et qui était à la tête de cette nouvelle étude.

Comment isoler le rôle du climat dans une flambée épidémique ?

Afin de résoudre cette équation, Harris et ses collègues ont employé la méthode des contrôles synthétiques généralisés, une méthode relativement récente issue de l’économétrie, une branche de l’économie qui utilise des données pour mesurer les causes et les effets.

« Nous avons utilisé les tendances chronologiques observées dans les districts les moins touchés par le cyclone pour établir un scénario contrefactuel : combien de cas de dengue y aurait-il eu dans les districts les plus touchés par le cyclone si celui-ci n’avait pas eu lieu ? Nous pouvons ensuite comparer ces chiffres avec la réalité pour estimer le nombre de cas de dengue imputables au cyclone », explique la docteure Harris.

Cette approche tient également compte d’autres facteurs qui évoluent avec le temps et sont susceptibles d’influencer les flambées épidémiques, ce qui permet de mettre en évidence la contribution spécifique du climat. 

Publiée sur One Earth, l’étude estime que 60 % des cas de dengue observés dans les districts les plus touchés étaient directement dus aux précipitations extrêmes et aux températures élevées durant le cyclone, ce qui correspond à environ 22 000 infections supplémentaires qui ne seraient pas survenues en d’autres circonstances.

Dans quelle mesure les précipitations intenses et les températures élevées contribuent-elles à la dengue ?

Les évènements s’enchaînent de manière assez simple. Les fortes pluies provoquent des inondations dans les zones de faible altitude et perturbent les systèmes d’approvisionnement en eau et d’assainissement, créant des étendues d’eau stagnante particulièrement propices à la reproduction des moustiques Aedes aegypti et Aedes albopictus. Les températures élevées continuent d’accélérer la prolifération des moustiques et la transmission du virus.

« Les effets des précipitations extrêmes ont été les plus marqués dans les districts plus chauds, plus exposés aux inondations et dotés d’infrastructures urbaines plus développées », déclare la docteure Harris.

À titre de comparaison, aucune augmentation importante des cas de dengue liée aux précipitations extrêmes n’a été observée dans les régions au climat plus frais qui ont été touchées par le cyclone. 

« Il n’est pas rare d’observer d’importantes flambées de dengue à la suite de phénomènes météorologiques extrêmes, mais c’est la première fois que des scientifiques ont pu pointer du doigt le rôle du changement climatique et mesurer avec précision l’impact d’une tempête donnée sur la dengue, l’une des maladies infectieuses qui se développent le plus rapidement », explique l’auteure principale de l’étude, la professeure Erin Mordecai, de l’Université de Stanford.

L’équipe a également comparé des simulations du climat des dernières décennies aux conditions préindustrielles. « Par rapport à l’ère préindustrielle, les conditions météorologiques extrêmement pluvieuses de mars étaient 31 % plus susceptibles de se produire et 189 % plus susceptibles de coïncider avec des températures élevées propices à la transmission de la dengue au cours des dernières décennies, en raison du changement climatique qui s’est déjà produit », déclare la docteure Harris.

Comment prévenir les flambées de dengue liées au climat ?

Les résultats de l’étude font à la fois figure d’avertissement et de point de départ pour entrer en action.

Une lutte ciblée contre les moustiques et des efforts de vaccination dans les zones urbaines à haut risque pourraient contribuer à atténuer de futures flambées épidémiques. Parallèlement, investir pour renforcer la résilience face aux inondations pourrait réduire davantage les risques, par exemple en améliorant les systèmes d’évacuation, en construisant des logements plus solides et des réseaux de distribution d’eau plus fiables.

« Cette étude fournit au ministère de la Santé du Pérou une première estimation permettant de quantifier les effets spécifiques des évènements climatiques extrêmes sur la santé », déclare un coauteur de l’étude, le docteur Andrés Lescano, du Centre d’excellence latino-américain sur le changement climatique et la santé, à Lima. « Elle peut servir de référence afin de plaider en faveur d’un renforcement des investissements en matière de santé publique dans les domaines de la préparation et de la riposte. »

Mais la possibilité de quantifier le rôle que joue le changement climatique dans les flambées épidémiques pourrait aussi avoir des répercussions plus étendues. Des analyses du même type pourraient être appliquées aux ouragans, aux moussons et à d’autres phénomènes extrêmes dans le monde, afin d’aider les gouvernements à être mieux parés pour faire face aux retombées de ces évènements et mieux comprendre l’impact qu’a déjà le changement climatique sur la santé humaine.

« Ce genre d’estimations pourraient apporter un nouvel éclairage lors des négociations sur le climat en garantissant que les coûts sanitaires liés au changement climatique soient bien pris en compte. Elles pourraient également être utiles dans les litiges liés au climat et dans les discussions concernant la mise en place de fonds destinés à indemniser les personnes les plus touchées par le changement climatique », déclare la docteure Harris.

Cette méthode pourrait aussi être employée pour d’autres maladies à transmission vectorielle comme le paludisme, le chikungunya et la maladie de Lyme, ainsi que des maladies respiratoires et véhiculées par l’eau qui sont sensibles au climat, dans les régions où elles sont déjà établies.