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Les hommes chez le médecin : en Eswatini, des pères investis défient les clichés sur la vaccination des enfants

En Eswatini, les hommes redéfinissent les normes en s’impliquant dans la vaccination de leurs enfants, plutôt que de s’en remettre aux femmes.

  • 28 mai 2026
  • 6 min de lecture
  • par Zimkhitha Mbulawa
Vusi Simelane administre à son enfant le vaccin antirotavirus oral. Crédit : Zimkithe Mbulawa
Vusi Simelane administre à son enfant le vaccin antirotavirus oral. Crédit : Zimkithe Mbulawa
 

 

En Eswatini, que ce soit chez le médecin ou dans le hall des structures de santé publiques, ce sont généralement les mères qui dominent la scène, vêtues de la traditionnelle emahiya et serrant dans leurs bras un bébé remuant pendant qu’on lui injecte son vaccin contre le tétanos ou la rubéole ou qu’on lui fait boire son vaccin contre le rotavirus. Les pères se font plus rares.

« C’est ainsi depuis l’ère coloniale : en Eswatini, les mamans s’occupent de faire vacciner les bébés », explique Vusi Simelane, un mécanicien de 40 ans qui affirme avoir convaincu près d’une dizaine d’hommes avec qui il travaille de s’impliquer davantage dans la vaccination de leurs nourrissons et de leurs enfants plus âgés, plutôt que de se reposer sur leur femme ou leur compagne.

« Les temps changent, nous ne sommes pas comme nos grands-pères », déclare Vusi Simelane.

D’après lui, quand ils sont entre eux, les hommes d’Eswatini se moquent souvent de ceux qu’ils voient porter un bébé au centre de vaccination, les taxant de « faibles ».

On considère que ces hommes ont été « envoûtés » par leur femme, explique Vusi Simelane, qui s’amuse de ces moqueries absurdes.

Après tout, si les attentes de la patriarchie sont si enracinées en Eswatini, c’est parce que le royaume est soumis à un double système, celui du droit romano-hollandais et celui du droit coutumier swazi.

Toutefois, une révolution tranquille s’opère lentement au sein des cercles sociaux des hommes de la région. On commence à en parler et les discussions se poursuivent sur les places des tribus, dans les pubs, les écoles, les églises, les lieux de travail formels ou informels, et même aux matches de football, énumère Simelane.

D’après lui, les oBaba – « pères » en swati – s’encouragent de plus en plus à prendre une part plus active dans les rendez-vous de vaccination de leurs enfants.

« Nous en parlons dans les pubs, les églises, aux matches de football et au garage », dit-il. Parmi ses 12 collègues mécaniciens à Manzini, la deuxième ville du royaume, huit ont commencé à prendre des congés régulièrement pour emmener leurs enfants se faire vacciner chez le médecin ou dans un centre de santé public.

« J’ai été le premier à montrer l’exemple en faisant vacciner mon bébé. Avant, j’étais le seul de ce groupe à le faire », dit-il, amusé par l’apparition soudaine de ces hommes dans les centres de santé, faisant faire le rot à des bébés agités, carnets de santé à la main, et blaguant avec des infirmières agréablement surprises de cet afflux de pères venus faire vacciner leurs enfants.

Le ministère de la Santé du royaume a depuis longtemps reconnu la nécessité d’impliquer les hommes dans la vaccination, à travers différentes voies, comme la Semaine africaine de la vaccination, les Journées de la santé infantile, des communications durant les matches de football communautaires (des évènements majoritairement masculins), et l’ouverture de centres de vaccination le samedi, afin que davantage d’hommes exerçant un travail puissent prendre du temps pour accompagner leur bébé à l’hôpital, explique Khanyakwezwe Mabuza, premier secrétaire du ministère.

Au sein du couple, les schémas liés au genre ont évolué au cours des vingt dernières années, tout comme le statut de pourvoyeur, affirme Maliwa Maziya, chef traditionnel dans l’est de l’Eswatini. Quand il siège avec sa cour, en fin de semaine, pour statuer sur les affaires de sa communauté, il exhorte régulièrement les jeunes hommes à emmener eux-mêmes leurs bébés au centre de vaccination plutôt que de laisser cette tâche à leur femme, et il constate, dit-il, une évolution des normes.

« En Eswatini, de plus en plus de jeunes femmes poursuivent une éducation, obtiennent un emploi et passent du temps hors de chez elles, confiant la garde de leur bébé au père. C’est aussi aux hommes d’emmener leur bébé au centre de santé. Lorsque des femmes quittent un mariage marqué par toutes sortes de violences, elles laissent parfois leurs enfants chez leur ex-mari. Dans cette situation, les hommes ont le devoir absolu de s’assurer que leur bébé reçoit toutes ses doses de vaccin », affirme-t-il.

D’après la dernière évaluation de l’Afrobaromètre, les femmes eswatiniennes se rapprochent des hommes en ce qui concerne le niveau d’études. Cette avancé a permis au royaume d’atteindre une impressionnante 47e place – sur 146 pays – en matière d’égalité des genres dans le Rapport mondial sur l’écart entre les femmes et les hommes (Global Gender Gap Index), s’en tirant bien comparativement à des économies avancées comme le Luxembourg ou Singapour.

« Je leur dis qu’après un divorce difficile, on ne peut pas s’abstenir en toute conscience d’emmener son bébé au centre de santé pour ses vaccins obligatoires. Ce serait irresponsable », ajoute-t-il.

Alors que de plus en plus de pères eswatiniens défient les attentes patriarcales en emboîtant le pas aux femmes pour faire vacciner leurs nourrissons, ils découvrent que les infirmières sont leurs plus ferventes supportrices, explique Nkululeko Sikhosana, 35 ans, lui aussi père depuis peu et tout aussi impliqué, à Manzini. Il a veillé à emmener lui-même sa fille se faire vacciner pour tous les vaccins des six premiers mois, même lorsque sa compagne insistait pour qu’il se concentre sur son travail de chauffeur de taxi.

« Dans notre centre de santé local, quand les infirmières voient un homme entrer, un bébé dans les bras, dans la salle de vaccination contre le rotavirus, elles le félicitent bruyamment devant tout le monde pour l’ériger en modèle. Parfois, elles nous applaudissent en clamant qu’il ne suffit pas de subvenir aux besoins de sa famille pour être un vrai père. Je me sens plutôt cool », dit-il en évoquant le sens de l’humour des infirmières.

En se chargeant d’emmener leur bébé en salle de vaccination, les pères n’apportent pas qu’un soutien moral, ils participent à atteindre les cibles nationales de vaccination des nourrissons et des enfants en Eswatini, affirme Nina Nkanyezi, infirmière à l’hôpital gouvernemental de Mbabane, le plus grand du pays.

« Au-delà des injections contre le tétanos ou des gouttes de vaccin antirotavirus, la présence même du père dans un centre de santé produit un effet favorable sur la santé du foyer », poursuit-elle.

Dans la culture eswatinienne, les pères représentent une figure d’autorité. Ainsi, lorsqu’un homme prend l’initiative d’accompagner son enfant au centre de vaccination, sa famille aura également tendance à adopter une alimentation plus saine et à respecter davantage les règles d’hygiène, car les pères soucieux de la santé sont plus enclins à faire preuve d’initiative dans ces domaines complémentaires, explique-t-elle.

Dans le centre où elle travaille, elle discute avec les pères qui ont choisi de déroger au traditionnel style d’éducation « distant ». Elle en conclut que plus le père est impliqué, moins il est probable que sa famille manque les doses de rappel.

« Peu importe que l’on investisse beaucoup d’argent ou que l’on dispose d’entrepôts pour stocker les vaccins – dans les régions éloignées, surtout en ce qui concerne certaines conditions médicales délicates, comme le cancer du col de l’utérus, ce sont les pères qui acceptent ou non que leurs filles se fassent dépister ou vacciner contre le virus du papillome humain. C’est dire à quel point la contribution des pères est essentielle », rappelle-t-elle.

À Manzini, Thuli Mkwanazi, 30 ans, fait partie de ces femmes aux maris investis. D’après elle, le fait que son mari se propose spontanément d’emmener leur bébé de sept mois chez le médecin pour la faire vacciner a contribué à alléger considérablement la « charge mentale » qui pèse sur elle, comme sur les autres femmes swazies.

« Je n’ai plus besoin de tout gérer – la cuisine, le repassage, le bain des enfants et l’entretien du jardin – et en plus de prendre un taxi pour me rendre au centre de santé infantile. Je prépare son biberon de lait chaud, et c’est lui qui l’emmène seul au centre de vaccination », dit-elle en évoquant la prise d’initiative de son mari. À la maison, cela permet de mieux répartir les tâches et de réduire le stress, ajoute-t-elle.

D’après les recherches cliniques, les enfants ayant un père impliqué ont plus de chance d’atteindre les étapes clés de leur développement avant ceux dont le père est absent.

Alors que l’Eswatini poursuit l’amélioration de sa prestation de soins, il est crucial de bien comprendre le « facteur du père », car d’après les chercheurs, il existe un lien direct entre l’implication des hommes et la progression d’un pays vers ses cibles nationales de vaccination.