Des scientifiques transforment des moustiques en « vaccins volants »

Des chercheurs tentent de déterminer si des moustiques porteurs de vaccins et des vaccins comestibles pourraient contribuer à réduire la propagation de la rage et du virus Nipah des chauves-souris à l’homme.

  • 22 mai 2026
  • 5 min de lecture
  • par Linda Geddes
Gros plan d’un moustique sur une feuille. Crédit : Sayed Ali / Unsplash
Gros plan d’un moustique sur une feuille. Crédit : Sayed Ali / Unsplash
 

 

En bref

  • Des scientifiques testent l’administration d’une forme modifiée d’un virus à des moustiques afin qu’ils puissent ensuite infecter des chauves-souris sauvages, les vaccinant ainsi contre des maladies qui se propagent fréquemment à l’humain.
  • Les chauves-souris sont des réservoirs naturels d’un large éventail de virus qui peuvent être dangereux pour l’humain ou le bétail, notamment la rage, le virus Nipah, le virus Hendra et certains coronavirus. Leur administrer des vaccins pourrait constituer une solution idéale, mais compliquée en pratique.
  • Les chercheurs testent également des vaccins comestibles pour les chauves-souris, administrés par l’intermédiaire de points d’eau riches en minéraux.

Mobiles, tenaces et naturellement équipés d’un appendice buccal comparable à une seringue, les moustiques sont d’excellents collecteurs de sang.

Aujourd’hui, des chercheurs exploitent ces capacités dans un but inhabituel : administrer des vaccins aux chauves-souris.

L’idée : empêcher les chauves-souris de transmettre à l’humain des virus tels que la rage et Nipah, sans nuire aux chauves-souris elles-mêmes.

Ils explorent également la possibilité de développer des vaccins comestibles, introduits dans des points d’eau riches en sel qui attirent les chauves-souris.

Selon une nouvelle étude publiée dans Science Advances, ces stratégies pourraient contribuer à immuniser les chauves-souris contre le virus Nipah et la rage, réduisant ainsi le risque de transmission de l’animal à l’humain.

Pourquoi vacciner les chauves-souris ?

Les chauves-souris sont des réservoirs naturels d’un large éventail de virus qui peuvent être dangereux pour l’humain ou le bétail, notamment la rage, le virus Nipah, le virus Hendra et certains coronavirus.

Puisque les chauves-souris sont souvent porteuses de ces pathogènes sans tomber gravement malades elles-mêmes, qu’elles ont tendance à vivre en grandes colonies propices à la propagation des virus, et que les humains empiètent de plus en plus sur leurs habitats, le risque que des virus passent accidentellement de la chauve-souris à l’homme augmente.

Les chauves-souris jouent un rôle écologique important, il n’est donc pas question de les abattre. Chercher à les éliminer pourrait d’ailleurs être contre-productif, car l’abattage perturbe les colonies, provoquant la dispersion des animaux infectés et l’arrivée potentielle de nouvelles chauves-souris, ce qui peut maintenir la circulation des virus et parfois augmenter le risque de transmission de l’animal à l’humain.

Sans danger pour les chauves-souris, leur vaccination représente une alternative qui permettrait de réduire le risque de transmission de l’animal à l’humain.

Comment vacciner une chauve-souris sauvage ?

Il est difficile de vacciner les chauves-souris dans la nature, car elles ont tendance à se percher dans des endroits inaccessibles, mais également parce qu’elles vivent souvent en grandes colonies et ont un régime alimentaire varié – on ne peut donc compter de manière fiable sur les appâts vaccinaux.

L’une des approches à l’étude consiste à utiliser des vaccins à propagation autonome. Il s’agit de gels administrés par voie orale que l’on applique sur le pelage des chauves-souris et qui se transmettent d’un animal à l’autre lorsqu’elles se font mutuellement leur toilette. Mais d’autres solutions sont également envisagées.

La dernière étude, dirigée par Hongyue Li de l’Académie chinoise des sciences à Pékin, en Chine, a mis à l’essai une nouvelle méthode de vaccination des chauves-souris sauvages en exploitant leurs interactions naturelles avec les moustiques et leur attirance pour les eaux salines riches en minéraux.

« Les moustiques, qui se nourrissent du sang des chauves-souris tout en étant également leurs proies, servent de vecteurs naturels pour l’administration de vaccins. Parallèlement, le piège salin exploite le comportement de recherche de minéraux des chauves-souris, et offre ainsi une méthode pratique et déployable à plus grande échelle pour administrer des vaccins par voie orale », indiquent les chercheurs.

Comment les moustiques deviennent-ils des « vaccins volants » pour les chauves-souris ?

Li et ses collègues ont créé le vaccin à partir d’une version affaiblie du virus de la stomatite vésiculaire, qui peut infecter à la fois les insectes et les mammifères et qui est déjà utilisé dans plusieurs vaccins expérimentaux et approuvés, y compris le vaccin Erbevo (VSV-ZEBOV) contre le virus Ebola.

Dans le cadre de cette étude, ils ont modifié le virus de la stomatite vésiculaire pour qu’il porte des protéines de surface clés du virus de la rage ou du virus Nipah. Ainsi, lorsque les chauves-souris sont infectées par le virus de la stomatite vésiculaire, leur système immunitaire apprend à reconnaître ces agents pathogènes et produit des anticorps qui les protègent dans le cas où elles rencontreraient ces virus à l’avenir.

Les chercheurs ont ensuite infecté des moustiques de laboratoire en leur dispensant du sang mélangé au virus contenu dans le vaccin. Le virus se réplique à l’intérieur des insectes et s’accumule dans leurs glandes salivaires, prêt à être transmis lorsqu’ils se nourrissent.

Pour éviter que le vaccin ne se propage dans les populations de moustiques, les moustiques de l’étude ont été stérilisés par irradiation au rayonnement ultraviolet.

Pourquoi les scientifiques développent-ils également des vaccins comestibles pour les chauves-souris ?

Les chercheurs ont également conçu des points d’eau riches en minéraux afin d’atteindre les espèces de chauves-souris qui interagissent moins avec les moustiques.

Ces pièges, qui diffusent une brume salée pour attirer les chauves-souris, contiennent un réservoir peu profond de solution saline mélangée au vaccin. Les chauves-souris, en quête de minéraux, s’abreuvent ainsi du liquide et reçoivent une dose orale du vaccin. 

Afin de vérifier l’efficacité des vaccins, l’équipe a d’abord réalisé des expériences sur des souris et des hamsters.

Les animaux qui ont reçu le vaccin, soit par des piqûres de moustiques, soit par voie orale, ont produit des anticorps contre les virus. Lorsqu’ils ont ensuite été exposés au virus Nipah ou au virus de la rage, les animaux vaccinés ont survécu à des infections qui se sont révélées fatales pour les témoins non vaccinés.

Par la suite, les chercheurs ont procédé à des essais sur des chauves-souris capturées dans la nature et enfermées dans des laboratoires.

Les animaux ont été soit directement exposés à des moustiques porteurs du virus contenu dans le vaccin, soit ont reçu une solution saline contenant le vaccin. Dans les deux cas, les chauves-souris ont été immunisées, soit par des piqûres de moustiques, soit en mangeant des moustiques infectés, soit en buvant la solution saline contenant le vaccin, et ont ensuite développé des anticorps contre les virus. 

Lors d’expériences sur la rage, les chauves-souris vaccinées ont survécu à une exposition à une dose mortelle du virus. Aucun test de ce genre n’a été réalisé pour le virus Nipah, car il doit être traité dans des laboratoires spécialisés pouvant appliquer un niveau de confinement très élevé.

Enfin, les chercheurs ont effectué des tests simulés sur le terrain : ils ont relâché des moustiques porteurs de vaccins dans des enceintes plus grandes ou y ont placé des pièges à eau saline, afin que les chauves-souris puissent interagir naturellement avec ces différentes solutions.

Ces expériences ont confirmé que les chauves-souris rencontraient naturellement le vaccin en le mangeant ou en le buvant, ou en étant piquées par des moustiques.

Vacciner des chauves-souris peut-il contribuer à éviter de futures flambées épidémiques de maladies transmises par l’animal ?

Il n’est pas certain que ces approches puissent prévenir de futures flambées épidémiques, mais selon les chercheurs, elles constituent un moyen prometteur de cibler les virus à leur source. 

« Nos expériences simulées sur le terrain ont démontré qu’une forte immunisation des chauves-souris sauvages peut être obtenue à la fois par l’intermédiaire des moustiques et des pièges salins, ce qui constitue une stratégie versatile et intégrée écologiquement pour la vaccination de ces mammifères sur site », ont-ils déclaré.

Toutefois, l’équipe avertit qu’il reste encore plusieurs obstacles à surmonter avant de pouvoir tester cette méthode dans la nature.

Le déploiement de moustiques porteurs de vaccins nécessiterait une autorisation réglementaire et une évaluation minutieuse des risques pour l’environnement. Les scientifiques auraient également besoin de moyens pour contrôler si les chauves-souris sauvages sont effectivement vaccinées sans en capturer un grand nombre.

D’après les chercheurs, l’analyse des excréments de chauves-souris afin d’y trouver des marqueurs indiquant qu’elles ont utilisé les pièges à vaccins et le recours à des échantillons d’ARN ou d’ADN dans l’environnement pour suivre l’évolution de la circulation du virus au fil du temps pourraient permettre d’évaluer l’efficacité de la stratégie. 

En cas de succès, cette approche pourrait constituer un nouveau moyen d’empêcher les virus dangereux de se transmettre à l’humain ou au bétail, tout en protégeant les chauves-souris et les écosystèmes auxquels elles contribuent.