On a parlé vaccins avec... Pr Francine Ntoumi, parasitologue spécialiste du paludisme

La Professeure Francine Ntoumi, parasitologue, dirige la Fondation congolaise pour la recherche médicale à Brazzaville. Première femme africaine responsable du secrétariat de l'Initiative Multilatérale sur le paludisme, elle se bat au quotidien pour développer la recherche scientifique en santé en République du Congo et en Afrique. Elle revient sur les derniers développements de la recherche d'un vaccin contre le paludisme, l'apport des chercheurs africains et les défis de la recherche médicale en Afrique.

ProfNtoumi_h1.jpg
Pr Francine Ntoumi. Crédit : Jean David Mihamle
 

 

Avec les résultats prometteurs du R21, le rêve d'un deuxième vaccin efficace contre le paludisme est-il permis ?

Il est très difficile de faire un vaccin contre un parasite, et à ce jour il n’y en a qu’un seul recommandé par l’OMS qui est le RTS,S (Mosquirix). Faire un vaccin contre un virus est beaucoup plus aisé. Même avec une efficacité d’environ 30%, les résultats du R21 sont très prometteurs. Espérons que les autres phases du développement clinique (essais cliniques de phase 3) seront tout aussi prometteuses chez les enfants africains, car ce sont eux la cible prioritaire.

Comment appréciez-vous l'implication de l'Afrique dans cette recherche du vaccin contre le paludisme, à travers votre confrère le Professeur Halidou Tinto, l'investigateur principal ?

Beaucoup de chercheurs africains travaillent sur le paludisme et contribuent au développement de vaccins. Par exemple, le centre de recherches médicales de Lambaréné (CERMEL) au Gabon a participé aux essais cliniques de RTS,S (pour l’Afrique centrale). Le Burkina Faso a une expertise reconnue dans les essais cliniques et les différents groupes participent aux essais cliniques d’autres candidats vaccins. C’est important de souligner cela car beaucoup pensent que les chercheurs africains sont juste des observateurs. Ce qui est vrai c’est qu’aucun vaccin à ce jour a été désigné ou construit par un Africain. Il faudrait beaucoup plus encourager la recherche fondamentale et lui dédier plus de moyens.

« Les résultats du R21 sont très prometteurs. Espérons que les autres phases du développement clinique seront tout aussi prometteuses chez les enfants africains. »

Le vaccin est une énorme avancée, mais réussira-t-il seul à nous débarrasser du paludisme ? Quid de la lutte antivectorielle (la lutte contre les moustiques, ndlr), l'hygiène ou encore l'utilisation des moustiquaires imprégnées ?

Il sera difficile d’avoir un vaccin avec une efficacité suffisante pour résoudre le problème du paludisme à lui seul. A l’heure actuelle, les outils de lutte contre la maladie mis à notre disposition ont montré leur efficacité, mais ils sont mal ou peu utilisés : les moustiquaires imprégnées d’insecticide, l’assainissement de l’environnement, les pulvérisations intra-domiciliaires et même une prise en charge adéquate des malades. Les combinaisons à base d’artémisinine sont efficaces, mais malheureusement beaucoup pratiquent l’automédication et se traitent sans aucune confirmation d’un laboratoire. Les médicaments vendus dans la rue, peu contrôlés et souvent inefficaces, sont un obstacle à la lutte contre le paludisme.

Dans une récente publication dans la revue scientifique The Lancet, vous avez écrit un article intitulé : « vaccination avec doses fractionnées : promesses et illusions ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Dans cet article, je commente les résultats d’une étude d'infection palustre humaine contrôlée (controlled human malaria infection, CHMI) de phase 2a chez des adultes naïfs de paludisme (c’est-à-dire qui ne l’ont jamais attrapé, ndlr), qui ont montré qu'un régime contenant une troisième dose retardée ou une quatrième dose fractionnée de RTS,S confère une protection accrue contre le paludisme par rapport aux schémas standards de délivrance du RTS,S. Les découvertes d’Aaron M Samuels et de ses collègues chez les enfants africains montrent une tendance opposée, sans aucun élément positif supplémentaire ou effet des doses fractionnées du vaccin RTS,S.

Bien que nous pensions que les données des études du CHMI sur l'utilisation de doses de vaccin fractionnées ont été surinterprétés, ces données et celles de Samuels ont une grande valeur et confirment tout à fait que les doses fractionnées de RTS,S ne sont pas inférieures ni supérieures au régime standard. Les enfants africains ont une exposition aux parasites du paludisme différente des adultes naïfs, donc ils ont une réponse immunologique qui est boostée différemment. C’est le défi auquel les chercheurs sont confrontés : comment booster efficacement cette immunité contre les parasites du paludisme dans le contexte local ?

Enfin, comment comprendre qu'en Afrique, nous soyons encore exposés aux maux comme les morsures de serpent par exemple, alors que les compétences sont disponibles pour fabriquer les remèdes nécessaires ?

Les morsures de serpent sont un véritable problème de santé publique dans nos pays et nous apprécions que cela soit inscrit comme maladie tropicale négligée. Car les morsures de serpent sont vraiment négligées et beaucoup de gens meurent ou sont handicapés par le manque de sérums disponibles. Il faut absolument que nos dirigeants et que le secteur public et privé mettent les moyens appropriés pour que ce domaine d’investigation soit fortement encouragé et que nous ayons dans tous les pays à risque les sérums appropriés pour répondre aux besoins des populations.

Suivez l'auteur sur Twitter : @JMihamle