La plus ancienne épidémie de peste connue découverte chez des chasseurs-cueilleurs en Sibérie

Une nouvelle étude remet en cause l’idée selon laquelle les épidémies de peste seraient apparues avec l’essor de l’agriculture et l’apparition des sociétés urbaines.

  • 30 septembre 2026
  • 4 min de lecture
  • par Linda Geddes
Photo : no one cares sur Unsplash
Photo : no one cares sur Unsplash
 

 

En bref

  • Une analyse d’ADN ancien prélevé sur des restes de chasseurs-cueilleurs en Sibérie suggère que des flambées mortelles de peste sévissaient déjà il y a près 5 500 ans, soit bien plus tôt qu’on ne le pensait jusqu’ici.
  • L’étude démontre que les premières formes de la maladie auraient pu se transmettre directement entre individus, au sein de groupes familiaux, plutôt que par les puces.
  • Cette découverte remet en cause l’idée selon laquelle les épidémies de peste seraient apparues avec l’essor de l’agriculture et l’apparition des sociétés urbaines.

Rares sont les maladies qui ont autant marqué l’histoire de l’humanité que la peste. Responsable de certaines des épidémies les plus meurtrières jamais recensées, elle est traditionnellement associée aux villes, aux routes commerciales et aux zones à forte densité de population. Pourtant, une nouvelle étude suggère que la peste provoquait déjà des flambées mortelles chez des chasseurs-cueilleurs en Sibérie il y a près de 5 500 ans, remettant en cause l’idée selon laquelle les épidémies seraient apparues avec l’essor de l’agriculture et l’apparition des sociétés urbaines.

Depuis quand la peste affecte-t-elle les sociétés humaines ?

Pendant des siècles, les seules traces connues de la peste humaine provenaient de récits historiques, comme ceux de la peste noire au moyen-âge, qui a tué des dizaines de millions de personnes en Europe. Mais les récents progrès en matière d’analyse de l’ADN ancien ont permis aux scientifiques de remonter beaucoup plus loin dans le temps pour retracer l’histoire de la maladie.

En 2015, des chercheurs ont identifié la bactérie de la peste, Yersinia pestis, dans les restes d’individus ayant vécu il y a près de 5 000 ans en Asie et en Europe. D’autres études ont ensuite mis au jour des souches encore plus anciennes chez des agriculteurs néolithiques en Scandinavie, ainsi que chez un chasseur-cueilleur de Lettonie ayant vécu il y a plus de 5 000 ans.

Cependant, ces souches anciennes ne présentaient pas certaines des caractéristiques génétiques observées chez les formes ultérieures de la bactérie. Leur capacité à provoquer des formes graves de la maladie ou des flambées épidémiques de grande ampleur restait donc incertaine. La nouvelle étude, publiée dans la revue scientifique Nature, suggère qu’elles en étaient bel et bien capables.

La région du lac Baïkal, en Sibérie, recèle certains des vestiges les mieux conservés de la vie des chasseurs-cueilleurs préhistoriques, et notamment de nombreux sites funéraires qui ont été utilisés sur plusieurs générations. L’un d’eux, le cimetière d’Ust’-Ida I, intrigue depuis longtemps. Il renferme une proportion inhabituellement élevée de restes d’enfants et d’adolescents, tandis que les datations au radiocarbone indiquent que bon nombre des inhumations ont eu lieu sur une période étonnamment courte.

« Le mystère, c’était de comprendre pourquoi toutes ces personnes étaient mortes en même temps, d’une manière aussi tragique », déclare Ruairidh Macleod, de l’université d’Oxford, qui a dirigé l’étude.

Pour mener l’enquête, Ruairidh Macleod et ses collègues ont analysé l’ADN ancien de 46 individus inhumés dans quatre cimetières de chasseurs-cueilleurs situés autour du lac Baïkal. Des traces de la bactérie Y. pestis ont été détectées chez 18 d’entre eux, à des niveaux supérieurs à ceux de tout autre agent pathogène. En combinant ces données avec les datations au radiocarbone, les liens familiaux reconstitués à partir de l’ADN et les profils d’âge des défunts, les chercheurs ont conclu que ces communautés avaient connu au moins deux flambées épidémiques de peste, espacées de plusieurs siècles, débutant il y a environ 5 500 ans.

« Ce fut une véritable surprise de découvrir les indices d’une flambée mortelle de peste, très ancienne et à grande échelle, dans ces communautés de chasseurs-cueilleurs », ajoute Ruairidh Macleod.

En quoi ces découvertes modifient-elles notre compréhension des origines de la peste ?

La souche récemment découverte semble constituer l’un des tout premiers chapitres de l’histoire de la peste. Les scientifiques estiment que la maladie a évolué à partir d’un proche parent, la bactérie Yersinia pseudotuberculosis, qui provoque encore aujourd’hui des infections gastro-intestinales chez les animaux et les humains. L’analyse génétique suggère que la souche sibérienne appartient à l’une des premières branches connues de la lignée de la peste, offrant ainsi un aperçu rare de ce à quoi la peste pouvait ressembler peu après son apparition.

« Nos découvertes suggèrent que la peste est apparue parmi les chasseurs-cueilleurs d’Asie centrale, et que la forme ancienne de la maladie était mortelle, une question qui a fait l’objet de nombreux débats », explique le professeur Eske Willerslev, des universités de Copenhague et de Cambridge, auteur principal de l’étude.

À l’instar d’autres souches anciennes découvertes en Lettonie et en Scandinavie, la souche sibérienne ne présente pas les adaptations génétiques essentielles à une transmission efficace par les puces. Son mode de propagation était donc différent de celui à l’origine des pandémies ultérieures, peut-être par le biais de contacts humains étroits après une transmission initiale par des rongeurs sauvages.

Les analyses génétiques des liens de parenté entre les squelettes soutiennent l’hypothèse de la transmission interhumaine : de petits groupes familiaux semblent avoir été touchés par les flambées épidémiques. « Nous avons trouvé des preuves indiquant que cette épidémie était mortelle, qu’elle touchait surtout les enfants et les jeunes, et qu’elle se propageait parmi les membres d’une même famille », déclare le professeur Willerslev. « Peut-être lors des soins apportés aux malades ou à l’occasion de déplacements de groupe. »

Si ces conclusions s’avèrent exactes, elles suggèrent que des épidémies dévastatrices touchaient les communautés humaines bien avant l’apparition des villes et de l’agriculture à grande échelle. « Les épidémies de peste entraînant une mortalité massive étaient probablement très fréquentes chez les chasseurs-cueilleurs, ce qui remet en cause l’idée selon laquelle elles se seraient limitées aux sociétés plus récentes et plus densément peuplées », conclut Eske Willerslev.