« Il faut le voir pour le croire » : des personnes survivantes de la poliomyélite font la promotion de la vaccination dans le nord du Nigéria

Dans l’État de Sokoto, au Nigéria, un groupe de personnes survivantes de la poliomyélite transforment leurs épreuves en un vibrant plaidoyer.

  • 29 août 2025
  • 6 min de lecture
  • par Tunde Omolehin
Bello Dikko, président de l’Association des personnes survivantes de la poliomyélite à Sokoto, dans le nord-ouest du Nigéria. Crédit : Tunde Omolehin
Bello Dikko, président de l’Association des personnes survivantes de la poliomyélite à Sokoto, dans le nord-ouest du Nigéria. Crédit : Tunde Omolehin
 

 

Par un paisible samedi matin de juin, une douzaine de personnes survivantes de la poliomyélite se réunissent dans un centre de services sociaux à Sokoto, dans le nord-ouest du Nigéria. Elles y préparent leur emploi du temps en vue d’une campagne de sensibilisation porte-à-porte qui précédera une initiative nationale visant à éradiquer la transmission de la poliomyélite d’ici décembre 2025.

Les membres du groupe font équipe avec les responsables de la vaccination pour encourager les parents à protéger leurs enfants contre cette maladie handicapante.

« Nous passons à l’action pour qu’aucun enfant n’ait à traverser les mêmes épreuves que nous, déclare Bello Dikko, 35 ans, président de l’Association des personnes survivantes de la poliomyélite de l’État de Sokoto. Nous voulons être les champions du changement. »

« C’est notre travail : faire la promotion de la vaccination contre la poliomyélite auprès des ménages. Nous voulons [contribuer à] surmonter la réticence à la vaccination et augmenter le nombre de personnes vaccinées au sein de nos communautés. »

Des décennies d’engagement

Tout a commencé en 2004, dit Bello Dikko. Un groupuscule comptant à peine une dizaine de personnes survivantes de la poliomyélite est devenu, en deux décennies, un véritable mouvement réunissant 282 membres enregistrés dans l’État de Sokoto.

À l’instar de Bello Dikko, Mukhtar Sani, 51 ans, est l’un des membres fondateurs de l’Association. Il explique que sa motivation lui vient du taux élevé de refus de la vaccination dans la zone d’administration locale Sokoto South, l’une des plus à risque du pays.

Mukhtar Sani, 51, one of the founding members of the Association. Credit: UNICEF Nigeria
Mukhtar Sani, 51 ans, est l’un des membres fondateurs de l’Association.
Crédit : UNICEF Nigéria

« Un grand nombre des personnes survivantes de la poliomyélite proviennent de ces ménages qui ont refusé le vaccin. Même parmi les personnes survivantes, il y en avait qui refusaient que leurs enfants soient vaccinés. C’était la situation à l’époque », explique-t-il.

De la survie au plaidoyer

Les personnes survivantes parcourent aujourd’hui les rues mêmes où elles étaient stigmatisées en raison de leurs handicaps, racontant leur histoire personnelle pour changer les mentalités.

Bello Dikko et son équipe s’appuient sur le principe « il faut le voir pour le croire ». Ils racontent leur histoire et montrent leur corps meurtri, jetant un éclairage cru sur les dommages irréversibles infligés par la poliomyélite.

« Nous racontons notre histoire pour convaincre les familles. Pour qu’elles ne répètent pas les erreurs commises par nos parents, affirme Bello Dikko. Les gens sont touchés par ce qu’ils peuvent voir et ressentir. Lorsque nous racontons nos histoires, les parents réfléchissent. »

Pour Nuradeen Abubakar, 32 ans, secrétaire de l’Association, les stigmates de la maladie ne sont pas seulement physiques. « J’ai été brutalisé et exclu durant mon enfance. Aucun enfant ne devrait vivre cela », témoigne-t-il.

Nuradeen Abubakar, 32-year-old Secreatry of the Polio Survivors Association in Sokoto State
Nuradeen Abubakar, 32 ans, secrétaire de l’Association des personnes survivantes de la poliomyélite de l’État de Sokoto.
Crédit : Tunde Omolehin

These survivors have built an armour of resilience to overcome the anxieties and anguish in the societies they lived in. Hauwa Buhari, Social and Behavioural Change Officer at UNICEF’s Sokoto Office, said the Association’s activities have come a long way in helping parents take the right decision on polio vaccination.

« De nos jours, les gens ont besoin de le voir pour le croire. Si vous ne l’avez pas vu, vous avez du mal à croire que ce soit réellement possible. Nous ne considérions pas ces personnes comme des victimes. Nous les considérons comme des champions qui racontent leur histoire pour briser le mur du déni », explique Hauwa Buhari.

Un véritable changement, un ménage à la fois

Malgré les efforts déployés par le Nigéria, le taux de vaccination complète contre la poliomyélite n’y est que de 62 %. Ce chiffre est bien inférieur au seuil d’immunité collective – et dans certaines régions du pays, la couverture est encore plus faible. La réticence à la vaccination, la mésinformation et les croyances culturelles demeurent les principaux obstacles. Cependant, les efforts des personnes survivantes changent la donne.

Safiya Tambuwal, femme au foyer vivant à Sokoto, se rappelle comment un membre de l’association a convaincu son mari de changer d’idée. « J’ai toujours voulu faire vacciner notre bébé, mais mon mari refusait en raison de ses convictions religieuses », relate-t-elle.

Le changement est survenu en mai de l’an dernier, lorsque Hadiza Bello, une survivante et mère de 32 ans, a approché le mari de Safiya Tambuwal pour lui expliquer la nécessité de la vaccination. « J’avais depuis longtemps l’intention de faire vacciner mon enfant, mais mon mari y était indifférent jusqu’à ce que Hadiza intervienne », explique Safiya Tambuwal.

Son mari l’avait prévenue des conséquences désastreuses qu’elle encourrait si elle emmenait l’enfant se faire vacciner. En tant que mère au foyer, elle sentait qu’elle devait avoir sa permission. « Pendant une semaine, Hadiza a discuté avec mon mari des contradictions et des croyances entourant les perspectives de l’Islam sur le sujet ; mon mari a fini par inscrire mon fils à la vaccination », se souvient-elle.

Le mari de Safiya Tambuwal n’est pas la seule personne qui a changé d’opinion après avoir rencontré Hadiza Bello. « J’ai raconté mon histoire dans la plupart des ménages, et cela les a beaucoup touchés, dit cette dernière. C’est le fait que je suis une femme, en maternité, avec un corps paralysé. »

Hadiza Bello, qui se déplace en fauteuil roulant manuel, ajoute : « Quand les gens me voient – enceinte, handicapée, mais toujours militante – ils m’écoutent. Beaucoup d’entre eux n’hésitent plus après cela. »

Bâtir la confiance

L’impact de l’Association a grandi à travers des partenariats avec l’UNICEF et le ministère de la Santé de l’État de Sokoto. Ensemble, les partenaires ont organisé des campagnes à la radio, des tournois de parasoccer et des rassemblements publics lors des journées commémoratives de l’ONU.

Des personnes survivantes font des allocutions à des événements sur la santé à l’échelle nationale ou des États, remettant en question les stéréotypes et remodelant l’opinion publique.

« Nous avons accompli beaucoup de choses grâce à nos partenariats, affirme Mukhtar Sani. Notre collaboration avec l’Agence de développement des soins de santé primaires de l’État de Sokoto, par l’intermédiaire du ministère de la Santé de l’État, contribue à notre succès. »

Hadiza Bello, a 32-year-old survivor and mother. Credit: Tunde Omolehin
Hadiza Bello, survivante et mère de 32 ans.
Crédit : Tunde Omolehin

En octobre de l’an dernier, l’UNICEF a organisé un tournoi de parasoccer de trois semaines pour les personnes survivantes de la poliomyélite. L’événement a attiré l’attention sur la cause et a donné aux personnes survivantes une plateforme pour inspirer les autres.

Les leaders communautaires et les responsables de la santé s’accordent à dire que la participation des personnes survivantes est la clé du progrès. « Dans cette communauté, chaque enfant vacciné est un signe qu’une personne survivante de la poliomyélite a eu une influence », explique Abdullahi Shehu, leader communautaire et membre d’une équipe de vaccination de Sokoto North.

Selon Faruk Umar, commissaire à la santé de l’État de Sokoto, les chiffres parlent d’eux-mêmes : « En avril, plus de 4 000 ménages ont refusé le vaccin. En juin, ce nombre était tombé à 1 500 ménages. Voilà le pouvoir du plaidoyer par des gens de la communauté. »

Hauwa Buhari, de l’UNICEF, ajoute : « Les gens commencent à réaliser que la poliomyélite est bien réelle. Au Nigéria, la plupart des cas de poliomyélite surviennent dans le nord. Les personnes survivantes nous aident à sensibiliser les personnes les plus difficiles à convaincre. »

Ce qu’il reste à faire

Malgré leurs succès, les personnes survivantes sont confrontées à de grands défis. Nombre d’entre elles ne disposent pas d’aides à la mobilité et doivent ramper ou utiliser des fauteuils roulants manuels pour rendre visite aux ménages. « Certains d’entre nous rampent de porte à porte, explique Bello Dikko. Nous avons besoin de fauteuils roulants, de tricycles, voire d’un bus, pour nous déplacer. »

Le financement est un obstacle constant. Alors que les donateurs changent leurs objectifs, l’Association a du mal à maintenir ses activités. Mais pour Bello Dikko, Nuradeen Abubakar, Hadiza Bello et Mukhtar Sani, ce travail est plus qu’une campagne – c’est une vocation.

« Nous faisons bien plus que raconter nos histoires, explique Hadiza Bello. Nous sauvons des vies. »