En Inde, une équipe de femmes transgenres mène une révolution vaccinale

Dans les quartiers populaires du Maharashtra, les “Sakhee didis” — une équipe de femmes transgenres formées à la mobilisation communautaire — ont contribué à faire vacciner des milliers d’enfants vulnérables. 

  • 6 mars 2026
  • 6 min de lecture
  • par Shuriah Niazi
Community health outreach workers meet to plan door-to-door engagement aimed at identifying and counselling families with unvaccinated children. Credit: Amman Shaikh
Community health outreach workers meet to plan door-to-door engagement aimed at identifying and counselling families with unvaccinated children. Credit: Amman Shaikh
 

 

En bref

  • En Inde, les femmes transgenres occupent depuis des générations une position ambivalente : généralement tenues à l’écart de l’emploi formel et des postes de responsabilité, elles sont aussi sollicitées pour bénir des moments importants de la vie, comme la naissance d’un enfant.
  • Un projet financé par Gavi a invité un groupe de femmes transgenres des quartiers informels de Mumbra et Kausa, dans l’État du Maharashtra, à mettre leur influence sociale singulière au service de la vaccination.
  • En deux ans, environ 1 500 enfants particulièrement vulnérables ont ainsi été vaccinés. Quant aux agentes de terrain, elles ont vu les vieux murs de préjugés et de méfiance commencer à s’effriter : « Au début, on nous chassait », raconte Amrin Khan, membre de l’équipe. « Puis, plus tard, on nous disait : “Entre, ma sœur. Assieds-toi et parlons.” »

Depuis des siècles, la communauté transgenre en Inde vit aux marges de l’espace public — visible, reconnue, mais exclue.

Largement écartées de l’emploi formel et privées d’acceptation sociale dominante, beaucoup survivent en demandant l’aumône aux feux de circulation, dans les trains locaux ou sur les marchés bondés. Elles sont souvent confrontées à l’impolitesse ou aux moqueries, parfois à une hostilité ouverte. Rarement sont-elles considérées comme des contributrices à part entière de la société ; presque jamais ne leur confie-t-on des responsabilités professionnelles.

Dans le même temps, dans de nombreuses communautés indiennes, les femmes transgenres occupent des positions d’influence particulières. Historiquement, elles jouent un rôle visible lors de rites de passage importants, notamment en étant appelées à bénir les nouveau-nés et en étant perçues comme porteuses de chance.

Cette place leur a donné un point d’entrée singulier dans la vie familiale. Dans le district de Thane, au Maharashtra, un projet de santé a discrètement, mais résolument, mis à l’épreuve l’idée que cette position sociale pouvait être mobilisée au service d’une meilleure santé communautaire — et, ce faisant, bousculer des générations de stigmatisation liées à l’identité transgenre.

À la rencontre des Sakhee didis

Dans les quartiers densément peuplés de Mumbra et Kausa, des femmes transgenres sont devenues un nouveau type d’agentes de santé publique de première ligne, contribuant à faire vacciner des enfants dans certains des secteurs les plus défavorisés de la zone.

Ces localités, qui abritent environ 370 000 habitants, sont majoritairement peuplées de familles musulmanes migrantes venues de différents États. Beaucoup vivent dans des conditions exiguës, doivent composer avec des barrières linguistiques et nourrissent une profonde méfiance à l’égard des institutions publiques. L’hésitation vaccinale y est répandue, alimentée par la désinformation, la peur et le manque d’accès à une information sanitaire fiable.

Dans le cadre de l’initiative Sakhee — un projet pilote de deux ans mené par l’ONG ZMQ et financé par Gavi, l’Alliance du Vaccin — des femmes transgenres ont été recrutées comme mobilisatrices communautaires. Connues sous le nom de « Sakhee didis » — une expression évoquant la sororité et la confiance entre femmes — elles ont été formées pour intervenir au plus près du terrain : aller de porte en porte, expliquer les calendriers vaccinaux, dissiper les rumeurs, projeter des films d’information et accompagner les agents de santé publique lors des séances de vaccination.

Des débuts difficiles

Au cours des premiers mois, de nombreuses Sakhee didis ont été confrontées à une profonde méfiance et à une hostilité ouverte. Des portes se claquaient. Les insultes étaient fréquentes. Certaines ont même été chassées à coups de sandales.

Une agente de mobilisation communautaire échange avec une femme sur le pas de sa porte, partage des informations et note des détails. Crédit : Amman Shaikh
Une agente de mobilisation communautaire échange avec une femme sur le pas de sa porte, partage des informations et note des détails.
Crédit : Amman Shaikh

« Les gens pensaient que nous avions de mauvaises intentions », se souvient Tulsi Agarwal, l’une des femmes transgenres engagées dans le projet. « Certains croyaient même que nous allions enlever leurs enfants pour en faire des eunuques. »

La peur ne concernait pas seulement les vaccins ; elle reflétait des générations de stigmatisation attachées aux vies transgenres, éclipsant la croyance culturelle ancienne selon laquelle les femmes transgenres apportent bénédiction et prospérité aux familles et aux communautés.

Malgré les insultes et la détresse émotionnelle, les Sakhee didis ont persévéré. Pour beaucoup d’entre elles, ce travail représentait plus qu’un emploi. C’était une question de dignité.

Une affiche de sensibilisation appelle les parents à assurer la vaccination complète de leurs enfants. Crédit : Amman Shaikh
Une affiche de sensibilisation appelle les parents à assurer la vaccination complète de leurs enfants.
Crédit : Amman Shaikh

« On nous voit toujours comme des mendiantes ou des faiseuses de troubles », explique Amrin Khan, une autre Sakhee didi. « On ne nous confie pas d’emplois respectables. C’était une occasion de gagner notre vie avec respect — mais plus encore, c’était une occasion de servir la société. »

Wadia Qureshi, autre membre du groupe de mobilisation, dit ne pas avoir voulu laisser passer cette opportunité. « Nous étions déterminées à nous rendre utiles dans une mission noble. »

Devenir le trait d’union

Selon Hilmi Quraishi, fondateur de ZMQ, le programme a réussi parce qu’il a su reconnaître des forces déjà présentes au sein de la communauté transgenre. « Les quartiers informels urbains sont denses et complexes », explique-t-il. « Les familles migrantes craignent souvent les autorités, surtout lorsqu’elles n’ont pas de papiers. Nous avions besoin d’un pont entre le système de santé et la communauté. »

Les Sakhee didis sont devenues ce pont.

Parlant couramment plusieurs langues et profondément ancrées dans les réseaux informels des quartiers, elles savaient souvent quand un enfant naissait ou lorsqu’une femme était enceinte — des informations qui parvenaient rarement à temps au système de santé formel. Leurs compétences culturelles — narration, chant, humour — ont permis de transformer les messages de santé publique en conversations familières plutôt qu’en discours perçus comme menaçants.

Peu à peu, les attitudes ont commencé à évoluer.

Des éducateurs en santé utilisent le récit numérique lors d’une séance de théâtre de rue pour expliquer aux habitants les bénéfices d’une vaccination en temps opportun. Crédit : Amman Shaikh
Des éducateurs en santé utilisent le récit numérique lors d’une séance de théâtre de rue pour expliquer aux habitants les bénéfices d’une vaccination en temps opportun.
Crédit : Amman Shaikh

« Au début, on nous chassait », raconte Amrin. « Puis les gens ont commencé à nous inviter à entrer, à nous offrir du thé et à nous demander conseil. Ils disaient : “Entre, ma sœur. Assieds-toi et parlons.” » La suspicion a laissé place à l’acceptation, puis l’acceptation s’est progressivement transformée en confiance.

Pour les Sakhee didis elles-mêmes, ce changement a été profondément personnel. Porter une carte d’identité et travailler aux côtés des agents de santé publics leur a donné un sentiment de légitimité qu’elles n’avaient jamais connu. « Avant, les gens nous évitaient », confie l’une d’elles. « Maintenant, quand nous parlons de la santé des enfants, ils nous écoutent. »

L’impact était visible jusque dans les foyers. Iram Khan, habitante de Mumbra, reconnaît avoir d’abord refusé de faire vacciner son fils de quatre mois. « Elles continuaient à venir », raconte-t-elle. « Elles nous ont montré des films et tout expliqué patiemment. Peu à peu, j’ai compris que la vaccination était essentielle — pas seulement pour mon enfant, mais pour toute ma famille. »

Faire la différence

En deux ans, 12 Sakhee didis ont joué un rôle crucial pour que près de 1 500 enfants reçoivent des vaccins qui sauvent des vies, atteignant environ 40 foyers par jour. Les agents de santé ont indiqué que leur présence avait permis d’entrer en contact avec des familles jusque-là réticentes à s’engager avec le système de santé formel. 

« Elles ont considérablement facilité notre travail », explique Yasmeen Khan, infirmière auxiliaire et sage-femme (ANM). « Quand nous nous rendions sur place avec elles, les gens s’ouvraient davantage. Ce sont d’excellentes communicantes et elles ont joué un rôle déterminant pour lever l’hésitation vaccinale. »

Une évaluation indépendante menée par un tiers a conclu que l’initiative avait dépassé ses objectifs. Plus de 1 500 enfants zéro dose ou insuffisamment vaccinés ont été identifiés ; aucun enfant zéro dose ne subsistait dans trois cohortes de naissance. De manière plus générale, la communauté a respecté les calendriers vaccinaux de façon plus ponctuelle, et 99,5 % des responsables d’enfants disposent désormais d’un carnet de vaccination.

L’initiative Sakhee s’est depuis achevée, mais son impact demeure. Elle a montré que les modèles de santé publique inclusifs font plus qu’améliorer des indicateurs chiffrés. Ils restaurent la dignité, renforcent la confiance et remettent en cause des préjugés anciens. Lorsque les communautés marginalisées sont considérées comme des partenaires plutôt que comme des problèmes, les bénéfices se diffusent largement.

L’histoire des Sakhee didis rappelle avec force que l’empathie, la représentation et le respect sont tout aussi essentiels à la santé publique que les vaccins eux-mêmes.