Au Pakistan, montrer les microbes au microscope transforme les comportements de santé
À Sargodha, au Pakistan, 1 200 personnes ont eu l’occasion d’observer de près le monde microbien qui les entoure. Cet aperçu révélateur leur a sensiblement changé la vie, et devrait avoir une incidence sur leur santé sur le long terme.
- 13 mars 2026
- 7 min de lecture
- par Adeel Saeed
En bref
- Dans le cadre d’un récent essai contrôlé randomisé mené à Sargodha, au Pakistan, 1 200 personnes ont eu l’occasion d’observer pour la première fois les créatures microscopiques peuplant le monde qui les entoure – dans leurs biberons, dans l’eau potable, sur leurs pinceaux à maquillage ou encore sur leur vaisselle.
- Le changement de comportement a été rapide et mesurable : l’engagement autodéclaré en faveur de la vaccination a augmenté de 19 points de pourcentage dans le groupe ciblé, et la couverture vaccinale contre la poliomyélite a atteint 99 %.
- « L’objectif que nous peinions à atteindre depuis des années – sensibiliser à la transmission des maladies et réduire la réticence à la vaccination – a été atteint en une journée par la tenue d’un atelier d’observation en direct des microbes », affirme Farah Deeba, surveillante de santé.
Sajida, mère au foyer de deux enfants, observait bouche bée l’image agrandie reproduite à l’écran. Les microbes, généralement invisibles à l’œil nu, apparaissaient en grappes sur la lame de microscope qu’elle avait aidé les scientifiques à préparer à partir d’un échantillon prélevé dans le biberon auquel son fils âgé de trois ans boit habituellement son lait.
« Ça m’a secouée, je n’en croyais pas mes yeux lorsque j’ai découvert que l’alimentation saine de mon petit garçon était en réalité contaminée par des bactéries, mettant sa santé en danger », raconte Sajida.
Elle a ajouté qu’elle avait jeté les biberons et changé la manière dont elle nettoyait les récipients et la vaisselle qu’elle utilisait à la maison. Plusieurs semaines plus tard, elle explique que ses enfants semblent moins souffrir de maux de ventre, et ajoute en souriant que son mari est soulagé que sa famille n’ait plus à dépenser des milliers de roupies par mois en médicaments.
Découverte d’un monde de microbes
Sajida est une mère parmi des centaines d’autres à Sargodha qui ont eu l’occasion de plonger pour la première fois le regard au fond d’un microscope dans le cadre d’une initiative menée en 2024 dans le but de renforcer la sensibilisation à la santé publique et la confiance dans les vaccins, en mettant les personnes aidantes face à face avec certains des agents pathogènes présents dans leur environnement.
Des échantillons ont été prélevés dans des biberons, de l’eau potable, des fruits et légumes, et même des articles de maquillage, puis ils ont été examinés dans le cadre de l’essai contrôlé randomisé par grappes sur la connaissance des microbes mené par le cabinet de conseil Development Synergies International (DSI), basé à Islamabad, en collaboration avec le ministère de la Santé, l’Université nationale des sciences et des technologies (NUST) et Microbe Literacy Initiative (MLI), une organisation à but non lucratif qui a pour mission d’améliorer les résultats des enfants en matière de santé en Asie du Sud-Est.
Le Dr Muhammad Tariq, directeur exécutif de DSI, raconte que son équipe expliquait les liens entre, d’un côté, les micro-organismes observés au microscope dans les échantillons prélevés dans les foyers et ailleurs, et de l’autre, les maladies évitables par la vaccination comme la poliomyélite ou l’hépatite, aidant ainsi les communautés à mieux comprendre comment la vaccination protège contre les menaces invisibles.
Voir bouger des organismes invisibles à l’œil nu crée une prise de conscience puissante qui modifie la perception des participants, ajoute-t-il.
La preuve en est qu’ils modifient leurs comportements. « Les parents commençaient à se laver les mains beaucoup plus souvent, adoptaient une meilleure hygiène alimentaire, et surtout, ils disaient avoir l’intention de faire vacciner leurs enfants pour éviter qu’ils [contractent] différentes maladies », affirme le Dr Tariq.
La ville de Sargodha a été sélectionnée pour la réalisation de l’essai en raison de son paysage socio-économique diversifié et des difficultés auxquelles elle est confrontée en matière de maladies infectieuses, en partie alimentées par l’éducation à la santé limitée et les obstacles culturels, a expliqué le Dr Tariq à VaccinesWork.
Les mauvaises pratiques en matière d’hygiène et la menace de la poliomyélite mettent en évidence l’urgence de prendre des mesures de santé publique
Le Pakistan est l’un des deux derniers pays du monde (l’autre étant l’Afghanistan) où le poliovirus sauvage demeure endémique. Trente et un cas y ont été enregistrés en 2025, ce qui met en évidence l’urgence de déployer des efforts soutenus en matière de vaccination et de sensibiliser le public à l’efficacité de la vaccination.
Les données WASH (eau, assainissement et hygiène) du pays, disponibles auprès de l’UNICEF, de l’OMS et de WaterAid, révèlent des lacunes persistantes, puisque des millions de personnes n’ont pas accès à une eau sans risque (environ 22,1 millions de personnes) et aux services élémentaires d’assainissement (environ 69,5 millions de personnes), avec pour conséquences des problèmes de santé, comme le retard de croissance et les maladies diarrhéiques. Quelque 53 000 enfants de moins de cinq ans meurent chaque année de maladies diarrhéiques au Pakistan.
Changements mesurables
« L’essai sur la connaissance des microbes, auquel ont participé 1 200 familles de 12 municipalités (union councils), s’est avéré être une initiative importante permettant de renforcer la sensibilisation des communautés à la santé et leur confiance dans les vaccins grâce à des interventions fondées sur des données probantes et dirigées au niveau local », déclare Nimra Mudasser, une biologiste et chercheuse prenant part à l’initiative de santé publique.
Chaque microscope était raccordé à un écran et chaque participante pouvait s’y asseoir, préparer une lame, faire la mise au point du microscope et examiner les différents échantillons apportés de son domicile, décrit-elle.
« La majorité des 1 200 mères de la cohorte sélectionnée pour l’essai avaient un faible niveau de connaissances. Le plus grand groupe était composé de 350 femmes qui n’avaient pas été scolarisées, tandis que 300 autres n’avaient pas dépassé l’enseignement primaire », explique la Dre Tehreem Baig, experte en sciences des données à DSI.
D’après Mme Baig, l’initiative, mise en œuvre avec le concours d’agentes de santé au niveau des ménages, a abouti sur une augmentation de 19 points de pourcentage du recours à la vaccination.
Avant l’intervention, 58 % des mères seulement déclaraient avoir pleinement l’intention de recourir à la vaccination. Après la formation sur la connaissance des microbes, 77 % des mères disaient avoir fermement l’intention de faire vacciner leurs enfants. Parallèlement, dans les communes où se sont tenus les ateliers, la couverture vaccinale contre la poliomyélite a monté en flèche pour atteindre 99 %, contre 81,8 % dans les zones témoins.
Les analyses a posteriori ont également révélé une hausse de 38 % des pratiques de lavage des mains, de 28 % de la connaissance des maladies évitables par la vaccination, de 32 % de la confiance faite aux membres du personnel de santé en matière d’information sur la vaccination et de 25 % de l’adoption de pratiques d’hygiène.
La démonstration de microbes vivants choque les parents
« L’impact de l’initiative sur la connaissance des microbes a été immédiat et frappant, les participants étaient visiblement ébahis et effrayés, portant les mains à la tête à la vue des microbes vivants présents sur leurs articles ménagers et dans leurs aliments », se remémore Farah Deeba, surveillante de santé et référente de district pour le programme d’inspection sanitaire communautaire.
Les enfants étaient eux aussi visiblement surpris par ce qu’ils voyaient à l’écran et posaient avec enthousiasme des questions sur les pratiques d’hygiène à respecter pour éviter de tomber malade.
« L’objectif que nous peinions à atteindre depuis des années – sensibiliser à la transmission des maladies et réduire la réticence à la vaccination – a été atteint en une journée par la tenue d’un atelier d’observation en direct des microbes », constate Deeba.
Récits de la communauté
Shagufta Jabeen, surveillante de santé dans une des communes ciblées, explique à VaccinesWork que des récits sur des changements déclenchés par les ateliers circulent au sein de la communauté.
Dans une des communes, une grand-mère a construit une station de lavage des mains chez elle après son interaction avec le microscope, selon Mme Jabeen. Ses petits-enfants et les personnes qui viennent lui rendre visite se lavent minutieusement les mains sous surveillance à l’heure des repas. Une autre femme, auparavant opposée aux vaccins, a expliqué que la séance au microscope lui avait permis de comprendre comment les infections se propagent. Elle a depuis emmené deux de ses fils à la clinique pour qu’ils reçoivent les doses de vaccins qui leur manquaient, et dit essayer de convaincre ses voisins réticents de faire de même.
Il faut le voir pour le croire
« Cette expérience a renforcé l’adage selon lequel “il faut le voir pour le croire” », commente Farooq Khan, spécialiste WASH auprès d’UNICEF Khyber Pakhtunkhwa.
« L’observation des microbes vivants suscitait de vives réactions, en particulier chez les personnes peu instruites, qui comprenaient ensuite mieux la menace et les mesures préventives pour la sécurité sanitaire », explique M. Khan à VaccinesWork.
« L’essai de Sargodha a prouvé que la sensibilisation préventive, si elle est ancrée dans la science et diffusée par l’intermédiaire de canaux communautaires de confiance, peut réduire la charge de morbidité des maladies plus efficacement que de coûteux plans thérapeutiques », a déclaré le Dr Mukhtar Ahmad Bharath, ministre d’État aux Services nationaux de santé lors de son allocution à l’occasion de la publication des résultats de l’essai sur la connaissance des microbes, en octobre 2025, à l’Université nationale des sciences et des technologies.
Pour aller plus loin
La microscopie au service des personnes
« Un plan est à l’étude en vue de lancer la deuxième phase du projet, qui visera à évaluer l’impact sur la santé de la population ciblée », annonce le Dr Tariq.
Au cours de cette deuxième phase, l’état de santé des 1 200 familles qui ont participé à l’essai sur la connaissance des microbes sera évalué, de même que l’état de nutrition, la taille et le poids des nouveau-nés.
Le Dr Tariq recommande d’intégrer les modules sur la connaissance des microbes dans le programme élargi de vaccination au niveau des provinces et des districts, ainsi que d’équiper les agentes de santé de kits de microscopie, afin d’améliorer la couverture vaccinale dans le pays.