Sur le plus grand lac d’Afrique, des bateaux-ambulances sauvent des vies
Qu’ils interviennent pour des évacuations d’urgence ou des campagnes de vaccination, les bateaux-ambulances ougandais sont une véritable bouée de sauvetage pour les communautés insulaires isolées.
- 12 août 2026
- 7 min de lecture
- par John Musenze
En bref
- Une flotte de bateaux-ambulances sillonnant les lacs Victoria, Albert et Kyoga sauvent des vies chez les insulaires depuis 2022.
- À l’instar de nombreuses autres îles ougandaises, l’île Koome, située sur le lac Victoria, ne dispose que de peu de structures de santé. Pour les femmes enceintes confrontées à des complications, l’évacuation vers le continent est la meilleure solution. Autrefois, c’était un voyage périlleux qui durait plusieurs heures. Aujourd’hui, cela prend environ une demi-heure, sous la supervision d’une sage-femme.
- Lorsque le bateau-ambulance de Koome n’est pas en train d’assurer des transferts d’urgence vers l’hôpital, il aide à acheminer les vaccins de routine vers les communautés de pêcheurs qui, sans cela, passeraient facilement au travers de la vaccination.
Lorsque Rebbecca Nabiryo, 36 ans, a commencé à avoir des saignements au bout de quatre mois de grossesse, sa sage-femme Ruth Gokyalya s’est montrée plus inquiète qu’elle ne l’aurait été si elles ne s’étaient pas toutes deux trouvées sur l’une des îles du plus grand lac d’Afrique.
L’île Koome, où vivent Rebecca Nabiryo et Ruth Gokyalya, abrite une structure de santé rudimentaire, le centre de santé III de Koome. Elle est située à environ 35 kilomètres au sud-est d’Entebbe, de l’autre côté du lac Victoria, et à 55 à 60 kilomètres de Mukono. Pour Rebecca Nabiryo, un transfert vers l’hôpital général de Mukono, mieux équipé, mais sur le continent, aurait normalement impliqué un trajet en canot en bois ; mais le lendemain était un samedi, jour de congé du batelier.
Crédit : John Musenze
Il y a quelques années encore, il lui aurait fallu trouver un bateau de pêche ordinaire acceptant d’assurer la traversée – un trajet de plusieurs heures, inconfortable et risqué. Mais nous sommes alors début juin 2026, et une meilleure solution s’offre à elle : un bateau-ambulance amarré dans la baie, véritable bouée de sauvetage pour les patients nécessitant une aide d’urgence.
« C’est la troisième fois que je viens ici pour surveiller l’évolution de ma grossesse », confie Rebbecca Nabiryo. « Je n’arrête pas de saigner depuis ce matin, c’est pourquoi je suis là, mais l’infirmière ne peut pas faire grand-chose. Je vivais déjà sur cette île avant [l’arrivée de] cette ambulance. J’ai connu des femmes qui sont mortes lors d’un accouchement présentant des complications non détectées. Mais désormais, on nous oriente vers l’hôpital principal », ajoute-t-elle.
« Le problème, c’est que cette ambulance est principalement réservée aux personnes très malades. Pour le reste d’entre nous, il faut prendre des bateaux ordinaires, qui sont inconfortables, car le trajet est long et qu’il faut rester assis sans être accompagné d’une agente ou d’un agent de santé pour nous surveiller », poursuit-elle.
Urgences
Pendant des décennies, les familles vivant sur les îles ougandaises et les communautés isolées par les eaux accédaient aux soins de santé avec beaucoup de difficultés, car le lac les séparait des hôpitaux, rendant les transferts d’urgence complexes et onéreux.
Tout a changé le 20 mai 2022, quand le ministère de la Santé, avec le soutien de Gavi et d’autres partenaires, a introduit une flotte de bateaux-ambulances spécialisés afin de mieux relier les communautés isolées vivant sur les lacs Victoria, Albert et Kyoga au système national de santé.
Crédit : John Musenze
Si les 12 bateaux bimoteurs de type A à la pointe de la technologie mis en service par le président Yoweri Museveni doivent notamment assurer les trajets d’urgence vers les hôpitaux du continent, ils ont également pour mission spécifique de soutenir les services de santé maternelle et de vaccination dans les communautés insulaires.
Selon Edward Kanakulya, responsable du centre de santé III de Koome et coordinateur du bateau-ambulance, ce service a considérablement amélioré le système de transfert des femmes enceintes et des patients gravement malades.
Crédit : John Musenze
« Avant de recevoir cette ambulance, nous ne disposions d’aucun moyen standard pour transporter les patients, en particulier les femmes enceintes qui devaient être transférées d’urgence. Désormais, nous pouvons les transporter plus rapidement, dans de meilleures conditions et en présence d’agentes et agents de santé, ce qui n’était pas toujours possible auparavant », déclare Edward Kanakulya.
Souvent, cette agente de santé, c’est Ruth Gokyalya. La sage-femme explique qu’elle partage son temps entre le service de maternité et les eaux du lac Victoria. Elle participe aux accouchements au centre de santé III de Koome, mais comme cette petite structure ne dispose même pas d’un échographe, elle prend en charge les complications lors des transferts d’urgence vers le centre de santé IV de Mukono, de l’autre côté du lac.
« Je dois être disponible 24 heures sur 24. [Le bateau est] mon autre lieu de travail. Parfois, j’interviens pour un accident sur le lac, ou pour une femme dont l’accouchement présente des complications, ou encore pour un autre patient qui doit être transféré d’urgence, car il existe des pathologies que nous ne pouvons pas prendre en charge dans un centre de santé de niveau III comme celui de Koome », explique-t-elle.
« Nous accueillons généralement entre 70 et 90 femmes enceintes dans notre service de maternité, mais près de 45 % d’entre elles nous sont adressées en raison de risques potentiels. Beaucoup d’entre elles n’ont passé aucun examen d’imagerie, donc nous ne savons pas toujours exactement à quoi nous avons affaire », poursuit Ruth Gokyalya.
Au cours des quatre dernières années, elle dit avoir pu constater de ses propres yeux à quel point cette ambulance a changé des vies et amélioré les résultats de santé.
« Je n’oublierai jamais cette nuit où j’ai été appelée à 21 heures pour accompagner une mère qui présentait un accouchement inhabituel. Il était tard, et sans l’ambulance, elle aurait pu mourir. Alors qu’il ne lui restait que quelques minutes pour atteindre l’hôpital de référence, elle a accouché sur le bateau : elle a donné naissance à des jumeaux, alors qu’elle n’attendait qu’un seul enfant. Elle n’avait eu que deux consultations prénatales, mais heureusement, les ambulances sont généralement équipées de tout ce dont j’ai besoin, et comme nous étions près de l’hôpital, une ambulance terrestre nous attendait déjà sur le rivage », se souvient Ruth Gokyalya.
Prévention
Edward Kanakulya, responsable du centre de santé de l’île, précise que l’ambulance dessert une zone comprenant 30 villages, quatre paroisses et quatre structures de santé publique situés dans le sous-comté de Koome. Elle prend en charge au moins 40 cas de transfert de femmes enceintes tous les quatre mois.
Entre deux trajets vers les côtes ougandaises, Ruth Gokyalya et l’équipe de son centre utilisent ces mêmes bateaux pour se rendre dans les communautés de pêcheurs et sur des lieux isolés – des villages que l’on appelle localement des « camps » – où, sans cela, les enfants risqueraient de ne pas bénéficier des vaccins de routine.
Crédit : John Musenze
« Je me suis déjà rendue dans différents camps de l’île pour administrer des vaccins contre le paludisme et contre le pneumocoque. Avant, soit les gens ne bénéficiaient pas de ces services, soit ils devaient se rendre eux-mêmes à la structure de santé. Et comme 95 % d’entre eux sont pêcheurs, ils n’ont pas le temps de faire le déplacement. Maintenant, c’est nous qui allons à eux, où qu’ils se trouvent sur l’île », relate-t-elle.
Selon le personnel du centre de santé de Koome, l’ambulance a contribué à améliorer le taux de couverture vaccinale. D’après Ruth Gokyalya, pour l’ensemble des antigènes, ce taux est passé d’environ 40 % chez les enfants de l’île à plus de 75 % pour la plupart des doses recommandées des vaccins infantiles (admettant toutefois que la troisième dose du vaccin contre le paludisme accuse un retard, avec une couverture d’environ 35 %).
Capacité de transport
« À partir du moment où l’ambulance part, elle peut atteindre la structure de référence en 20 à 30 minutes grâce à ses deux moteurs turbo. Le bateau que nous utilisions avant pouvait mettre jusqu’à trois heures, selon le type d’embarcation disponible. Les patients sont accompagnés par une agente ou un agent de santé et se portent beaucoup mieux en arrivant, car ils bénéficient d’une surveillance tout au long du trajet », confie Edward Kanakulya. Le bateau participe également aux opérations de sauvetage en cas d’urgence sur le lac Victoria.
Edward Kanakulya précise que davantage de missions pourraient être entreprises, mais que les pénuries de carburant limitent souvent le nombre de trajets que l’ambulance peut effectuer, alors même que la demande pour ses services ne cesse de croître.
« C’est pourquoi nous sommes exclusivement ciblés sur les cas critiques, qui sont au nombre de huit par mois environ. Nous conseillons aux autres patients d’utiliser d’autres moyens de transport. Un transfert nécessite 80 litres [de carburant] – pour l’aller-retour –, ce qui représente une somme considérable, que nous n’avons pas. »
Sortir de l’isolement
Selon le service chargé des urgences du ministère de la Santé, les progrès réalisés par Koome témoignent d’une transformation nationale qui s’opère dans les communautés insulaires et isolées par les eaux.
Selon John Paul Ssempebwa, ingénieur automobile au ministère de la Santé, ces bateaux-ambulances ont considérablement amélioré l’accès aux transferts d’urgence, aux soins de santé maternelle et aux services de vaccination dans plusieurs des régions les plus isolées du pays.
Ils ont permis de réduire les délais de transfert, de renforcer les services de proximité et de rapprocher les populations mal desservies du système de santé national.
Crédits : ministère de la Santé
« Avant l’arrivée des bateaux-ambulances, le trajet jusqu’à l’hôpital relevait souvent du pari, à la merci des conditions météorologiques et de la houle. Aujourd’hui, ces bateaux contribuent à sauver des vies, à redonner leur dignité aux patients et à rapprocher des communautés autrefois laissées pour compte du système national de santé », déclare John Paul Ssempebwa.
Le ministère de la Santé exploite actuellement 12 de ces bateaux, répartis dans 12 districts, couvrant ainsi 70 % des populations ougandaises prioritaires vivant dans des zones isolées par les eaux, précise-t-il.
D’après le docteur John Baptist Waniaye, commissaire aux services médicaux d’urgence, ce programme est devenu un élément essentiel du réseau ougandais d’orientation vers les services d’urgence et permet d’effectuer plus de 1 200 évacuations d’urgence par an.
« La plupart des personnes transportées sont des femmes enceintes confrontées à des urgences obstétriques et des enfants nécessitant des soins d’urgence. Nous renforçons ce programme en intensifiant nos efforts de plaidoyer en faveur d’une augmentation du budget alloué au carburant et à l’entretien, tout en collaborant étroitement avec l’armée, la police et d’autres organismes gouvernementaux afin de nous assurons que les bateaux restent opérationnels. Notre objectif est de mettre en place un système de transport médical d’urgence durable qui ne laisse personne de côté en Ouganda, quel que soit son lieu de résidence », déclare le docteur John Baptist Waniaye à VaccinesWork.