Pourquoi les femmes sont-elles plus susceptibles de développer des maladies auto-immunes, telles que le lupus et la sclérose en plaques ?
Une étude portant sur 1 million de cellules révèle des différences génétiques de base liées au sexe dans le système immunitaire.
- 3 septembre 2026
- 5 min de lecture
- par Priya Joi
En bref
- Une nouvelle étude a analysé les différences dans l’activité génique entre les hommes et les femmes dans plus de 1,25 million de cellules immunitaires provenant de 982 personnes.
- Les chercheurs ont identifié plus de 1 000 « interrupteurs » génétiques dont le fonctionnement diffère selon le sexe. Les cellules immunitaires des femmes présentent une activité de base plus élevée au niveau des voies inflammatoires liées aux maladies auto-immunes.
- Ces découvertes pourraient aider à expliquer pourquoi les femmes sont davantage exposées à des maladies telles que le lupus et ouvrir la voie à des traitements plus adaptés.
Une nouvelle étude portant sur plus de 1 million de cellules immunitaires apporte un éclairage nouveau sur l’une des grandes énigmes de l’immunologie : pourquoi les maladies auto-immunes touchent-elles très majoritairement les femmes ?
La sclérose en plaques, par exemple, touche trois fois plus de femmes que d’hommes. Dans le cas du lupus, l’écart entre les sexes est encore plus marqué : on compte 9 femmes pour 1 homme atteint de la maladie. Les raisons évoquées jusqu’ici impliquaient les chromosomes sexuels, les hormones sexuelles et le comportement des cellules immunitaires, mais les mécanismes précis au niveau cellulaire restaient difficiles à déterminer.
Un profil immunitaire plus réactif signifie que les femmes sont généralement mieux armées pour lutter contre les infections virales et qu’elles développent souvent des réponses plus fortes aux vaccins.
Dans une étude publiée dans la revue scientifique The American Journal of Human Genetics en mai 2026, des chercheurs australiens ont découvert que les cellules immunitaires féminines activent leur mécanisme inflammatoire à un niveau de base plus élevé que les cellules immunitaires masculines.
Par ailleurs, plus de 1 000 « régulateurs » génétiques fonctionnent différemment chez les hommes et chez les femmes, influençant le niveau d’expression des gènes ; et deux d’entre eux sont situés sur des gènes déjà associés au lupus.
L’étude apporte un nouvel éclairage : au-delà du rôle déjà connu des chromosomes sexuels et des hormones, les différences entre les sexes s’inscrivent également dans l’activité génétique de base des cellules immunitaires elles-mêmes.
Ces découvertes ouvrent par ailleurs la voie à des traitements plus adaptés pour les maladies auto-immunes, qui sont actuellement prises en charge de manière standardisée.
Étudier les différences entre les sexes
L’équipe du Garvan Institute of Medical Research et de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, en collaboration avec des chercheurs de l’Université de Tasmanie et de l’Université du Queensland, a utilisé le séquençage de l’ARN en cellule unique pour comparer l’activité génique de plus de 1,25 million de cellules immunitaires provenant de 982 personnes, dont 564 femmes et 418 hommes.
Les échantillons sanguins provenaient d’une cohorte recrutée dans le cadre d’une vaste étude antérieure sur le système immunitaire menée en Australie.
Contrairement à la plupart des travaux antérieurs, qui calculaient une moyenne de l’activité génique à partir d’un mélange de cellules, les chercheurs ont examiné chaque cellule individuellement.
Environ 1 200 cellules ont été séquencées par participant. Les cellules ont été classées en 30 types distincts. Les chercheurs ont comparé les hommes et les femmes selon trois critères : la proportion des différentes cellules immunitaires présentes chez chacun, l’activité génique au sein de ces cellules et les petites variations génétiques qui influencent le niveau d’activité de ces gènes.
« Maintenant que nous avons démontré que les gènes davantage exprimés chez les femmes sont fortement associés aux voies inflammatoires, nous disposons d’une nouvelle explication biologique permettant de comprendre pourquoi leur système immunitaire peut plus facilement s’attaquer par erreur à ses propres tissus », explique Sara Ballouz, bio-informaticienne à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud et co-autrice de l’étude.
Des cellules différentes, une activité génique différente
L’équipe a constaté que les hommes possédaient davantage de cellules dites « de première ligne », qui constituent la première ligne de défense du système immunitaire, détectant les envahisseurs et donnant l’alerte (monocytes, cellules dendritiques et cellules tueuses naturelles).
Les femmes, quant à elles, présentaient davantage de cellules productrices d’anticorps ainsi que de cellules précurseurs qui, une fois activées, déclenchent des réponses ciblées contre des menaces spécifiques (lymphocytes B et lymphocytes T CD4 naïfs). Les auteurs soulignent qu’il s’agit précisément des populations cellulaires les plus souvent impliquées dans les maladies auto-immunes.
L’équipe s’est également penchée sur ce qui se passait à l’intérieur des cellules. Ils ont identifié 78 gènes dont le comportement différait entre les hommes et les femmes dans 24 types de cellules. La plupart de ces gènes étaient plus actifs chez les femmes.
Lorsque les chercheurs ont examiné le rôle de ces gènes, une tendance s’est dégagée. Bon nombre des gènes dont l’activité était plus marquée chez les femmes jouent un rôle dans l’inflammation et ont déjà été associés à des maladies auto-immunes.
Les gènes dont l’activité était plus marquée chez les hommes étaient, quant à eux, principalement impliqués dans les processus de maintenance cellulaire.
Autrement dit, les cellules immunitaires féminines semblent davantage prédisposées à déclencher une réponse inflammatoire, avant même qu’elles ne détectent une menace.
Un compromis immunologique
Selon les chercheurs, ces observations mettent en lumière l’existence d’un compromis biologique.
Un profil immunitaire plus réactif signifie que les femmes sont généralement mieux armées pour lutter contre les infections virales et qu’elles développent souvent des réponses plus fortes aux vaccins, un phénomène que les chercheurs ont observé pour de nombreux types de vaccins.
Mais cette réactivité accrue augmente également le risque que des tissus sains soient pris pour cible lors de cette réponse immunitaire.
« Si ce profil immunitaire hautement réactif confère aux femmes un avantage dans la lutte contre les infections virales, il s’accompagne d’un compromis biologique : une plus grande prédisposition aux maladies auto-immunes », déclare Sara Ballouz.
Pour aller plus loin
« À l’inverse, les cellules immunitaires masculines sont moins prédisposées à déclencher une inflammation, ce qui rend les hommes généralement plus vulnérables aux infections et aux cancers non liés à la reproduction. »
Les chercheurs ont également identifié plus de 1 000 « régulateurs » génétiques spécifiques au sexe qui influencent le comportement des gènes dans les cellules immunitaires. Deux de ces régulateurs ont été identifiés sur les gènes FCGR3A et ITGB2, qui présentent tous deux une expression plus élevée chez les femmes. Ces deux gènes ont par ailleurs déjà été associés au lupus érythémateux disséminé (LES), une maladie dont la prévalence est nettement plus élevée chez les femmes.
Ce que cette découverte pourrait changer en matière de traitements
À l’heure actuelle, les traitements des maladies auto-immunes reposent encore essentiellement sur une approche standardisée, visant à réduire l’inflammation de façon globale. Selon les chercheurs, une meilleure compréhension des différences biologiques entre les sexes pourrait permettre, à terme, de développer des traitements plus ciblés.
« Si nous voulons exploiter pleinement le potentiel de la médecine de précision, nous devons comprendre ces variables biologiques fondamentales », explique Joseph Powell, généticien statisticien au Garvan Institute et co-auteur de l’étude. « Les traitements doivent être adaptés non seulement à la maladie, mais aussi à la manière dont le système immunitaire du patient fonctionne au niveau génétique de base. »
Les chercheurs soulignent toutefois certaines limites à leur étude. Les cellules immunitaires analysées n’avaient pas été stimulées par une infection active. Les différences observées correspondent donc à leur état basal au repos, et non à leur réponse face à une maladie.
Les variations hormonales n’ont pas non plus été mesurées directement, et les échantillons de la cohorte ont tous été prélevés au même moment. Selon les auteurs de l’étude, de futurs travaux devront déterminer comment ces différences de base évoluent en situation de stress, d’infection ou lors de changements hormonaux.
« Nos résultats démontrent qu’il est essentiel de tenir compte du sexe dans l’étude du système immunitaire », conclut Seyhan Yazar, co-autrice de l’étude au Garvan Institute of Medical Research.
« Bien que nous sachions que les systèmes immunitaires des hommes et des femmes fonctionnent différemment, de nombreuses études continuent de négliger ces différences, ce qui peut limiter notre compréhension des maladies et, par conséquent, fausser les options thérapeutiques. »