À Lahore, ces familles déracinées et sans repères s’étaient retranchées derrière leur méfiance
Comment deux organisations de la société civile et un érudit musulman ont aidé 24 familles réticentes à trouver la foi dans la vaccination.
- 21 septembre 2026
- 6 min de lecture
- par Olivier Konan , Dr Muhammad Abdullah Avais
Une communauté déracinée et invisible
La première semaine de janvier 2026, plusieurs familles épuisées sont arrivées à Rasheed Park, un quartier de la ville de Lahore, dans la province pakistanaise du Pendjab. Des familles sans repères, expulsées de leurs logements de fortune au bord de la rivière, emportant le peu de biens qu’elles avaient pu conserver.
Elles arrivaient aussi avec une peur profondément ancrée de la vaccination, des croyances modelées par des années de mésinformation, d’idées fausses liées à la religion et de méfiance envers les étrangers. Là d’où elles venaient, on disait que la vaccination était interdite par l’Islam. Les rumeurs circulaient, accusant des puissances étrangères de financer les vaccins pour servir quelque intention cachée, évoquant le danger de la vaccination, surtout pour les filles. Dans ces familles, ce n’était pas par négligence que l’on refusait la vaccination. C’était par conviction.
Un mur invisible de méfiance
Cinq jours seulement après leur arrivée, la deuxième semaine de janvier 2026, des équipes de proximité appartenant à l’organisation de la société civile Association for Gender Awareness and Human Empowerment (l’AGAHE) et à une organisation partenaire locale, la Rural Education and Economic Development Society (la REEDS) avaient déjà fait une première analyse de ces nouveaux venus et réalisé un constat important.
« Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes » : citant la sourate Al-Maidah, l’érudit a su faire le lien entre la vaccination et la responsabilité sacrée consistant à protéger son prochain. Quand la foi et les faits ont fini par s’accorder, les réticences ont commencé à tomber.
Vingt-quatre nourrissons se trouvaient parmi les familles déplacées, tous nés entre octobre et décembre 2025. Aucun n’avait reçu un seul vaccin. Aucune injection du BCG. Aucune injection contre la poliomyélite. Aucune dose d’aucun vaccin. La définition même des enfants zéro dose, sans aucun contact avec le système de vaccination depuis leur naissance.
L’équipe de l’AGAHE, qui dressait une cartographie des enfants sous-vaccinés de Ravi Town au moment de l’arrivée des familles déplacées, a tout de suite su que la principale difficulté ne serait pas d’ordre logistique. C’est aux perceptions qu’il fallait s’attaquer.
Pour faire changer des mentalités façonnées par des années de peur et de mésinformation, il lui faudrait de la patience, du respect, et une profonde compréhension culturelle. Pour protéger ces enfants, l’équipe devait commencer par abattre un mur cimenté par la peur depuis des générations.
© AGAHE/Pakistan
Créer des ponts, une conversation après l’autre
Quand l’équipe de l’AGAHE s’est présentée à cette communauté, elle s’est montrée à l’écoute, désireuse d’échanger librement. « Nous n’étions pas venus pour débattre avec ces familles. Nous étions d’abord là pour les écouter », relate Mubeen Anwar, spécialiste de la participation communautaire pour l’AGAHE.
Les quatre semaines qui ont suivi, l’équipe a organisé entre huit à dix rencontres durant lesquelles elle s’asseyait auprès des parents, dans leur abri de fortune, ou à l’occasion de petits rassemblements de la communauté. Elle a prêté une oreille attentive à toutes leurs inquiétudes – crainte de l’infertilité, complots liés à une ingérence étrangère – et a répondu à chacune d’entre elles avec honnêteté et respect. En reconnaissant le passé de cette communauté, marqué par les épreuves et le déracinement, les membres de l’AGAHE montraient qu’ils n’étaient pas des étrangers mus par des ambitions dissimulées, mais de simples voisins réellement soucieux du bien-être de leurs enfants.
Pour aller plus loin
Mais surtout, l’équipe s’est entourée de figures qui avaient la confiance de la communauté, notamment des chefs religieux locaux et des aînés respectés, en coordination avec l’autorité sanitaire de district de Lahore. C’est le recours à ces personnes qui a vraiment fait bouger les choses. Pas les tracts ni les statistiques. Et lorsqu’un érudit religieux de la région s’est adressé aux familles réunies, ses paroles se sont fait l’écho même de la foi.
« Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes » : citant la sourate Al-Maidah, l’érudit a su faire le lien entre la vaccination et la responsabilité sacrée consistant à protéger son prochain. Quand la foi et les faits ont fini par s’accorder, les réticences ont commencé à tomber.
Une mère de famille, qui refusait fermement la vaccination depuis des années, revient sur ce revirement : « Nous avions entendu tellement de choses sur les vaccins – qu’ils venaient de l’extérieur, qu’ils n’étaient pas bons pour nos filles, qu’ils étaient interdits par notre religion.Mais quand notre propre imam nous a dit qu’il était de notre devoir de protéger nos enfants, et quand nous avons vu que cette équipe se souciait vraiment de nous, nous avons compris que nous avions eu tort. Nous aurions aimé que l’on vienne nous en parler plus tôt. »
© AGAHE/Pakistan
Le jour où tout a basculé
Dès février 2026, exactement un mois après l’arrivée de ces familles déplacées à Rasheed Park, l’ensemble des 24 enfants zéro dose avaient été vaccinés. Chacun d’entre eux avait reçu ses doses de BCG et de pentavalent, leur toute première protection contre la tuberculose, la diphtérie, la coqueluche, le tétanos et l’hépatite B. Les séances de vaccination ont été menées en étroite collaboration avec l’autorité sanitaire de district de Lahore.
Pour ces enfants qui n’avaient jamais été vaccinés de toute leur courte vie, et pour leurs familles, ce jour a marqué un profond tournant. Les idées reçues voulant que les vaccins soient nocifs, « surtout pour les filles », se sont dissipées à mesure que l’expérience leur prouvait le contraire.
Et le changement ne s’est pas arrêté là. D’autres parents ont manifesté leur volonté de faire vacciner leurs enfants qui n’avaient pas encore reçu toutes leurs doses. « Quand j’ai vu que les 24 bébés qui avaient été vaccinés dans ma communauté se portaient bien, mes craintes se sont estompées, j’ai commencé à avoir confiance, et j’ai amené ma propre fille se faire vacciner pour la protéger », confie Saima, mère de la petite Muskaan.
Les familles qui avaient autrefois fermé leurs portes au système de santé ont pu constater que leurs enfants restaient actifs et en bonne santé durant les semaines qui suivaient la vaccination. « Alhamdulillah, nos enfants sont en bonne santé. Maintenant, nous conseillons à tous nos voisins de ne pas attendre autant que nous », évoque le père de deux enfants vaccinés.
Un premier pas déterminant
Bien que positive, cette avancée reste fragile. Ces familles vivent encore dans un campement informel, elles n’ont pas d’emploi fixe et font encore face chaque jour à des difficultés économiques et sociales. Mais en acceptant la vaccination, elles ont franchi un premier pas important vers de meilleures conditions de vie, en meilleure santé.
« La vaccination ne répond peut-être pas à un de leurs besoins primaires, mais elle ouvre la porte à la confiance, à la reconnaissance et à l’accès aux services de santé de base. Pour cette communauté qui n’a pas voix au chapitre, qui n’a pas d’adresse fixe, cette première consultation de vaccination peut marquer le début de tout autre chose », explique la Dre Maria Rosheen, coordinatrice de district à Lahore.
Dans les semaines qui ont suivi, l’équipe de proximité de l’AGAHE et l’autorité sanitaire de district de Lahore ont continué d’observer les taux d’adoption de la vaccination à Rasheed Park. Entre mars et avril 2026, 78 autres enfants ont été vaccinés – une conséquence directe de la confiance croissante qui s’est installée au sein de la communauté, mais aussi du bouche-à-oreille qui a suivi les séances de vaccination de février 2026.
Aujourd’hui, Rasheed Park n’apparaît plus comme une zone manquée sur la cartographie de vaccination. Les mères se rendent de leur propre initiative aux points de vaccination. Les pères encouragent leurs voisins à faire vacciner leurs enfants.
Arslan Ali, un vaccinateur de l’équipe de proximité de l’AGAHE qui a dirigé les séances de vaccination à Rasheed Park, a vu cette transition de ses propres yeux : « Avant février, je devais expliquer pourquoi les vaccins n’étaient pas dangereux. Après février, les parents se chargeaient eux-mêmes d’expliquer cela aux autres parents. Mon travail est devenu bien plus facile, parce que la communauté a commencé à le faire à ma place. »
Des résultats qui vont au-delà de Rasheed Park
L’exemple de Rasheed Park n’est que l’illustration d’une initiative plus vaste. À partir de juillet 2025, durant les neuf mois qui ont suivi, l’AGAHE et la REEDS ont vacciné au total 564 308 enfants à travers neuf districts du Pendjab. Parmi ces enfants, 15 340 étaient sous-vaccinés et 31 899 étaient des enfants zéro dose (âgés entre 0 et 18 mois) que des activités de proximité et de vaccination systématique ont permis de recenser et de vacciner.
Dans le district de Lahore, 44 669 enfants ont été vaccinés au total, dont 2 084 enfants sous-vaccinés et 6 693 enfants zéro dose. Différentes stratégies ont été menées pour atteindre et vacciner ces enfants : des interventions ciblées, des activités de mobilisation communautaire, un suivi des enfants perdus de vue, et une amélioration de la coordination sur le terrain. Plus de 1 100 chefs religieux et de 1 000 figures communautaires influentes ont été formés pour plaider en faveur de la vaccination. Pour chacune de ces initiatives, l’approche adoptée était la même : écouter avant de parler, gagner la confiance des communautés avant de leur demander de changer.
Que fait Gavi pour soutenir ces projets ?
Afin de contribuer à l’amélioration de la couverture vaccinale dans les pays à faible revenu, Gavi a mis en place, par l’intermédiaire de son gestionnaire de fonds dédié aux organisations de la société civile, une série d’initiatives permettant à ces dernières de mener des projets pour atteindre les enfants zéro dose et les communautés sous-vaccinées.
MannionDaniels, un cabinet international de conseil spécialisé dans la santé et le développement social, qui travaille au sein d’un consortium avec Oxford Policy Management, assure actuellement cette mission en fournissant des services complets de gestion des subventions. Grâce au soutien de Gavi, à travers ce mécanisme de financement, l’AGAHE et son partenaire local, la REEDS, s’emploient à mettre en œuvre ce projet de vaccination dans neuf districts du Pendjab, au Pakistan. Les succès décrits dans ce récit sont le reflet du renforcement de la collaboration entre les organisations de la société civile, les équipes du programme élargi de vaccination, les mobilisateurs communautaires et les agentes et agents de santé afin d’améliorer la couverture vaccinale et d’atteindre les enfants vulnérables et manqués par la vaccination.