Combattre l’infodémie : au cœur de l’équipe du ministère kenyan de la Santé qui lutte contre la mésinformation sur les vaccins

Un réseau rassemblant scientifiques, responsables de la santé publique, promotrices et promoteurs de la santé communautaire et figures influentes met au point depuis le début des années 2010 des stratégies visant à endiguer la mésinformation.

  • 18 septembre 2026
  • 7 min de lecture
  • par Pauline Achieng Tom
Josephine Oguta, promotrice de la santé communautaire, en pleine discussion avec un habitant du quartier. Photo : Pauline Tom
Josephine Oguta, promotrice de la santé communautaire, en pleine discussion avec un habitant du quartier. Photo : Pauline Tom
 

 

Au laboratoire dédié à la poliomyélite de l’Institut de recherche médicale du Kenya, à Nairobi, le travail de Joanne Hassan consiste à trier les échantillons de virus et à analyser les résultats. En tant que microbiologiste et directrice technique du programme essentiel de vaccination, elle collabore avec d’autres scientifiques et chercheurs pour surveiller et contenir les maladies évitables par la vaccination.

Ses travaux contribuent de manière déterminante à la lutte que mène le Kenya contre les maladies infectieuses. Pourtant, ce n’est pas au laboratoire qu’elle a livré certains de ses combats les plus âpres, mais dans les groupes de discussion sur la parentalité, sur les réseaux sociaux.

« Un feu avait pris »

En 2007, quand Joanne Hassan est devenue mère, elle a voulu s’entourer d’une communauté, qu’elle a trouvée sur Facebook, où des milliers de mères comme elle se réunissent pour partager leurs astuces sur l’éducation des enfants.

Mais certaines conversations prenaient une tout autre tournure, a-t-elle commencé à remarquer. Certaines publications remettaient en question la vaccination, invoquant de prétendues réactions, quand d’autres se préoccupaient de la fréquence des campagnes de vaccination. 

« C’est là que je me suis dit qu’un feu avait pris sur mon groupe [Facebook], et que l’étincelle venait de mon travail – et que j’étais la mieux placée pour expliquer ce qu’il se passait vraiment. »

Elle a commencé à son échelle, seule devant son ordinateur, pour éduquer les autres membres du groupe en répondant à leurs questions.

Joanne Hassan (left) and colleagues at the KEMRI Lab Nairobi.
Joanne Hassan (à gauche) et ses collègues, au laboratoire de l’Institut de recherche médicale du Kenya, à Nairobi.

Ce qui n’était au départ qu’une initiative personnelle a fini par prendre plus d’ampleur, afin de répondre à un problème urgent et grandissant auquel est confronté le système de santé kenyan : comment empêcher la mésinformation de saper des décennies de progrès dans le domaine de la vaccination.

Aujourd’hui, c’est un réseau peu connu du ministère de la Santé qui s’attaque à ce défi. Son nom officieux : l’équipe des incidents et des rumeurs.

Aux origines

On peut retracer les premiers pas de l’équipe au début des années 2010, lorsque des flambées épidémiques répétées de poliomyélite dans des pays voisins, notamment l’Ouganda et la Somalie, ont amené le Kenya à organiser de fréquentes campagnes de vaccination supplémentaires, en particulier dans les comtés limitrophes plus vulnérables.

« Au total, nous avons mené neuf campagnes. On avait l’impression qu’il y avait une campagne de vaccination presque tous les mois, et comme Nairobi est un comté central où tout le monde se rend, il ne pouvait pas y échapper », explique Joanne Hassan.

Cela a provoqué une certaine lassitude chez les parents, et là où le manque de communication avait laissé quelques portes ouvertes, la suspicion a commencé à s’infiltrer.

 « Cette situation nous a poussés à former une équipe parmi les personnes responsables de la riposte. Elle comprend l’équipe du laboratoire de l’Institut de recherche médicale du Kenya, ainsi qu’une équipe de surveillance du ministère de la Santé. »

Cette équipe a fini par devenir l’équipe des incidents et des rumeurs, parfois surnommée l’équipe de l’écoute sociale et de la gestion des rumeurs. Dans un premier temps informel, ce groupe de travail composé de scientifiques et de responsables de la santé publique et chargé de traiter les rumeurs à mesure qu’elles surgissaient est devenu un réseau plus structuré et mieux coordonné, doté de véritables mécanismes de remontées de l’information.

« Cette équipe joue un rôle crucial, non seulement pour répondre aux questions, mais également pour combattre les idées reçues qui entourent les vaccins. »

Ce problème s’est révélé particulièrement manifeste durant le déploiement du vaccin contre le virus du papillome humain (VPH), qui protège contre le cancer du col de l’utérus.

Christine Miano, social behaviour change lead at the Ministry of Health.
Christine Miano, responsable du changement social et comportemental au ministère de la Santé.

Selon Christine Miano, responsable de la communication sur le changement social et comportemental au sein du programme national de vaccination, la vaccination systématique ciblant les nourrissons est généralement bien accueillie. C’est avec les adolescents et les adultes qu’elle commence à poser plus de problèmes.

Le fait que la vaccination anti-VPH ciblait les jeunes filles de 9 et 14 ans, explique-t-elle, a ouvert toutes les portes à la mésinformation, en particulier concernant la santé reproductive.

« Le vaccin anti-VPH a eu très peu de succès, malgré la charge de morbidité [élevée] du cancer du col de l’utérus. Et la mésinformation et les rumeurs y sont pour beaucoup. Nous avons réalisé que c’était à cause du manque d’informations, mais aussi parce que les gens vont chercher leurs réponses sur Internet. »

Les enseignements du COVID-19

La pandémie a marqué un véritable tournant. C’était la première fois que l’équipe faisait face à de la mésinformation – alimentée par la technologie et les réseaux sociaux – d’une ampleur suffisante pour qu’on la qualifie d’« infodémie », comme l’appelle Christine Miano. Ce terme décrit une situation durant laquelle les fausses informations circulent plus vite et plus loin que les faits, précise-t-elle.

« La technologie a modifié la manière dont on accède à l’information. De nos jours, il est très fréquent de faire une recherche en ligne avant de consulter un professionnel de la santé », affirme-t-elle. « Nous avons remarqué que la plupart des gens ne refusent pas la vaccination parce qu’ils s’y opposent, mais souvent simplement parce qu’ils ne disposent pas des connaissances suffisantes. »

En faisant ce constat, l’équipe a compris une chose : il est essentiel d’agir au bon moment. Les informations doivent être diffusées rapidement, clairement et en toute transparence. 

« Il est tout aussi important d’être à l’écoute des inquiétudes de chacun, cela nous permet de comprendre ce qui préoccupe les gens et de réagir en conséquence », ajoute Christine Miano.

Comment ça marche

Pour l’équipe des incidents et des rumeurs, une campagne de vaccination ne relève pas uniquement du projet biomédical et logistique : c’est aussi un évènement de communication qui exige son propre plan de crise.

« À nos yeux, la mésinformation et la réticence à la vaccination constituent une crise, car elles affectent directement l’adoption vaccinale et les résultats en matière de santé publique », déclare Christine Miano.

Au fil des ans, l’équipe s’est agrandie pour inclure un ensemble diversifié de parties prenantes – chercheurs et influenceurs, chefs religieux et partenaires internationaux comme l’Organisation mondiale de la Santé, Gavi, l’UNICEF et des organisations de la société civile.

L’équipe continue de se reposer sur des scientifiques comme Joanne Hassan pour obtenir des informations basées sur des données probantes, afin d’orienter sa communication. Dans le même temps, les chefs religieux et les figures influentes au sein des communautés ouvrent de nouvelles routes d’accès, aidant à acheminer ces informations jusqu’aux groupes de personnes susceptibles de se méfier des canaux officiels.

L’équipe intervient à différents niveaux de l’administration, de l’échelle nationale jusqu’au sein des comtés et des communautés, où elle s’appuie sur des promotrices et promoteurs de santé communautaire. Ces agentes et agents locaux sont équipés de téléphones fournis par le gouvernement, sur lesquels sont installés le système électronique d’information sur la santé communautaire et des applications M-dharura, qui leur permettent de suivre et d’enregistrer les incidents.

eCHIS system used by Community Health Promoters to report incidences. Credit: Pauline Tom
Le système électronique d’information sur la santé communautaire utilisé par les promotrices et promoteurs de la santé communautaire pour signaler des incidents.
Crédit : Pauline Tom

Dans le quartier de Makina, à Nairobi, Josephine Oguta, promotrice de la santé communautaire, a vu de première main à quel point les rumeurs peuvent être dangereuses. Elle se souvient d’un cas où une mère soutenait que son enfant était mort après avoir été vacciné. Après enquête, l’équipe a découvert que l’enfant souffrait déjà d’une maladie incurable, sans lien avec la vaccination. Mais le temps d’établir les faits, la rumeur courait déjà.

« Le bruit s’est répandu sur les réseaux sociaux, surtout sur Facebook, et c’est après que l’on commence à voir des mères qui refusent de faire vacciner leurs enfants, à cause de ce qu’elles ont lu en ligne », relate Josephine Oguta.

Lucy Muthanje, propriétaire d’un kiosque dans la zone où opère Josephine Oguta, est l’une d’entre elles. Elle admet avoir été très dure, au début, avec les promotrices et promoteurs de santé communautaire et les agentes et agents de santé qui sont venus l’année précédente vacciner son enfant, désormais âgé de six ans.

« Je les ai chassés durement, je leur ai dit de ramener la police, s’ils osaient. Après tout ce que j’avais lu sur les réseaux sociaux, j’avais peur qu’ils lui fassent du mal. »

Sa fille aînée avait fait une réaction, notamment une forte fièvre et de l’agitation, après une vaccination de routine, et les on-dit lus sur Internet ont ainsi trouvé un terrain fertile, fait d’inquiétude et de doute, où semer leur graine. Il lui a fallu des discussions approfondies avec les agentes et agents de santé et les promotrices et promoteurs de santé communautaire pour qu’elle comprenne que ce type de réaction pouvait être normal et qu’elle accepte de vacciner son enfant.

Suivre les rumeurs en temps réel

Au niveau central, le ministère a établi des structures permettant de surveiller la mésinformation et les incidents avant et durant les campagnes de vaccination, à l’aide d’outils numériques. Les inquiétudes qui reviennent le plus souvent sont ensuite utilisées pour guider la teneur des messages à faire passer et les canaux par lesquels ils seront disséminés.

À travers les canaux de Vaccines Kenya sur les réseaux sociaux, les autorités sanitaires diffusent des informations factuelles, des vidéos, des webinaires et des reportages privilégiant la dimension humaine.

« Nous avons également recruté et formé des figures influentes issues des 47 comtés afin qu’elles diffusent des informations exactes sur la vaccination auprès de leurs audiences et comblent le manque d’informations », ajoute Christine Miano.

Le ministère organise aussi des échanges réguliers sur X Spaces, notamment le populaire « Ask the DG », une discussion en direct durant laquelle tout le monde peut poser ses questions directement au directeur général de la santé, le docteur Patrick Amoth.

« Les gens veulent des réponses », affirme Christine Miano. « Si on ne leur en donne pas, d’autres s’en chargeront à notre place. »

Le prochain défi : l’intelligence artificielle

Aujourd’hui, un nouvel enjeu se profile : l’intelligence artificielle (IA).

« La mésinformation générée par l’IA et les deepfakes nous inquiètent de plus en plus, parce qu’ils aident à rendre plus crédibles de fausses informations », explique Christine Miano. 

Le Kenya doit encore adapter son cadre juridique à cette réalité. Signé en octobre 2025, l’amendement sur l’usage abusif de l’informatique et la cybercriminalité mentionne explicitement l’IA, la décrivant comme une menace émergente, sans aller plus loin pour réguler son utilisation dans les faits. C’est dans ce vide juridique qu’opère l’équipe, bien qu’elle collabore avec des parties prenantes pour changer les choses, d’après Christine Miano.

« Nous travaillons avec nos partenaires pour formuler des réglementations sur l’IA, pour veiller à ce qu’elles n’entravent pas les progrès accomplis et ne menacent pas la santé publique », précise-t-elle.

Au sein des laboratoires et des bureaux, dans les communautés et sur les canaux de réseaux sociaux du pays, cette équipe peu connue s’efforce d’atténuer la menace que représentent les mythes et la mésinformation avant qu’ils n’enrayent les progrès historiques accomplis. 

Les personnes impliquées croient toutes beaucoup en ce projet. « Grâce aux vaccins, nous connaîtrons un jour une génération qui ne saura pas ce que c’est d’avoir la poliomyélite », entrevoit Joanne Hassan.