Pourquoi les filles passent au travers de la vaccination au Kenya, et comment les grands-mères peuvent aider
Dans de nombreuses communautés, les filles sont exposées de manière disproportionnée au danger – notamment aux maladies évitables par la vaccination – en raison des normes patriarcales. Mais une cohorte de grands-mères ont été formées pour faire bouger les choses.
- 29 octobre 2026
- 9 min de lecture
- par Joyce Chimbi
En bref
- Dans certaines régions du Kenya, les normes systémiques patriarcales mettent les filles et les femmes en danger, notamment, dans certains cas, en restreignant l’accès des plus jeunes à la vaccination.
- Namelok Mary Kimagut – infirmière dans la vallée du Rift et elle-même mariée alors qu’elle n’était qu’une enfant – n’est pas étrangère à ce phénomène. Mais elle a des raisons d’espérer : d’après elle, des grands-mères viennent en aide aux agentes et agents de santé pour combattre ces tendances inquiétantes.
- « Les femmes plus âgées apportent beaucoup d’expérience en matière d’éducation des enfants et jouissent du respect et de l’approbation de la communauté. Nos structures de santé collaborent avec elles pour encourager la vaccination », explique l’infirmière.
Après la livraison en 2019 de sa dot de 14 vaches devant la maison de sa grand-mère à Chepararia, dans le comté de West Pokot, Celestine Lokor se devait d’assurer au plus vite la descendance de son mari en mettant au monde un petit garçon.
À la place, elle a donné naissance à quatre filles, dont le bien-être, dit-elle, était bien loin d’être une priorité pour un père désireux d’avoir des fils. Dans la majorité des traditions kényanes, seul un fils peut hériter du nom de son père et le léguer à son tour. Les filles ne sont que des invitées, de passage dans leur famille biologique avant de rejoindre le foyer de leur futur mari.
Dépourvue de toute indépendance économique et sociale, Celestine devait demander la permission à son mari avant de se rendre à la clinique pour les rendez-vous vaccinaux de ses filles. Bien que la vaccination soit gratuite et que le dispensaire le plus proche ne se trouve plus qu’à 1,5 km au lieu de 15 km auparavant, grâce à une initiative du gouvernement, « il a tout de même refusé ».
Dans une maison non loin de là, Rosa Lokichu a commencé à s’intéresser à cette famille. Surnommée « Koko » par une grande partie du village, ce qui signifie grand-mère, Rosa est membre de Maendeleo ya Wanawake – le progrès des femmes en swahili –, le plus grand mouvement local kényan dirigé par des femmes. Ce groupe compte plus de 4 millions de membres, qui suivent des formations régulières sur certains thèmes, comme la santé maternelle et infantile.
Koko avait remarqué que les enfants commençaient à être de plus en plus isolées de la communauté. « Elles étaient petites pour leur âge. J’ai moi-même été prise en seconde épouse, car la première femme de mon mari ne lui avait donné aucun fils – j’avais déjà vu cette situation, et je la vois encore souvent. Les filles étaient négligées, car le couple n’avait qu’une idée en tête, donner naissance à un fils pour faire perdurer le nom du père, rendre fière la famille, et prendre soin des parents quand ils seront âgés », explique Koko.
« Avec le chef du village, nous avons été voir le père, il y a deux ans, mais il s’est montré très hostile. Les promotrices et promoteurs de la santé communautaires avaient peur de se rendre chez lui. Finalement, c’est en parlant avec sa propre mère que les choses ont commencé à bouger. »
De grand-mère à promotrice de la santé communautaire
Bien que, dans une grande partie des zones rurales du Kenya, les structures patriarcales réduisent généralement les femmes au silence, une fois qu’elles ont dépassé l’âge de procréer, elles sont souvent moins soumises aux contraintes de la tradition.
Koko remplissait ainsi les conditions nécessaires pour mener campagne pour les droits des femmes, mais aussi pour être entendue.
Namelok Mary Kimagut, infirmière à l’hôpital de référence du comté d’Iten, dans le comté d’Elgeyo-Marakwet, qui borde le comté de West Pokot, dans la vallée du Rift, peut en attester. Par le passé, elle a travaillé à Chepararia, et d’après elle, Koko n’est pas la seule femme qu’elle a vue gagner en influence en prenant de l’âge et exploiter cet ascendant pour défendre la santé des enfants dans les communautés.
Crédit : Joyce Chimbi.
Elle affirme d’ailleurs connaître de nombreuses grands-mères qui ont franchi l’étape supérieure en devenant promotrices de la santé communautaires, afin de tirer profit de la place unique dont elles jouissent dans la communauté pour augmenter le recours aux interventions modernes de santé infantile.
« Beaucoup de formations sont menées dans nos communautés, tant par le gouvernement que par des organisations non gouvernementales, comme Maendeleo Ya Wanawake. Avec une formation, les femmes plus âgées deviennent des moteurs du changement encore plus puissants. »
Quand la culture ancestrale rencontre la médecine moderne
Comme chez les Pokot, avec l’âge, les femmes du comté d’Elgeyo-Marakwet gagnent en autonomie, en statut social et en respect, explique Namelok Mary Kimagut. À Chepararia, par exemple, les grands-mères se révèlent être des figures d’influence uniques en matière santé. D’ailleurs, huit d’entre elles sont désormais des promotrices de la santé communautaires au sein de son centre de santé actuel.
« Ce qui change ici, c’est que nos structures de santé ont désormais la possibilité de collaborer avec les autorités traditionnelles, afin d’améliorer les résultats sanitaires au sein de nos communautés. C’est pourquoi on peut désormais voir un chef de secteur, en lien avec des promotrices de la santé communautaires, se rendre avec des policiers à la porte d’un patient atteint d’une maladie très contagieuse, comme la tuberculose », poursuit-elle. « Les femmes plus âgées apportent beaucoup d’expérience en matière d’éducation des enfants et jouissent du respect et de l’approbation de la communauté. Nos structures de santé collaborent avec elles pour encourager la vaccination. »
Fortes des formations proposées par les organisations non gouvernementales, les organisations de donateurs et le ministère de la Santé, ces grands-mères sont en bonne position pour enjoindre aux pères ou à d’autres membres de la famille d’accepter les interventions modernes de santé infantile. Elles sont particulièrement attachées à encourager les accouchements à l’hôpital et le recours subséquent aux services de vaccination systématique, du vaccin BCG contre la tuberculose administré dès la naissance jusqu’à la vaccination contre le cancer du col de l’utérus au début de l’adolescence.
Les filles et les femmes sont les premières à bénéficier des efforts de ces grands-mères. Bien que la constitution kényane soit considérée comme l’une des plus progressistes et sensibles aux questions de genre en Afrique, les filles font toujours face à des obstacles plus importants pour accéder à la vaccination infantile systématique en raison de l’exercice de pouvoirs culturels et religieux patriarcaux privilégiant le bien-être des hommes.
« Il peut arriver qu’un garçon ou une fille manque son rendez-vous de vaccination en raison de la distance, du manque d’informations ou même de l’absence de structures de santé. Mais certains obstacles sont bien plus complexes et échappent au regard des systèmes de santé, car ils sont tissés dans l’étoffe même de la société, entraînant des déséquilibres liés au genre. Dans nos registres de vaccination, nous ne notons pas le genre de l’enfant, seulement son âge, la date, et le vaccin administré », décrit Namelok Mary Kimagut.
Si des déséquilibres existent à des degrés divers à travers le pays en raison de la discrimination fondée sur le genre, l’infirmière Namelok Mary Kimagut souligne que leurs conséquences et leurs causes profondes varient en fonction de la religion, de la culture, ainsi que des mythes et idées fausses qui prévalent dans chaque région. « Disposer de données ventilées par genre sur la vaccination pourrait nous aider à cibler géographiquement les interventions. »
Pour l’heure, faire appel à ces sentinelles communautaires pour abattre les obstacles liés au genre est le meilleur moyen de lutter contre les préjugés propres à chaque localité, qui peuvent rendre les filles plus vulnérables que leurs frères. « Dans les foyers, les grands-mères sont nos meilleures alliées. À travers les promotrices de la santé communautaires, il est important que nous nous reposions sur le pouvoir social de ces femmes, car elles favorisent des changements positifs sans créer de conflits au sein des familles. »
L’influence d’une grand-mère
D’après Namelok Mary Kimagut, l’influence des grands-mères sur la santé des enfants a été testée et éprouvée « lorsque le VIH sonnait comme une condamnation à mort, laissant de nombreux enfants orphelins. Beaucoup ont été abandonnés, par peur de la maladie et de la stigmatisation, mais les grands-mères ont fait face à la pandémie avec courage. Dépositaires de la culture, les grands-mères ont aidé les communautés à abandonner certaines croyances qui impliquaient d’accoucher à domicile, comme l’enfouissement du placenta. »
De nombreuses communautés kényanes, y compris les Pokot, ont pour tradition d’enterrer le placenta, pensant que celui-ci est lié spirituellement à la vie de l’enfant et à sa terre ancestrale, ou dans une volonté de protéger contre la sorcellerie. Et même dans le cadre de ce rituel, une distinction s’est opérée entre les genres : la communauté des Luo enterrait le placenta des petits garçons à la droite de la maison de la mère, pour représenter la permanence de leur présence dans ce lieu, tandis que celui des petites filles était enterré à gauche, pour signifier leur départ ultérieur pour le mariage. Le respect de ce rite implique d’accoucher à domicile, car les hôpitaux sont tenus d’éliminer les tissus humains selon des normes d’hygiène strictes.
Ces pratiques venues du reste du pays ont fini par faire leur chemin jusqu’à Nairobi, expliquent les responsables communautaires de la capitale, car les populations migrantes quittent souvent les régions rurales sans pour autant se défaire de leurs croyances traditionnelles.
« Au Kenya, on dit mwacha/mkosa mila ni mtumwa », confie le chef Kimani Maina, de Mukuru kwa Njenga, un quartier informel de la capitale. Ce dicton swahili signifie, peu ou prou, « ceux qui abandonnent leur culture ou qui n’ont pas de cultures sont des esclaves ». C’est une arme à double tranchant : si ces communautés tirent une fierté de leurs traditions, cela s’accompagne d’une réalité troublante, certaines continuant en effet de pratiquer discrètement les mutilations génitales féminines, les mariages d’enfants et l’héritage des veuves, d’après le chef Kimani Maina.
Ainsi, même au cœur de cette capitale cosmopolite, le rôle des figures sociales influentes reste déterminant « pour chasser l’idée selon laquelle les filles ne sont qu’une perte de ressources », poursuit le chef Kimani Maina. « Les proverbes locaux affirment que tout ce que l’on investit dans les filles ou les femmes en général se perd dans la cuisine ou les casseroles. Dans ce sens, elles reçoivent quand même le strict minimum. »
Evarline Ayuma, une promotrice de la santé communautaire vivant désormais dans le quartier de Kibra, à Nairobi, rencontre régulièrement ces situations. Selon elle, même quand les autorités publiques mènent des campagnes en porte à porte, « certains pères laissent des consignes strictes pour que la personne qui s’occupe des filles à ce moment-là les cache, en raison de certaines croyances voulant que cela les rende infertiles. On observe une peur profonde de l’infertilité, à tel point que l’on dit d’un foyer sans enfants qu’il est un cimetière. »
Le chef Kimani Maina dénonce la prolifération des sectes et des mouvements religieux fondés sur des doctrines trompeuses qui renforcent et légitiment dangereusement le rôle des hommes en tant que seuls décisionnaires, contrôlant les ressources du foyer et déterminant si et quand une femme ou une fille peut avoir accès à des soins médicaux. « Nombre de ces mouvements prônent la domination masculine sur les femmes et s’opposent tout particulièrement à la vaccination des petites filles, affirmant qu’il s’agit en réalité de contraceptifs et de stérilisation déguisés. »
Kavonokia, Akorino et Legio Maria comptent parmi les sectes religieuses les plus connues ouvertement opposées à la vaccination et qui se sont fermement prononcées contre le vaccin contre le virus du papillome humain.
Une enfance volée
D’après l’infirmière Namelok Mary Kimagut, mariée elle-même à un très jeune âge, les déséquilibres qui sont en jeu dans les systèmes de croyances décrits par le chef Kimani Maina se manifestent physiquement à travers les écarts nutritionnels et vaccinaux entre les garçons et les filles. « Dans les milieux à faible revenu, on sert d’abord la nourriture au père, puis aux fils. Les mères et les filles mangent en dernier, et ce qu’il reste. J’observe aussi – et je l’ai vécu moi-même – de l’impatience quand les filles mettent trop de temps à se marier. »
Elle souligne que, même si les registres de vaccination « ne reflètent pas le genre des enfants, nous disposons de données montrant que dans certaines communautés, la transition vers l’âge adulte chez les filles se fait très tôt, entre 5 et 14 ans, et nous pouvons voir à quel point cela impacte les soins. »
Les mutilations génitales féminines, par exemple, sont une porte d’entrée vers le mariage d’enfants, et elles sont pratiquées, à divers degrés, par environ 30 des 40 et quelques groupes ethniques du Kenya. Interdites en 2011, elles restent profondément ancrées dans les traditions culturelles rurales et pastorales. L’infirmière Namelok Mary Kimagut évoque d’autres traditions criminalisées, mais fortement enracinées et très controversées, pourtant acceptées par la culture, telles que le « perlage » chez les Samburu, un rituel permettant à des hommes adultes de revendiquer des filles souvent mineures.
« Les mutilations génitales féminines et le perlage marquent la transition vers l’âge adulte. Ainsi, si, dès l’âge de cinq ans, une fillette est déjà considérée comme une jeune femme, elle risque alors d’être exclue de certains lieux, tels que les centres de vaccination infantile. »
« On les prépare, comme je l’ai été, à se comporter comme des femmes, et elles manquent souvent les interventions de vaccination contre la poliomyélite et le cancer du col de l’utérus qui ont lieu en milieu scolaire, car elles sont chez elles à s’occuper de leurs frères et sœurs plus jeunes. D’autres seront déjà mariées ou n’auront plus l’âge pour se faire vacciner contre le virus du papillome humain quand le moment sera venu. »
Mais face à ces difficultés manifestement tenaces, des grands-mères comme Koko parviennent à ouvrir la voie à la vaccination des enfants, foyer après foyer, en dialoguant avec les membres de leur famille, leurs voisins et la communauté, permettant ainsi à des enfants comme les filles de la famille Lokor, dans le West Pokot, d’avoir accès à des médicaments vitaux.
Depuis l’intervention de Koko, les petites continuent de bénéficier de services de vaccination, notamment dans le cadre de campagnes menées en milieu scolaire.
Autrefois isolées, elles ouvrent désormais leur porte aux voisins et aux promotrices de la santé communautaires pour des interventions sanitaires à domicile. Namelok Mary Kimagut espère qu’à mesure que davantage de grands-mères officialiseront leur rôle en tant que promotrices de la santé communautaires, « il n’y aura [un jour] plus aucun foyer qu’elles ne pourront atteindre ni aucune barrière liée au genre qu’elles ne pourront briser et qui ferait obstacle à la vaccination des petites filles ».
Davantage de Joyce Chimbi
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