Comment un réseau de pairs se mobilise contre le virus Bundibugyo en RDC et en Ouganda
Alors qu’une souche rare d’Ebola se propage dans l’est de la République démocratique du Congo, les agents de santé et les intervenants des communautés touchées activent un réseau de pairs déjà établi pour renforcer la réponse sanitaire.
- 18 juin 2026
- 7 min de lecture
- par María Fernanda Monzón
La République démocratique du Congo (RDC) a connu plus d’épidémies d’Ebola que n’importe quel autre pays. Pourtant, depuis 2012, c’est seulement la deuxième fois que la souche Bundibugyo est détectée sur son territoire.
Alors que la riposte se poursuit, le réseau Teach to Reach réunit des agents de santé déjà présents dans les zones concernées. Le 13 juin 2026, des professionnels congolais venus de différentes régions du pays se sont retrouvés en ligne, quelques jours après une session transfrontalière organisée avec l’Ouganda le 4 juin.
Tous sont passés par les programmes de leadership de la Geneva Learning Foundation. Leurs profils sont très variés.
Le réseau rassemble des professionnels de santé de tous horizons. Beaucoup travaillent dans les districts et au plus près des communautés, le plus souvent dans le secteur public. Des responsables de la société civile y participent aussi. Les premières sessions consacrées à Bundibugyo ont également réuni un épidémiologiste engagé dans la riposte nationale, un inspecteur du ministère qui a participé à une douzaine de ripostes contre Ebola, un formateur en communication des risques intervenu alors qu’il était en deuil, ainsi que des cliniciens de première ligne des deux côtés de la frontière.
Le récit qui suit s’appuie sur leurs échanges.
Un réseau déjà en place
Il n’a pas fallu dépêcher une nouvelle équipe. Le réseau Teach to Reach relie directement les professionnels entre eux : un coordinateur en Ituri peut apprendre d’un collègue du Nord-Kivu, une infirmière du secteur public peut échanger la même semaine avec un volontaire de la Croix-Rouge. Ces professionnels congolais se retrouvent chaque samedi depuis juillet 2019, pendant la pandémie de COVID-19 comme lors des précédentes épidémies, sans indemnités journalières ni financement extérieur.
« Nous ne sommes pas dans des cours magistraux où l’on vient simplement écouter avant de repartir avec des connaissances. Nous sommes ensemble, entre collègues, pour partager nos expériences, nos difficultés, apprendre les uns des autres, puis retourner agir dans nos communautés. »
– Dre Noelly Watusadisi, agente de santé communautaire, ministère de la Santé, RDC
Des retards de diagnostic
Les premiers décès groupés au sein de la communauté sont survenus en avril 2026. Mais les alertes qui remontaient dans le système ne reflétaient pas ce qui se passait réellement sur le terrain. Le Dr Eli Mutombo, membre de l’équipe nationale de riposte du ministère de la Santé de la RDC, revient sur ce retard.
« Dans notre pays, cette épidémie a commencé au mois d’avril, mais les alertes qui nous parvenaient ne donnaient pas la vraie situation. Ce n’est qu’au mois de mai, autour du 5 mai, que nous avons demandé que les échantillons déjà prélevés soient envoyés à Kinshasa, au laboratoire national, pour des analyses plus poussées. Dans la province de l’Ituri, le premier échantillon avait déjà été testé, et il était négatif pour presque tous les virus habituellement recherchés dans ces zones. »
– Dr Eli Mutombo, épidémiologiste, équipe nationale de riposte, gouvernement, RDC
Le Dr Evariste Kayembe était en mission à Bunia et Wampara, en Ituri, deux semaines après la déclaration de l’épidémie. Il explique pourquoi le premier test n’avait rien détecté.
« Notre organisation avait soutenu la réhabilitation du grand laboratoire de Bunia, avec un financement de la Banque mondiale. Mais l’appareil utilisé pour le diagnostic fonctionnait par PCR. Cette souche du virus ne pouvait pas être détectée avec cet outil. Il fallait des cartouches et l’appareil RADI-1. C’est comme cela que les premières détections ont été faites par l’INRB à Kinshasa. »
– Dr Evariste Kayembe, spécialiste des violences basées sur le genre, unité de gestion du programme de développement du système de santé, RDC
Entre les premiers décès et la confirmation de la souche, plusieurs semaines se sont écoulées. Dans cet intervalle, des explications mystiques ont commencé à circuler dans les communautés. Les équipes de riposte peinent encore à les faire reculer.
Pour aller plus loin
La confiance avant l’expertise
« Si une personne ne comprend pas le risque, elle ne s’engage pas. Tout ce que vous mettez en place reste extérieur à elle. Elle ne se sent pas concernée. »
– Dr Dominique Aleko, formateur en communication des risques, gouvernement, Kinshasa, RDC
Le Dr Aleko rappelle aussi qu’en voulant corriger une rumeur, on risque toujours de lui donner plus d’écho. Pour lui, la réponse passe par des actions concrètes et une information fiable. Marlene Kapinga Mulumba dit avoir retrouvé cette leçon à plusieurs reprises dans les sessions de la fondation.
« Je me souviens que lorsque j’ai rejoint la Geneva Learning Foundation, ils insistaient sur l’engagement communautaire. On ne peut pas mener des actions dans une communauté si cette communauté n’est pas réellement associée à ce que l’on fait. »
– Marlene Kapinga Mulumba, cheffe de service, Direction nationale de la formation continue, gouvernement, RDC
Quand les enterrements tournent à la violence
Dans les jours qui ont précédé la session du 13 juin, des équipes de la Croix-Rouge chargées des enterrements ont été attaquées. Pour Marlene Kapinga Mulumba, ces tensions ne peuvent pas être comprises sans tenir compte de la place des rites funéraires dans les communautés touchées.
« Nous connaissons nos cultures et nos traditions africaines : lorsqu’il y a un décès, il faut être présent auprès de son proche. Mais dans le contexte de la souche Bundibugyo, ce n’est pas possible. C’est ainsi qu’une forme de psychose s’installe dans la population, avec des gens qui disent qu’on leur ment. Les familles essaient alors de récupérer les corps, ce qui multiplie les cas. Si l’on veut autoriser les proches à être présents, il faut leur fournir l’équipement nécessaire. »
– Marlene Kapinga Mulumba
Le Dr Kayembe estime que les membres de la communauté qui prennent habituellement en charge les enterrements devraient être formés et équipés, plutôt que remplacés par des intervenants extérieurs. De l’autre côté de la frontière, la Dre Hilary Okello, qui a participé à la riposte de Gulu, en Ouganda, défend une autre approche.
« En Afrique, ce à quoi les gens restent très attachés, c’est l’enterrement de leurs proches. Lorsqu’une personne meurt d’Ebola, il faut laisser l’équipe funéraire s’en occuper, pas les membres de la famille. Et cela doit se faire avec toutes les précautions nécessaires, car je me souviens que lors de l’épidémie de Gulu, ce sont les rites funéraires qui ont le plus contribué à la propagation. »
– Dre Hilary Okello, Lira City Council, Ouganda
Le réseau permet de faire apparaître ce désaccord, au lieu de le laisser se régler sur le terrain, dans la tension entre les équipes de riposte et les communautés.
À 14 kilomètres de là
Pasiko Eza parle depuis Durba, à 14 kilomètres des bureaux de la zone de santé de Watsa, tout près de la zone de Mungwalu, particulièrement touchée. Sans commande ni financement extérieur, lui et ses pairs à Kinshasa ont conçu une enquête de perception communautaire sur KoboCollect, avant d’aller recueillir les réponses sur le terrain.
« Malheureusement, les données recueillies ont révélé une faille majeure. Une grande partie de la population locale reste profondément sceptique quant à l’existence de la maladie à virus Ebola. »
– Pasiko Eza, point focal de la zone de santé, ONG, Durba, Ituri, RDC
Un mois après la déclaration de l’épidémie, et malgré l’intensification des campagnes de sensibilisation à la radio, le déni de la maladie reste majoritaire dans cette zone. Les messages doivent changer, tout comme les canaux par lesquels ils circulent.
Une ressource partagée face à une maladie que peu connaissent
Au fil de ses échanges hebdomadaires, le réseau documente ce qui se passe dans plus de 14 zones de santé, avec des témoignages datés et attribués. Dans une riposte qui a besoin de toutes les forces disponibles, cette mémoire opérationnelle est une ressource précieuse. Le réseau continue aussi de fonctionner malgré les connexions limitées, grâce à des échanges asynchrones, y compris lorsque l’accès au terrain est restreint.
Pour accompagner la riposte, la fondation propose désormais aux agents de santé un nouveau module de formation entre pairs sur la maladie à virus Ebola. L’objectif est de leur donner des repères communs face à une maladie que beaucoup n’ont jamais rencontrée. Ce cours offre aussi un espace plus durable pour partager les pratiques qui fonctionnent, et comprendre comment les adapter aux réalités du terrain.
Mieux vaut prévenir que guérir
Pour les provinces encore épargnées, la leçon est claire : il faut agir avant que les rumeurs ne s’installent. À Bukavu, Toyi Mirefu observe que la population n’est pas encore aussi sensibilisée qu’en Ituri, où même les enfants de maternelle rentrent chez eux en parlant des mesures de prévention.
« Il vaut mieux prévenir que guérir. Nous devons mettre nos communautés à l’abri du danger, car il est vrai que la maladie existe même si nous ne la voyons pas. »
– Toyi Mirefu, Bukavu, Sud-Kivu, RDC
Un réseau d’apprentissage entre pairs n’est pas une équipe dépêchée au moment de la crise et appelée à repartir une fois l’urgence passée. C’est un maillage de collègues déjà présents sur le terrain, déjà identifiés par les communautés, et habitués à apprendre les uns des autres.
Davantage de María Fernanda Monzón
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