Un puissant épisode El Niño se profile : faut-il s’attendre à une recrudescence des flambées de maladies ?

Les experts du climat préviennent que les températures mondiales devraient être « supérieures aux normales de saison » entre juin et août cette année. Pour les spécialistes des maladies infectieuses, nous devons d’ores et déjà nous préparer.

  • 3 août 2026
  • 9 min de lecture
  • par Priya Joi
Crédits photo : Jarosław Kwoczała sur Unsplash
Crédits photo : Jarosław Kwoczała sur Unsplash
 

 

En bref

  • Selon les Nations Unies, le puissant épisode El Niño attendu cette année reviendra à jeter « de l’huile sur le feu d’une planète qui se réchauffe ».
  • El Niño peut entraîner une hausse des températures mondiales et favoriser des phénomènes météorologiques extrêmes, comme les inondations. Les spécialistes des maladies infectieuses estiment que le phénomène accroîtra probablement le risque de flambées de maladies, notamment de choléra.
  • Les vaccins, la surveillance épidémiologique et les systèmes de riposte rapide peuvent réduire le nombre de décès, mais les stocks limités de vaccins imposent de cibler avec soin les doses disponibles.

Les climatologues prévoient un épisode El Niño particulièrement intense cette année, une perspective qui inquiète les spécialistes des maladies infectieuses.

Ce phénomène météorologique pourrait entraîner des conditions climatiques extrêmes, notamment des inondations et des sécheresses, susceptibles de provoquer une recrudescence de maladies comme le choléra, le paludisme et la dengue.

Le 2 juin, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a confirmé qu’il était très probable qu’un épisode El Niño de forte intensité se développe entre juin et août, et qu’il pourrait bien se prolonger jusqu’en novembre.

« Les données scientifiques sont sans équivoque : il y a 90 % de chances qu’El Niño arrive à nos portes dans les mois à venir. Nous devons tous accorder à cette situation le degré d’urgence climatique qu’elle représente », déclare le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, António Guterres, dans une allocution vidéo accompagnant l’annonce.

« Les conditions El Niño jetteront de l’huile sur le feu d’une planète qui se réchauffe », ajoute-t-il.

Le changement climatique rend les phénomènes météorologiques extrêmes plus fréquents et plus intenses dans de nombreuses régions du monde, et El Niño peut considérablement amplifier leurs effets.

L’intensification des précipitations et des inondations dans certaines régions, les sécheresses dans d’autres, ainsi que le réchauffement de la couche supérieure des océans, augmentent le risque de flambées de maladies. Ce risque est particulièrement marqué dans les régions où les systèmes d’approvisionnement en eau, d’assainissement et de santé sont déjà sous tension.

Pour les maladies véhiculées par l’eau, comme le choléra, les fortes précipitations et les inondations peuvent contaminer les sources d’eau potable, tandis que la sécheresse peut obliger les communautés à s’approvisionner auprès de sources d’eau non sûres.

La hausse des températures et l’évolution des conditions dans les eaux côtières peuvent également favoriser la survie de Vibrio cholerae, la bactérie à l’origine du choléra.

« L’un des principaux facteurs de propagation du choléra est le volume des précipitations, lui-même influencé par El Niño », explique le docteur Kenichi Okamoto, chercheur en épidémiologie évolutive à l’Université de St Thomas, dans le Minnesota, aux États-Unis. Ses recherches ont permis de comprendre comment la maladie évolue sous l’effet du changement climatique.

« Les maladies véhiculées par l’eau ne sont pas le seul défi sanitaire auquel les populations devront faire face », déclare le docteur John Nairn, conseiller principal en chaleur extrême à l’OMM, dans un entretien.

« Lorsque l’on parle des effets sur la santé, les choses sont rarement simples. La chaleur extrême constitue la menace la plus directe et, dans les régions déjà touchées par la sécheresse, les vagues de chaleur aggravent d’autres risques, tels que les pénuries d’eau, les tempêtes de poussière, les feux de végétation et les fumées qu’ils dégagent, ou encore les crues soudaines.

Chacun de ces phénomènes entraîne son propre lot de conséquences sanitaires : décès liés à la chaleur, atteintes respiratoires et maladies véhiculées par l’eau. »

Aujourd’hui, il est possible de prévoir les épisodes El Niño plusieurs mois à l’avance. L’enjeu pour les systèmes de santé consiste désormais à mettre ce délai à profit pour se préparer.

« Quels que soient les effets de cet épisode El Niño, ou de la prochaine vague de chaleur, sécheresse ou inondation, nous devons adopter une approche plus prospective et plus anticipative », déclare le docteur Lachlan McIver, conseiller en santé au Bureau conjoint OMM-OMS pour le climat et la santé à Genève, dans un entretien accordé à VaccinesWork.

« Nous ne pouvons pas attendre que la crise éclate avant d’essayer d’y répondre. Le statu quo n’est désormais plus une option. »

La secrétaire générale de l’OMM, Celeste Saulo, déclare que la communauté de l’OMM surveillera attentivement la situation. « Les prévisions saisonnières anticipées et les alertes précoces sont essentielles pour sauver des vies et atténuer les impacts sur nos économies et nos populations », ajoute-t-elle.

Risque mondial, foyers locaux

Les perturbations climatiques associées à El Niño se manifestent tous les deux à sept ans et peuvent durer de quelques mois à près de deux ans.

Lors d’un épisode El Niño, les alizés s’affaiblissent et les eaux chaudes de surface refluent vers l’est du Pacifique, provoquant des changements dans les régimes de précipitations et les températures à l’échelle mondiale.

En Afrique, El Niño déplace la plus forte charge du choléra vers l’Afrique de l’Est, notamment au Kenya, en Éthiopie et en Somalie, où des précipitations supérieures à la moyenne peuvent provoquer des inondations et créer des conditions propices à la propagation de la maladie.

« Mais son impact ne se limite pas à l’Afrique de l’Est », explique Francisco Luquero, directeur de la Gestion des épidémies à fort impact chez Gavi, à VaccinesWork. « En Afrique australe, notamment au Mozambique, au Malawi et en Zambie, les conditions de sécheresse peuvent entraîner une pénurie d’eau, ce qui accroît le risque de flambées épidémiques », continue-t-il.

« En Afrique centrale, les pays de forte endémie, comme la République démocratique du Congo, restent vulnérables, tandis qu’en Asie du Sud, le Bangladesh continue de faire face à une transmission persistante du choléra liée à des facteurs environnementaux. »

Le docteur Kenichi Okamoto a réalisé des travaux de modélisation du risque de choléra au Bangladesh et projette une propagation du risque des zones côtières vers l’intérieur des terres d’ici à 2050, pour atteindre presque tous les districts à l’exception de Rangpur. Il estime que la vulnérabilité au choléra s’étend bien au-delà des régions généralement évoquées.

« L’Afrique subsaharienne dans son ensemble – y compris l’Afrique australe et l’Afrique de l’Ouest, en plus de vastes régions d’Afrique de l’Est – ainsi que l’Asie du Sud sont particulièrement vulnérables », explique-t-il. « Toutefois, comme l’a montré la flambée épidémique survenue en Haïti, même des régions où la maladie n’est pas courante peuvent, en théorie, être à risque. »

« El Niño ne crée pas à lui seul un risque de choléra : il aggrave des facteurs de vulnérabilité déjà existants », déclare Francisco Luquero. « La plus grande inquiétude concerne donc les endroits où la transmission du choléra persiste déjà et où les systèmes de santé sont confrontés à des défis structurels. »

« Si la vaccination par le vaccin anticholérique oral est essentielle pour riposter aux flambées épidémiques, elle ne constitue qu’un volet de la lutte contre le choléra », rappelle-t-il.

Il est indispensable que les pays continuent de renforcer leur préparation à la riposte aux flambées épidémiques, en améliorant la surveillance épidémiologique et la confirmation en laboratoire, la prise en charge des cas, ainsi que les interventions en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène, et en disposant d’équipes d’intervention rapide formées.

Des prévisions au service d’une action ciblée

Selon le docteur Lachlan McIver, le délai qui sépare l’annonce d’un épisode El Niño des flambées épidémiques qu’il peut déclencher constitue précisément la marge de manœuvre nécessaire pour agir de manière anticipée.

Concrètement, cette approche anticipative consiste avant tout à « faire davantage, et de manière plus efficace, ce qui a déjà fait ses preuves », explique-t-il.

Cela implique un meilleur accès à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène dans les structures de santé comme au niveau communautaire, mais aussi de veiller à ce que les vaccins soient achetés, transportés, distribués et stockés là où ils seront le plus probablement nécessaires.

« Bon nombre des maladies infectieuses sensibles au climat sont des maladies évitables par la vaccination », ajoute-t-il. « L’accès aux vaccins sera l’une des mesures préventives les plus importantes que nous puissions mettre en œuvre. »

L’équipe du docteur Kenichi Okamoto a modélisé les projections de propagation du choléra à l’horizon 2050 sur la base des effets à long terme du changement climatique. Comme El Niño agit sur une échelle de temps beaucoup plus courte, la même approche de modélisation pourrait-elle être adaptée afin de prévoir les flambées de choléra plusieurs mois à l’avance à partir des signaux d’El Niño ?

« En bref, la réponse est oui », déclare le docteur Kenichi Okamoto, « mais avec plusieurs réserves ».

La première tient au fait que les données climatiques alimentant le modèle seraient différentes ; les prévisions du risque de maladie le seraient donc également.

La seconde concerne le décalage dans le temps : « des travaux récents suggèrent que le délai entre la survenue des phénomènes climatiques et la hausse des cas de choléra varie selon les régions », explique-t-il. Autrement dit, le degré de concordance entre les prévisions à long terme et à court terme varie d’une région à l’autre.

Selon lui, l’un des principaux obstacles à l’exploitation des prévisions climatiques reste la question des données.

« Je pense qu’il est largement admis parmi les spécialistes de la lutte contre le choléra que de meilleures prévisions météorologiques permettraient de mieux répartir des ressources limitées », affirme-t-il.

« L’un des obstacles à une utilisation efficace des prévisions météorologiques est l’accès à des données géographiques détaillées sur le nombre de cas. Ces données permettraient aux chercheurs en santé publique d’exploiter les prévisions climatiques saisonnières pour identifier les localités particulièrement vulnérables. »

L’approvisionnement en vaccins

Les vaccins anticholériques oraux constituent un outil essentiel pour prévenir les flambées épidémiques et y riposter. Ces dernières années, les capacités mondiales de production se sont accrues, notamment grâce aux efforts de Gavi en matière d’orientation des marchés.

La vaccination préventive fait déjà l’objet d’un soutien dans des pays comme le Bangladesh, le Mozambique et la République démocratique du Congo, qui pourraient tous être affectés par les conditions climatiques associées à El Niño.

« Nous disposons toujours de ressources limitées, mais les progrès sont encourageants », souligne Francisco Luquero.

« La réserve d’urgence mondiale, actuellement maintenue à environ cinq millions de doses, peut désormais être reconstituée beaucoup plus rapidement qu’auparavant, explique-t-il, et le délai de réapprovisionnement est passé de plus de deux mois à moins d’un mois. »

Malgré ces progrès, la demande de vaccins anticholériques demeure supérieure à l’offre. Comme il n’est pas possible de mener simultanément des campagnes préventives de grande ampleur dans tous les pays à risque, les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) sont de privilégier la vaccination dans les contextes de forte endémie, où la transmission est persistante et où l’impact potentiel est le plus important.

Gavi élabore actuellement de nouveaux mécanismes de financement destinés à soutenir des ripostes plus rapides et plus souples.

Le Conseil d’administration de Gavi s’apprête à finaliser les modalités d’un nouveau Mécanisme de résilience, un outil de financement flexible doté de 380 millions de dollars US, conçu pour répondre à des besoins imprévus non couverts par les mécanismes de soutien existants, en mettant l’accent sur les contextes fragiles et humanitaires, explique Laura Craw, gestionnaire principale de la Sécurité sanitaire mondiale chez Gavi, à VaccinesWork.

L’une des applications concrètes de ce mécanisme, précise-t-elle, consiste à « fournir des financements d’urgence pour répondre aux besoins liés à la vaccination lors d’urgences de santé publique, notamment en cas d’évènements climatiques tels qu’El Niño et des flambées épidémiques qui en découlent ».

Transformer les prévisions en mesures de prévention

Le lien entre la variabilité climatique et le risque de choléra est aujourd’hui bien établi. Le défi consiste désormais à traduire ces connaissances en mesures rapides et efficaces.

Pour le docteur Lachlan McIver, il faut réduire le fossé entre les informations climatiques et les services de santé qui en ont besoin.

« Le Bureau conjoint OMM-OMS pour le climat et la santé, explique-t-il, s’efforce de mettre en place des personnes référentes au sein des services météorologiques et des ministères de la Santé, afin de faire le lien entre deux secteurs qui ont historiquement peu collaboré. »

« Il existe un décalage entre les informations climatiques disponibles et communiquées aux services de santé, et la capacité de ces derniers à les utiliser de manière pertinente et efficace. C’est un problème que nous devons corriger, mais les pays n’en sont pas responsables », confie-t-il.

« L’analyse des données climatiques et sanitaires, ajoute-t-il, est complexe et ne devrait pas reposer uniquement sur les pays. » « L’interprétation de ces informations et leur traduction en mesures opérationnelles doivent aussi être accompagnées. »

« La riposte la plus efficace associe une vaccination ciblée à une préparation plus large aux flambées épidémiques », explique Francisco Luquero.

Cela comprend la vaccination préventive dans les foyers à haut risque, le renforcement de la surveillance épidémiologique et de la confirmation en laboratoire, l’élaboration de plans nationaux de vaccination prêts à être déployés, la formation d’équipes d’intervention, l’amélioration de la prise en charge des cas, ainsi que le renforcement de la préparation des services d’eau, d’assainissement et d’hygiène.

Selon le docteur Kenichi Okamoto, l’une des évolutions les plus encourageantes est que « la pandémie de SARS-CoV-2 a considérablement accéléré le développement de la surveillance épidémiologique des eaux usées ». Il est désormais possible « de déterminer si un agent pathogène circule dans une communauté, d’identifier les souches émergentes et même de reconstituer les réseaux de propagation des agents pathogènes ».

Pour Francisco Luquero, le signe le plus encourageant reste l’engagement politique accru en faveur de la lutte contre le choléra. « Les dirigeants africains, les institutions régionales et les partenaires considèrent de plus en plus le choléra comme un problème de santé publique évitable, plutôt que comme une urgence inévitable », explique-t-il.

« Des organisations comme les CDC Afrique jouent un rôle déterminant dans la coordination des efforts de préparation à l’échelle du continent, le renforcement des réseaux de surveillance et l’accompagnement des pays vers des actions anticipatives face aux risques climatiques comme El Niño. »