Intégrer les communautés nomades à la vaccination au Pakistan

Des campements aux alpages, les vaccinateurs pakistanais suivent les familles migrantes pour leur administrer des vaccins qui sauvent des vies.

  • 16 juillet 2026
  • 6 min de lecture
  • par Adeel Saeed
Un agent de santé vaccine des enfants dans un campement au Khyber Pakhtunkhwa. Dans le cadre de l’initiative en faveur des populations mobiles et migrantes, les équipes de santé vont à la rencontre de ces communautés afin de rattraper la vaccination des enfants qui ne sont pas encore vaccinés. Photo : Emergency Operation Centre KP.
Un agent de santé vaccine des enfants dans un campement au Khyber Pakhtunkhwa. Dans le cadre de l’initiative en faveur des populations mobiles et migrantes, les équipes de santé vont à la rencontre de ces communautés afin de rattraper la vaccination des enfants qui ne sont pas encore vaccinés. Photo : Emergency Operation Centre KP.
 

 

En bref

  • Les familles qui vivent en déplacement permanent sont davantage susceptibles de perdre le contact avec le système de santé. Leurs enfants courent donc statistiquement un risque plus élevé de contracter des maladies évitables.
  • La stratégie pakistanaise en faveur des populations migrantes et mobiles vise précisément à inverser cette tendance et à faire en sorte que les quelque 1,6 million d’enfants appartenant à cette vaste catégorie reçoivent les vaccins dont ils ont besoin.
  • Les populations regroupées sous l’appellation « migrantes et mobiles » étant très diverses, les stratégies employées pour les atteindre varient. Au sein d’une communauté nomade très isolée des montagnes du Khyber Pakhtunkhwa, par exemple, le cricket et les courses de chevaux se sont révélés être les meilleurs moyens pour les vaccinateurs de nouer le contact.

Frêles et épuisés, Muhammad Hussain, trois ans, et sa sœur Noor Fatima, cinq ans, étaient assis en silence sur un charpoy traditionnel tissé en jute, dans un campement temporaire à la périphérie de Peshawar. Avec leur mère, ils avaient parcouru un long chemin depuis Multan, située à plus de 500 kilomètres au sud.

Noor Fatima, cinq ans, et son frère Muhammad Hussain, trois ans, dans un campement de fortune à la périphérie de Peshawar. Crédit : Adeel Saeed
Noor Fatima, cinq ans, et son frère Muhammad Hussain, trois ans, dans un campement de fortune à la périphérie de Peshawar.
Crédit : Adeel Saeed

« Nous sommes toujours en mouvement », explique leur mère, Sakina Iqbal. La famille survit grâce à l’aumône et à de petits travaux, ce qui l’oblige à se déplacer fréquemment à la recherche de nouvelles possibilités. Son séjour à Peshawar sera bref. « Dans quelques jours, nous partirons pour Karachi, où le père des enfants tente tant bien que mal de gagner sa vie », ajoute-t-elle.

Ces déplacements incessants empêchent les enfants d’accéder de manière régulière aux services essentiels. Aucun des deux n’est scolarisé et ils n’ont pas reçu leurs vaccins de routine selon le calendrier prévu, explique leur mère. « Nous voulons que nos enfants restent en bonne santé, mais comme nous nous déplaçons souvent, ce n’est pas toujours facile », confie Sakina Iqbal.

En juin, une équipe de vaccination dirigée par Muhammad Shahid, superviseur de secteur au sein des services de santé locaux, s’est rendue dans ce campement informel à la périphérie de Peshawar, où elle a rencontré la jeune famille.

Après une séance de sensibilisation consacrée à l’importance de la vaccination de routine, les deux enfants ont été vaccinés et inscrits au programme de vaccination afin de bénéficier d’un suivi régulier.

Rattraper la vaccination des populations en mouvement

Cette visite de proximité s’inscrivait dans une initiative plus large destinée à atteindre les communautés migrantes, nomades et autres populations mal desservies, dont les enfants risquent davantage de ne pas recevoir leurs vaccins de routine en raison de déplacements fréquents et d’un accès limité aux établissements de santé, explique Shahid. Il travaille depuis quatre ans sur des programmes de vaccination ciblant les populations migrantes.

« Nos équipes se rendent régulièrement dans les campements temporaires et les lieux de transit afin de veiller à ce que chaque enfant, quel que soit son lieu de vie ou la fréquence des déplacements de sa famille, soit protégé contre les maladies évitables », a-t-il déclaré à VaccinesWork.

Ce travail constitue une priorité stratégique pour le système de vaccination pakistanais. « Lancée en 2022 dans le cadre du Programme pakistanais d’éradication de la poliomyélite, la stratégie en faveur des populations migrantes et mobiles (MMP) a été spécialement conçue pour repérer, cartographier et vacciner les communautés nomades, les personnes effectuant des déplacements quotidiens et les travailleurs saisonniers dans tout le Pakistan, avec une attention particulière portée aux zones frontalières avec l’Afghanistan », explique le Dr Burhan-ud-Din, responsable de l’initiative MMP dirigée par l’Organisation mondiale de la Santé.

Une équipe de vaccinateurs contre la poliomyélite administre des gouttes de vaccin à un enfant issu d’une famille migrante, à un point de passage interprovincial entre le Khyber Pakhtunkhwa et le Pendjab. Crédit : EOC KP
Une équipe de vaccinateurs contre la poliomyélite administre des gouttes de vaccin à un enfant issu d’une famille migrante, à un point de passage interprovincial entre le Khyber Pakhtunkhwa et le Pendjab.
Crédit : EOC KP

Cette vaste catégorie regroupe des communautés très différentes, mais toutes particulièrement vulnérables : les populations nomades, les migrants saisonniers, les travailleurs agricoles migrants, les ouvriers des briqueteries, les migrants économiques, les personnes déplacées à l’intérieur du pays et les populations vivant de part et d’autre de la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan.

Ces groupes sont, par nature, plus difficiles à suivre et à protéger que les populations urbaines sédentaires. Mais dans le cadre de la stratégie MMP, un vaste travail de cartographie a permis de jeter les bases d’activités supplémentaires de vaccination, de la vaccination des personnes en transit à la frontière nord et d’autres interventions ciblées visant à combler les lacunes en matière d’immunité. Le mécanisme de coopération entre l’Afghanistan et le Pakistan facilite également le suivi et la vaccination des familles qui traversent la frontière ou vivent de part et d’autre de celle-ci.

1,6 million d’enfants fréquemment en déplacement au Pakistan

Ensemble, ces populations représentent une minorité, mais une minorité loin d’être négligeable. Environ 1,6 million d’enfants ont été recensés au Pakistan comme appartenant aux populations migrantes et mobiles, indique Burhan. 

Ces 1,6 million d’enfants ont été identifiés grâce à un vaste travail de cartographie mené dans 153 districts et 6 080 conseils locaux du pays.

Des équipes mobiles spécialisées se rendent régulièrement dans les campements temporaires, le long des itinéraires de pâturage, dans les lieux de transit et dans les zones reculées où vivent les familles nomades. Des agents de santé communautaires, des vaccinateurs et des responsables locaux participent également à la cartographie des routes migratoires et au suivi des familles lors de leurs déplacements saisonniers.

Peshawar, capitale provinciale du Khyber Pakhtunkhwa et porte d’entrée vers l’Afghanistan, accueille le plus grand groupe de populations migrantes et mobiles du Pakistan, avec un nombre estimé à 193 351 personnes, dont 186 740 migrants et 6 611 membres de populations mobiles. Quetta, capitale du Baloutchistan, arrive en deuxième position, avec un total de 123 570 personnes appartenant à ces populations.

La société civile entre en jeu

Si ce travail est piloté par l’OMS en collaboration avec le Programme élargi de vaccination du Pakistan, des organisations de la société civile ont également été associées avec succès à certains volets du programme, afin de faire le lien entre les autorités sanitaires provinciales et les populations locales.

« Il est essentiel de maintenir dans la durée les activités de proximité auprès des communautés nomades afin d’améliorer la couverture vaccinale et d’atteindre les objectifs d’élimination des maladies », souligne le Dr Junaid Khan, chef de projet au sein de l’une de ces organisations, la Medical Emergency Resilience Foundation, ou MERF.

Soutenue par Gavi, l’Alliance du Vaccin, MERF œuvre à vacciner les populations difficiles à atteindre dans le nord-ouest du Pakistan. L’organisation a réussi à accéder à des communautés nomades mal desservies dans plusieurs régions, notamment en nouant des partenariats avec des médecins privés locaux.

Des équipes de l’organisation de la société civile Medical Emergency Resilience Foundation (MERF) organisent une séance de sensibilisation à l’intention de familles d’éleveurs récemment arrivées. Photo : MERF
Des équipes de l’organisation de la société civile Medical Emergency Resilience Foundation (MERF) organisent une séance de sensibilisation à l’intention de familles d’éleveurs récemment arrivées.
Photo : MERF

L’un de ces médecins, le Dr Haroon Afridi, a contacté MERF après avoir rencontré à Ghari Gula Khan, un village isolé près de Peshawar, un enfant non vacciné issu d’une famille récemment arrivée, raconte Junaid à VaccinesWork. Des recherches plus approfondies ont révélé que de nombreux enfants de cette communauté nomade n’avaient jamais reçu leurs vaccins de routine.

L’équipe de MERF s’est rendue dans le village, où elle a recensé une trentaine d’enfants non vaccinés, qui ont tous pu être intégrés au programme de vaccination.

Selon Junaid, entre juillet 2025 et avril 2026 seulement, MERF a vacciné plus de 520 000 mères et enfants, dont près de 8 000 enfants zéro dose.

Parcourir les alpages pour atteindre les communautés pastorales

Dans le relief accidenté et montagneux du Khyber Pakhtunkhwa, où l’acceptation de la vaccination reste faible, une autre organisation de la société civile, la HUJRA Village Support Organization, a observé en juillet dernier la migration saisonnière de nombreuses familles pastorales vers la vallée alpine de Suppat, dans le district du Haut-Kohistan.

Pour intégrer ces communautés nomades au réseau de vaccination, HUJRA a déployé des équipes mobiles qui ont voyagé une journée entière en véhicule, puis marché une journée supplémentaire afin d’atteindre cette vallée isolée, explique le Dr Munib ur Rehman, chef d’équipe au sein de HUJRA.

Sur place, l’organisation a pris une initiative peut-être inattendue en organisant une série d’événements sportifs, notamment des compétitions équestres et des tournois de cricket. L’objectif était d’instaurer un climat de confiance et de mobiliser les jeunes de la communauté comme intermédiaires – et cela a fonctionné. À l’issue de cette semaine de compétitions, HUJRA a désigné 100 « champions de la vaccination » au sein même de la communauté.

Un cavalier célèbre sa victoire après avoir remporté une compétition équestre organisée par la HUJRA Village Support Organization dans les alpages du district du Haut-Kohistan. Crédit : HUJRA
Un cavalier célèbre sa victoire après avoir remporté une compétition équestre organisée par la HUJRA Village Support Organization dans les alpages du district du Haut-Kohistan.
Crédit : HUJRA

Grâce à leur soutien, les équipes de santé ont pu vacciner 364 enfants, dont 67 n’avaient encore reçu aucun vaccin. Cette campagne est devenue l’une des plus importantes opérations de vaccination jamais menées dans cette région montagneuse reculée et difficile d’accès.

Bientôt, un système numérique pour permettre la vaccination partout au Pakistan

Le programme devrait recevoir un nouvel élan lorsque le Registre national électronique de vaccination (NEIR) sera mis en ligne. Cet outil devrait permettre d’améliorer le suivi des populations migrantes et mobiles, explique le Dr Muhammad Arif, coordinateur du Programme élargi de vaccination à l’hôpital Moulvi Jee de Peshawar.

Un tableau de bord a déjà été mis en place dans le cadre du NEIR et le système devrait être lancé prochainement. Une fois opérationnel, il permettra aux agents de santé de tout le pays d’accéder en ligne au dossier vaccinal de chaque enfant, quel que soit l’endroit où il se trouve, précise Arif. Cela devrait réduire les obstacles à la vaccination pour des mères comme Sakina Iqbal, qui dépendent aujourd’hui de cartes papier faciles à égarer pour suivre les vaccinations de leurs enfants.