Examen rigoureux ou spectacle public ? Comment Louis Pasteur a mis le vaccin contre l’anthrax à l’épreuve
Ce qu’un essai du vaccin contre l’anthrax mené en 1881 peut nous apprendre sur la façon de construire — et de mériter — la confiance dans les nouvelles technologies de santé.
- 17 juillet 2026
- 5 min de lecture
- par Maya Prabhu
En mai 1881, une ferme de Pouilly-le-Fort, près de Paris, devint le théâtre d’un spectacle scientifique sans précédent : l’essai public d’un nouveau candidat-vaccin.
À l’époque, l’idée même d’un « nouveau vaccin » était encore nouvelle.
Près d’un siècle s’était écoulé depuis la découverte du tout premier vaccin, la vaccine, un virus bovin naturel dont Edward Jenner avait démontré qu’il pouvait protéger sans danger contre la variole, une maladie mortelle.
Mais l’idée que des vaccins puissent être créés délibérément en laboratoire n’en était encore qu’à ses balbutiements.
Louis Pasteur, génie de la microbiologie qui allait marquer son époque, était à la fois convaincu et isolé. Le voici désormais sorti du laboratoire, exposé au grand jour, injectant son idée révolutionnaire sous le regard d’animaux de ferme nerveux et d’un vaste public humain.
Pasteur et ses collaborateurs travaillaient depuis quelques années sur la bactérie responsable de l’anthrax.
Leur objectif était l’atténuation : affaiblir l’agent pathogène jusqu’à ce qu’il puisse déclencher une réponse immunitaire protectrice, sans provoquer la maladie.
Pasteur et l’un de ses assistants y étaient parvenus pour la première fois en 1879, par accident, après avoir laissé à l’air libre une culture de la bactérie responsable du choléra des poules. Mais cette même méthode ne fonctionnait pas contre l’anthrax, une maladie extrêmement meurtrière pour le bétail et alors très répandue en Europe.
« Si cet essai n’a pas été soumis aux exigences de l’évaluation par les pairs auxquelles sont aujourd’hui soumis les essais modernes, son impact sur l’élevage a été immense. »
Pasteur et ses collaborateurs Charles Chamberland et Émile Roux poursuivirent leurs expériences et découvrirent qu’ils pouvaient réduire la virulence de la bactérie de l’anthrax en l’exposant simultanément à la chaleur et à l’oxygène de l’air pendant sa croissance.
Le public pensait que c’était ce vaccin vivant atténué qui se trouvait dans la seringue. En réalité, il s’agissait d’un autre vaccin : un vaccin « tué », ou chimiquement inactivé, mis au point par le scientifique rival Jean-Joseph Henri Toussaint, puis amélioré en secret par l’équipe de Pasteur. La vérité ne fut révélée que lorsque les carnets privés de Pasteur furent publiés dans les années 1970.
À la lumière de ce tour de passe-passe scientifique, il peut sembler étrange de présenter l’essai de Pouilly-le-Fort comme une leçon sur l’importance du regard critique du public dans le développement des vaccins. C’est pourtant exactement ce que font, de manière convaincante, les épidémiologistes Cassandra Freitas et James A. Hanley dans une analyse publiée plus tôt cette année dans l’European Journal of Epidemiology.
Les sceptiques avaient leur place à la table
En avril, un protocole d’essai avait été soumis à l’approbation de la Société d’agriculture de Melun, une ville proche de Pouilly-le-Fort. Les méthodes prévues pour évaluer le vaccin pouvaient donc être examinées et critiquées. Mais l’essai lui-même était, en réalité, né du défi lancé par un détracteur.
Hippolyte Rossignol, vétérinaire et propriétaire de la ferme de Pouilly-le-Fort, ne croyait pas à la théorie microbienne des maladies défendue par Pasteur, et ne croyait donc pas davantage à son idée de concevoir des vaccins.
Rossignol ne se contenta pas de fournir le lieu de l’expérience. Il sélectionna lui-même les 58 moutons, 2 chèvres, 8 vaches, un bœuf et un taureau qui devaient y participer, en veillant à ce qu’aucun n’ait jusque-là été exposé à la maladie du charbon. Il assura également le suivi des animaux pendant et après l’administration des deux doses de vaccin, puis, à la fin du mois, après leur inoculation avec une souche virulente destinée à tester leur immunité.
Sa participation donnait au scepticisme une place de choix autour de la table. Dans sa conception comme dans sa mise en œuvre, l’essai devait convaincre ceux qui pariaient sur l’échec du vaccin autant que Pasteur lui-même.
Soumettre l’expérience à l’examen de sceptiques n’était pas seulement le meilleur moyen de limiter les biais expérimentaux. C’était aussi une bonne manière de communiquer sur la science : grâce à cette transparence, il serait plus difficile, en cas de succès, de contester ou de minimiser les résultats.
S’adresser au grand public
Le premier jour de l’essai, le 5 mai 1881, plusieurs centaines de spectateurs se rassemblèrent sur place. Parmi eux figuraient des responsables politiques, des journalistes, des agriculteurs, des médecins militaires, des médecins locaux et des vétérinaires.
Lorsque Pasteur prit la parole devant la foule à l’issue des opérations de la journée, il adopta « un ton simple et familier », écrivent Freitas et Hanley. « Pasteur charma son auditoire et parvint à lui faire comprendre l’impact potentiel de l’essai. »
Pasteur n’était pas réputé pour sa modestie et appréciait cette attention. Mais il semble aussi avoir compris que les méthodes comme les résultats de la science peuvent — et doivent — être expliqués simplement, dans des termes accessibles au grand public.
Inviter la presse
En ouvrant l’essai au public, Pasteur s’assura que son éventuel succès deviendrait un événement médiatique international.
Le 2 juin, il reçut un télégramme de Rossignol confirmant la réussite de l’expérience : tous les animaux vaccinés avant d’être exposés à la maladie du charbon étaient vivants et en bonne santé.
À l’inverse, les chèvres et les moutons non vaccinés étaient tous morts après avoir été exposés à la maladie. Les bovins non vaccinés avaient survécu, mais présentaient d’importants gonflements au point d’inoculation.

Freitas et Hanley retracent la diffusion relativement rapide de la nouvelle, en France comme à l’étranger.
En l’espace de quelques jours, l’expérience avait déjà fait l’objet d’articles à Édimbourg et à Birmingham. Le succès du vaccin contre la maladie du charbon fut ensuite relayé par des journaux nord-américains en août et en septembre.
Cette notoriété publique ouvrit la voie à une utilisation du vaccin à grande échelle. « Si cet essai n’a pas été soumis aux exigences de l’évaluation par les pairs auxquelles sont aujourd’hui soumis les essais modernes, son impact sur l’élevage a été immense », écrivent Freitas et Hanley.
En quelques semaines, Pasteur et son équipe vaccinèrent des dizaines de milliers de moutons, de bovins et de chevaux. En 1894, on estimait à 3,4 millions le nombre d’animaux vaccinés, tandis que la mortalité due à la maladie du charbon s’effondrait en France.
L’ego contre l’intégrité
Le vaccin fut un triomphe parce qu’il fonctionnait. L’essai le fut en grande partie parce qu’il avait fait le choix de la transparence. Toute l’ironie tient au fait que le vaccin soumis à l’épreuve — puis produit à grande échelle — n’était pas celui que Pasteur prétendait avoir utilisé.
« Dans les années qui suivirent l’immense succès de l’essai de Pouilly-le-Fort, Pasteur prit soin de ne jamais expliquer précisément comment avait été préparé le vaccin contre la maladie du charbon utilisé lors de l’expérience, et ne mentionna jamais le recours à l’inactivation chimique », écrivent les auteurs.
Toussaint n’était en réalité jamais parvenu à obtenir des résultats constants avec son vaccin chimiquement inactivé. C’est Charles Chamberland, collaborateur de Pasteur, qui réussit à mettre au point la bonne formule.
Mais même si le laboratoire de Pasteur méritait d’être reconnu pour avoir rendu ce vaccin efficace, Pasteur semblait surtout vouloir être le premier.
La science mérite d’être portée devant le public, mais une science rigoureuse a besoin de contrôles et de garanties. Aujourd’hui, les chercheurs sont tenus de remettre leurs cahiers de laboratoire dans le cadre du processus d’évaluation des essais, plutôt que de les dissimuler jusqu’à ce que les générations futures viennent y chercher les traces de manœuvres scientifiques dictées par l’ego.
Davantage de Maya Prabhu
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