Combattre Ebola, combattre les rumeurs : en Ituri, la bataille pour la confiance

En Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, la riposte contre Ebola ne se joue pas seulement dans les centres de santé. Dans les quartiers de Bunia, de Rwampara ou de Mongbwalu, médecins, relais communautaires et leaders religieux affrontent aussi une épidémie de peur, de rumeurs et de désinformation. Quand les habitants redoutent davantage l’hôpital que la maladie, la confiance devient un outil de survie.

  • 11 juin 2026
  • 8 min de lecture
  • par Patrick Kahondwa
Des équipes de la Croix-Rouge sensibilisent des habitants aux mesures de prévention et à l’importance de continuer à recourir aux services de santé essentiels pendant la riposte à Ebola, en Ituri, dans l’est de la RDC. Crédit : CICR
Des équipes de la Croix-Rouge sensibilisent des habitants aux mesures de prévention et à l’importance de continuer à recourir aux services de santé essentiels pendant la riposte à Ebola, en Ituri, dans l’est de la RDC. Crédit : CICR
 

 

Enock Badaru, nom d’emprunt, se souvient encore de la tension. Ce jour-là, avec ses collègues, cet agent impliqué dans la riposte se rend dans une famille de Bunia pour identifier les personnes qui avaient été en contact avec un malade suspect. Mais à leur arrivée, les proches refusent de parler. Très vite, l’hostilité gagne le quartier. Des habitants se rassemblent, des jeunes commencent à les menacer. Enock et son équipe n’ont d’autre choix que de partir pour éviter d’être agressés.

Chaque retard dans la détection d’un cas, chaque contact non identifié, chaque porte qui se referme augmente pourtant le risque de transmission.

Depuis la déclaration de l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo le 15 mai 2026, les autorités sanitaires et leurs partenaires tentent de briser les chaînes de contamination. Mais sur le terrain, la riposte ne se résume pas à la surveillance, aux prélèvements ou à l’isolement des malades. Elle dépend aussi d’un facteur moins visible, mais tout aussi crucial : la capacité à convaincre les communautés que les équipes de santé sont là pour protéger les vies.

Cette défiance ne naît pas de nulle part. Dans les quartiers comme sur les réseaux sociaux, de fausses informations circulent et nourrissent les soupçons. Au début de l’épidémie, certains décès étaient interprétés à travers des récits mystiques ; aujourd’hui encore, des messages présentent Ebola comme une invention ou accusent les soignants de propager eux-mêmes la maladie. Pour les équipes engagées dans la riposte, ces discours ne sont pas marginaux : ils alimentent les refus de collaborer et compliquent directement le travail sur le terrain.

À l’hôpital général de référence de Mongbwalu, le docteur Richard Lokudi, médecin directeur, en mesure les conséquences au quotidien. La peur des structures de santé ne touche pas seulement les cas suspects d’Ebola : elle éloigne aussi des patients venus pour d’autres soins essentiels. Pour les équipes sanitaires, cette désaffection menace la continuité des services de santé de routine, notamment la vaccination systématique, et peut fragiliser davantage des communautés déjà exposées à d’autres risques sanitaires. 

« Il y a des gens qui pensent souvent que lorsqu’un malade part au centre, il ne revient jamais. Certaines rumeurs affirment qu’il ne faut pas se rendre à l’hôpital, car les soignants y injecteraient la maladie aux patients et que même une personne venue pour une maladie bénigne risquerait de mourir, ce qui est complètement faux. Quand les gens évitent les hôpitaux, cela complique davantage la riposte. »

Cette méfiance a des conséquences immédiates. Elle pousse certaines familles à cacher leurs proches malades. Elle retarde les investigations autour des cas suspects. Elle complique le suivi des personnes exposées au virus. Et elle peut faire échouer, au moins temporairement, des interventions jugées essentielles pour contenir l’épidémie.

Dans les zones touchées par Ebola, les enterrements dignes et sécurisés sont essentiels pour réduire les risques de transmission, mais leur mise en œuvre dépend souvent de la confiance des familles et de l’adhésion des communautés. 
Crédit : CICR

Les enterrements restent l’un des moments les plus délicats de la riposte. À Rwampara comme à Mongbwalu, les équipes envoyées pour prendre en charge les corps se heurtent souvent à la douleur des proches, à la peur et à la méfiance.

« Il nous arrive d’être lapidés ou agressés physiquement. Il arrive aussi que les équipes chargées des enterrements dignes et sécurisés soient chassées lorsqu’elles tentent de prendre en charge le corps d’une personne décédée. Pourtant, lorsqu’une famille procède elle-même à l’enterrement d’une personne suspectée morte d’Ebola, le risque de contamination devient très élevé, car le corps reste extrêmement contagieux », explique Enock.

Pour les autorités sanitaires, ces interventions sont indispensables pour limiter les contaminations. Mais leur mise en œuvre dépend souvent moins des protocoles eux-mêmes que de la capacité à obtenir l’adhésion des familles.

Construire l’adhésion

À Rwambuzi, un quartier de Bunia, Ignace Bingi, pasteur et responsable de la plateforme confessionnelle religieuse, a joué un rôle déterminant dans la gestion d’un décès suspect. La victime est décédée alors qu’elle rentrait d’une mission vers son domicile, une situation qui a nécessité l’intervention des équipes de santé pour mener les investigations requises et appliquer les mesures de surveillance prévues.

À leur arrivée, les équipes de riposte se heurtent à la réticence de la famille, qui refuse les prélèvements nécessaires ainsi que les procédures liées à la gestion sécurisée du décès. Face à cette impasse, Ignace Bingi met à profit la confiance dont il bénéficie au sein de la communauté pour engager le dialogue avec les proches du défunt.

Après plusieurs échanges, la famille accepte finalement les prélèvements destinés aux analyses de laboratoire ainsi que l’organisation d’un enterrement digne et sécurisé. Dans une riposte où chaque heure compte, cette médiation locale peut faire la différence entre blocage et coopération.

Cette expérience illustre le rôle devenu central des leaders communautaires et religieux dans la réponse à Ebola. Leur proximité avec les habitants, leur crédibilité et leur capacité à désamorcer la peur contribuent à rendre acceptables des mesures souvent vécues comme brutales lorsqu’elles sont mal expliquées.

« Cette épidémie nous rappelle que personne n’est à l’abri. Nous avons déjà perdu un pasteur, ce qui montre que les communautés religieuses sont également touchées. En tant que leaders religieux, nous avons la responsabilité de sensibiliser nos fidèles, de combattre les rumeurs et d’encourager le respect des mesures de prévention afin de protéger nos familles et nos communautés. »

Dans plusieurs localités, des relais communautaires sillonnent les villages pour répondre aux inquiétudes des habitants. Des émissions de radio en langues locales expliquent les symptômes de la maladie, rappellent les conduites à tenir et tentent de corriger les fausses informations avant qu’elles ne prennent de l’ampleur. Dans les églises aussi, des messages de sensibilisation appellent les fidèles à respecter les mesures de protection et à signaler rapidement tout cas suspect.

« Quand le message vient d’un chef local ou d’un pasteur connu par la communauté, les gens écoutent davantage. Notre rôle est d’aider la communauté à comprendre que les équipes de santé sont là pour protéger les vies », explique Ignace Bingi.

Du côté de la Communication des risques et engagement communautaire (CREC) et des organisations de la société civile (OSC), les équipes suivent également de près les fausses informations qui circulent en ligne et dans les quartiers afin d’adapter leurs messages aux préoccupations réelles des habitants. Leur rôle consiste aussi à convaincre les populations de continuer à accéder aux établissements de soins pour les interventions de routine, notamment les consultations prénatales, la vaccination et les autres services essentiels.

« Le CREC organise des déploiements pour sensibiliser différentes catégories de la population. Une équipe spécialisée dans la gestion de l’infodémie au sein du CREC est chargée d’analyser les rumeurs et les messages diffusés sur les réseaux sociaux. Nous faisons également la collecte des rumeurs circulant dans les communautés afin de concevoir des messages adaptés pour les déconstruire », ajoute Joseph Mugenyi.

L’enjeu, ici, n’est pas seulement de corriger une information erronée. Il est de restaurer une relation suffisamment solide pour que les familles acceptent une visite, un prélèvement, une mise en observation ou un enterrement sécurisé. Autrement dit, la communication n’est pas un volet secondaire de la riposte : elle en est l’un des instruments les plus concrets.

Une flambée sans vaccin homologué

La flambée qui touche actuellement la RDC et l’Ouganda est causée par le virus Bundibugyo, une espèce d’Ebola pour laquelle il n’existe à ce jour ni vaccin homologué ni traitement spécifique approuvé. Les vaccins Ebola actuellement disponibles dans la réserve mondiale financée par Gavi protègent contre l’ébolavirus Zaïre, une espèce différente. Dans ce contexte, la riposte repose d’abord sur l’identification rapide des cas, la prise en charge, la recherche des contacts, la prévention et le contrôle des infections, les enterrements sécurisés et l’engagement communautaire. 

Au 6 juin 2026, selon l’OMS, l’épidémie avait été signalée dans 25 zones de santé réparties entre trois provinces — 17 en Ituri, 7 au Nord-Kivu et 1 au Sud-Kivu — signe d’une expansion rapide au-delà du foyer initial. L’Ituri concentrait néanmoins l’écrasante majorité des cas confirmés, soit 487 sur 515, avec des foyers particulièrement actifs à Bunia, Rwampara, Mongbwalu et Nyankunde. Dans un contexte marqué par l’insécurité, la mobilité des populations et les échanges transfrontaliers, toute rupture de confiance peut rapidement se traduire par des retards de détection et une transmission accrue.

En RDC, lutter contre Ebola ne consiste pas seulement à contenir un virus. Il faut aussi convaincre des familles inquiètes, rouvrir le dialogue là où la peur s’est installée et permettre aux équipes de santé d’intervenir sans être perçues comme une menace. Pour Enock et tant d’autres acteurs de terrain, la riposte se joue donc autant dans les communautés que dans les centres de santé. Tant qu’aucun vaccin homologué n’existe contre le virus Bundibugyo, la confiance reste l’un des outils les plus précieux, et les plus fragiles, de la réponse.