Une fosse commune révèle le profil des victimes de la dernière épidémie de peste en Suisse

L’analyse de sépultures du XVIIe siècle montre que les jeunes travailleurs issus des milieux les plus modestes ont été les plus durement touchés.

  • 4 mai 2026
  • 5 min de lecture
  • par Linda Geddes
Impression during the indoor excavation in the music hall of the Stadtcasino. Credit: Archäologische Bodenforschung Basel-Stadt; photograph by Adrian Jost.
Impression during the indoor excavation in the music hall of the Stadtcasino. Credit: Archäologische Bodenforschung Basel-Stadt; photograph by Adrian Jost.
 

 

En bref

  • La découverte d’une fosse commune du XVIIe siècle à Bâle a offert aux chercheurs une occasion rare d’examiner si la peste frappait indistinctement ou si la pauvreté et les inégalités sociales influençaient le risque de décès.
  • L’analyse des squelettes, de l’ADN ancien et des archives indique clairement que les personnes enterrées sont mortes lors d’une épidémie de peste ; il s’agissait majoritairement de jeunes individus présentant des traces de travaux physiques pénibles, associés à un statut social modeste.
  • Ces résultats montrent que les épidémies ne touchent pas les sociétés de manière uniforme, comme on l’a observé récemment : les personnes qui ne peuvent pas s’isoler facilement ou compter sur des réseaux de soutien solides sont davantage exposées et subissent des conséquences plus graves.

On présente souvent la peste comme le grand égalisateur de l’histoire. Pourtant, une fosse commune du XVIIe siècle à Bâle suggère que les jeunes et les plus pauvres en ont payé le prix le plus élevé.

La pandémie de COVID-19 a montré à quel point des facteurs comme le statut socioéconomique, la citoyenneté ou l’accès à des réseaux de soutien peuvent façonner la vulnérabilité de certains groupes aujourd’hui. Mais selon les chercheurs, ces nouvelles conclusions indiquent que ce phénomène est loin d’être inédit.

« Il était frappant de constater à quel point la peste a fauché des vies jeunes, en particulier celles de jeunes issus des milieux populaires, déjà soumis à un travail dur et fréquent dans la Bâle de l’époque moderne », explique la Dre Laura Rindlisbacher, de l’Université de Bâle, qui a dirigé l’étude.

« Nous avons également été surpris de voir à quel point certains déterminants sociaux du bien-être et de la survie, observés pendant la pandémie de COVID-19, apparaissaient déjà clairement à cette période. »

Quand la peste a-t-elle frappé l’Europe pour la dernière fois ?

Au fil des siècles, l’Europe a connu de nombreuses épidémies de peste (Yersinia pestis). Elles ne se sont pas arrêtées brutalement, mais ont reculé progressivement, de manière inégale selon les régions.

L’épidémie associée aux fosses communes de Bâle, datée autour de 1665–1670, est considérée comme la dernière en Suisse. D’autres flambées ont toutefois touché Vienne, la Scandinavie et la France dans les décennies suivantes, jusqu’à la peste de Marseille entre 1720 et 1722.

From left to right: graves 229, 230, 231 and 232 during excavation, upmost layer. Credit: Archäologische Bodenforschung Basel-Stadt; photograph by Adrian Jost.
De gauche à droite : tombes 229, 230, 231 et 232 en cours de fouille, couche supérieure. Crédit : Archäologische Bodenforschung Basel-Stadt ; photographie : Adrian Jost.

La ville de Bâle était régulièrement touchée par des épidémies de peste : sa dépendance au commerce rendait les autorités réticentes à fermer les portes de la ville, ce qui favorisait la propagation de la maladie. Les tombes ont été mises au jour lors de fouilles menées en 2016–2017 sous la salle de concert du Stadtcasino, sur le site de l’ancien monastère des Barfüsser, ensuite transformé en hôpital et cimetière pour les victimes de la peste.

Les archéologues avaient déjà identifié un groupe de quatre tombes contenant 15 individus enterrés en même temps ou à très court intervalle, signe d’un événement mortel ou d’une épidémie ayant dépassé les pratiques funéraires habituelles.

Cette hypothèse est désormais renforcée par la nouvelle étude : l’analyse d’ADN ancien a confirmé la présence de la bactérie de la peste, Yersinia pestis, chez au moins cinq des défunts.

La peste frappait-elle riches et pauvres de la même manière ?

La découverte des tombes de Bâle a offert à Rindlisbacher et à son équipe une occasion rare d’étudier concrètement l’impact d’une épidémie historique sur des individus réels.

« La pandémie de COVID-19 a soulevé de nombreuses questions sur les inégalités sociales. Nous avons voulu explorer ces mêmes questions à partir de notre échantillon de l’époque moderne », explique Rindlisbacher.

En croisant l’analyse des restes humains avec des archives de Bâle — registres hospitaliers, données de mortalité —, les chercheurs ont cherché à déterminer si la peste frappait au hasard ou si la pauvreté et les inégalités sociales influençaient le risque de décès.

Publiée dans Antiquity, l’étude montre que les morts étaient majoritairement jeunes, avec un âge moyen au décès de seulement 17,7 ans, et qu’ils semblent être décédés sur une période très courte.

L’analyse détaillée des squelettes révèle aussi des signes de conditions de vie difficiles et d’efforts physiques répétés — usure de la colonne vertébrale, dégradation des articulations et autres pathologies liées au travail manuel —, ce qui suggère que ces individus exerçaient déjà des activités physiquement exigeantes, associées à un statut social modeste.

« La pénibilité du travail était un point central pour nous, car c’est l’un des principaux facteurs de vulnérabilité en période d’épidémie », souligne Rindlisbacher. « Lorsqu’une personne ne peut pas se permettre d’arrêter de travailler pour survivre, même le risque de contracter une maladie mortelle ne suffit pas à l’en empêcher. »

L’équipe a également analysé la composition chimique des os pour reconstituer le régime alimentaire. Les résultats indiquent une alimentation relativement modeste, dominée par des céréales de base et de faibles quantités de viande, ce qui renforce l’idée que les jeunes travailleurs issus de milieux défavorisés faisaient partie des plus exposés lors des épidémies de peste à l’époque moderne.

Même parmi les populations les plus modestes, les chances de survie pouvaient varier selon le statut civique, la position sociale et les réseaux de soutien.

« En plus des dispositifs municipaux, les soins reposaient souvent sur la famille ou des réseaux sociaux proches », explique Rindlisbacher. « Si la cohésion sociale était forte à l’époque moderne, elle n’incluait pas automatiquement tout le monde. Le statut de citoyen, ainsi que les notions d’honneur et de respectabilité, constituaient des formes essentielles de capital social. »

Quelles leçons pour les épidémies actuelles ?

Cette étude apporte une confirmation historique : les épidémies ne touchent pas les sociétés de manière uniforme, pas plus hier qu’aujourd’hui.

Elle montre plus largement que la vulnérabilité face à une crise sanitaire ne dépend pas seulement du pathogène, mais aussi des conditions sociales dans lesquelles vivent les individus. Ceux qui ne peuvent pas télétravailler, s’isoler correctement ou compter sur des réseaux de soutien solides sont généralement plus exposés et plus durement touchés.

Elle rappelle enfin que la réponse aux futures épidémies ne peut pas se limiter à l’accès aux soins : elle suppose aussi de s’attaquer aux inégalités qui déterminent l’exposition au risque.