Mauritanie : comment les « vaccinateurs du désert » traquent les épidémies au cœur des dunes

Au cœur de l’Adrar mauritanien, dans le nord-ouest du pays, des équipes de vaccination parcourent des centaines de kilomètres entre dunes et plateaux rocheux pour retrouver des familles nomades en mouvement permanent. Leur mission : maintenir la protection des enfants malgré la distance, la chaleur extrême et l’imprévisibilité des transhumances.

  • 13 février 2026
  • 6 min de lecture
  • par Yamina Bendaïda
Lalla et ses enfants dans leur tente familiale, dans l’Adrar. La stratégie de vaccination mobile permet d’administrer les vaccins directement au sein des campements nomades. Crédit : Yamina Bendaïda
Lalla et ses enfants dans leur tente familiale, dans l’Adrar. La stratégie de vaccination mobile permet d’administrer les vaccins directement au sein des campements nomades. Crédit : Yamina Bendaïda
 

 

Au cœur de l’Adrar, à 30 kilomètres au sud de la cité historique de Ouadane, le paysage est un océan de sable et de roche. C’est ici que vivent Aamar et sa famille, nomades depuis des générations. « Nous sommes des alentours de Ouadane », explique l’homme de 55 ans. « Parfois nous sommes proches et parfois on s’éloigne. En ce moment, on est à 40 km de la ville. » Pour ces communautés, dont le quotidien est rythmé par la quête de pâturages, l’accès aux services de santé reste un défi permanent. Pourtant, une stratégie née d’une crise récente change progressivement la donne, apportant les vaccins jusqu’aux tentes les plus isolées.

Campement nomade dans la région de l’Adrar, en Mauritanie. Les équipes de vaccination mobiles parcourent de longues distances pour atteindre ces communautés vivant loin des structures de santé.
Crédit : Yamina Bendaïda

Cette réalité s’inscrit dans un contexte sanitaire particulier. La Mauritanie, pays charnière entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, appartient à la « ceinture africaine de la méningite », une bande de 26 pays s’étendant du Sénégal à l’Éthiopie où vivent plus de 470 millions de personnes sous la menace d’épidémies majeures. Historiquement, ces vagues, notamment de méningocoque A, survenaient tous les 5 à 12 ans, avec une mortalité pouvant atteindre 80 % en l’absence de traitement.

L’objectif était clair : si les nomades ne peuvent pas venir aux vaccins, les vaccins iront aux nomades.

En 2014, une campagne de vaccination avec le MenAfriVac marque un tournant. « On a fait une grande campagne pour la tranche d’âge de 1 à 29 ans », se souvient Mohamed Vall Abdellahi, chef de service du système national des informations sanitaires et de la surveillance épidémiologique. « Depuis 2014, on n’a plus eu de problème de méningocoque A. Cette campagne a été coûteuse mais très efficace. » Ce succès, qui a permis d’éviter près d’un million de cas sur le continent, démontre qu’il est possible de contrôler une maladie même dans des environnements contraints.

2018 : l’électrochoc de la rougeole

Cependant, quatre ans plus tard, une autre épidémie a mis en lumière une faille dans le système. En 2018, une vague de rougeole a frappé le pays. « Et les nomades étaient les plus touchés car c'était compliqué pour eux de se vacciner, il n'y avait pas d'accessibilité », explique Mohamed Vall Abdellahi. Dans certaines vastes étendues pastorales entre les régions du Trarza et du Brakna, il n'y a ni villages, ni structures de santé. La vulnérabilité de ces populations nomades, qui représentaient encore récemment plusieurs points de pourcentage de la population mauritanienne, est apparue au grand jour.

Cet événement a agi comme un électrochoc. « Les services de santé sont venus et ont décidé de développer la vaccination pour les nomades », poursuit-il. L’objectif était clair : si les nomades ne peuvent pas venir aux vaccins, les vaccins iront aux nomades.

La stratégie des « vaccinateurs du désert »

Atteindre des familles qui se déplacent constamment au gré des pluies et des pâturages relève du casse-tête logistique. « Pour vacciner un enfant, cela coûte très cher et la logistique est énorme », admet Mohamed Vall Abdellahi. Une stratégie sur-mesure, mêlant renseignement humain et innovation technique, a donc été mise en place.

Dromadaires et chèvres à proximité d’un campement nomade. La dispersion géographique et la mobilité saisonnière compliquent l’accès aux services de santé.
Crédit : Yamina Bendaïda

La première étape, et la plus cruciale, est de localiser les campements. « On ne part pas tant que nous n’avons pas d’infos précises », insiste le vaccinateur. Les équipes se rendent dans les villages les plus proches, parfois à 200 km des zones ciblées, pour recueillir des renseignements. Une autre technique consiste à intercepter les nomades lors de leurs rares visites aux points de ravitaillement. « On les rencontre quand ils vont acheter du tabac, du sucre, des biscuits… C’est à ce moment-là qu’on les intercepte. »

Le deuxième défi est la chaleur, l’ennemi numéro un du vaccin. Pour y faire face, les équipes ont adopté une solution simple mais redoutablement efficace. « On transporte des grands thermos qui nous permettent de conserver les vaccins dans n’importe quelle condition pendant 7 jours », explique le vaccinateur. Ces glacières, remplies d’accumulateurs de froid, restent dans le véhicule climatisé. L’infirmier, lui, ne part en intervention qu’avec un petit porte-vaccin. « Je sais où se trouve le flacon, je ne perds pas de temps, je ne dois pas ouvrir le thermos trop longtemps. »

Enfin, les équipes ne s’aventurent jamais seules. « On vient toujours avec quelqu’un qui connaît la tribu, sans quoi on ne peut pas intervenir. » Ce guide local est essentiel pour établir le contact et la confiance. L’arrivée des soignants est souvent perçue comme une aubaine. « Ils adorent ça », confie le vaccinateur. « C’est l’occasion de faire des consultations et on peut partager les médicaments avec eux. »

Dans la tente de Lalla : une vaccination au plus près des familles

Lalla, 47 ans et mère de trois enfants, vit avec son groupe familial à plusieurs dizaines de kilomètres de Ouadane. Pour elle, la stratégie mobile a tout changé. « Nous vivons dans la brousse. Quand c’est le moment des vaccins, les gens viennent nous voir pour vacciner nos enfants », raconte-t-elle. « Le médecin vient nous voir dans une voiture avec son thermos et les vaccins, et ils vaccinent tous les enfants. »

L’intervention se fait directement sous la tente familiale, dans un environnement familier. « Les enfants sont vaccinés dans la tente. L’équipe du centre de santé se déplace jusqu’à nous avec tout son équipement », poursuit Lalla. Elle sait que ses enfants reçoivent ainsi une protection essentielle contre la tuberculose (BCG), la poliomyélite, le tétanos et la rougeole. Les effets secondaires sont connus et gérés. « Les petits ont souvent un peu de fièvre mais ce n’est pas méchant. »

Maintenir la couverture vaccinale des enfants nomades reste un défi majeur dans les zones désertiques et faiblement peuplées.
Crédit : Yamina Bendaïda

Les défis persistants : transhumance imprévisible et hésitation des aînés

Malgré ces succès, les défis restent immenses. Le principal obstacle est l'imprévisibilité des déplacements. « On a essayé de déterminer un calendrier de transhumance mais c'était impossible », avoue Mohamed Vall Abdellahi. « C'est très fluctuant selon la pluie, qui est très irrégulière. »

Un autre défi est la réticence des adultes à se faire vacciner. Cheikh Bibeh El Wali, le chef du groupe de Lalla, âgé de 63 ans, l’exprime sans détour : « Les vaccins sont à destination des femmes et des enfants seulement. Nous, les personnes âgées, ne faisons pas de vaccins. Nous en avons peur, cela peut peut-être provoquer des maladies. On ne sait jamais. » Cette méfiance contraste avec l’acceptation de la vaccination pour les plus jeunes, jugée indispensable.

Enfin, tous les groupes ne sont pas atteints. Aamar, qui vit non loin de là, confirme : « Les seuls qui sont venus nous voir avaient les vaccins pour enfants. » Il déplore l’absence de vaccination pour son bétail, qui succombe parfois à des maladies.

Vers une couverture universelle, un kilomètre à la fois

La stratégie mauritanienne de vaccination des nomades est un exemple remarquable d’adaptation et de résilience. En s’appuyant sur une connaissance fine du terrain, des innovations logistiques frugales et un lien de confiance patiemment tissé avec les communautés, les « vaccinateurs du désert » réussissent à apporter une protection vitale là où personne d’autre ne va. Le chemin vers une couverture vaccinale complète est encore long, mais chaque enfant vacciné sous une tente, au cœur du Sahara, est une victoire contre les maladies.