La rougeole a tué des milliers d’enfants en Ouganda. Puis le vaccin est arrivé

« Nous avons fait beaucoup de chemin, déclare un docteur alors qu’une nouvelle vague de flambées de rougeole menace l’Ouganda. Il n’est pas question de faire marche arrière. »

  • 2 mars 2026
  • 7 min de lecture
  • par John Agaba
Un flacon du vaccin contre la rougeole et la rubéole. Dans les zones rurales d’Ouganda, les vaccins ont aidé à mettre un frein à la rougeole, une maladie contagieuse mortelle. Crédit : John Agaba
Un flacon du vaccin contre la rougeole et la rubéole. Dans les zones rurales d’Ouganda, les vaccins ont aidé à mettre un frein à la rougeole, une maladie contagieuse mortelle. Crédit : John Agaba
 

 

La maladie était redoutée et extrêmement contagieuse. Dans le village d’Edson Tumusherure, elle tuait les enfants et surchargeait le système de santé.

Les premiers symptômes étaient généralement une forte fièvre, une toux, des yeux rouges et humides et une éruption cutanée caractéristique qui confirmait le diagnostic : la rougeole. « La maladie était si agressive, avec de nombreuses complications, se souvient Tumusherure, devenu depuis agent de santé dans le district d’Isingiro, dans le sud-ouest de l’Ouganda. Elle tuait les enfants par centaines – près de trois ou quatre enfants sur dix étaient hospitalisés. »

Parmi ceux qui ont survécu, beaucoup ne se sont pas remis complètement. Certains enfants ont perdu la vue après que le virus s’est attaqué à leurs yeux. D’autres ont développé une pneumonie grave laissant des séquelles cicatricielles, et d’autres encore ont souffert d’une inflammation invalidante du cerveau.

Un système de santé sous tension

« Nous traitions la rougeole en fonction de ses symptômes et de la manière dont elle se manifestait, car il n’existe pas de traitement spécifique pour cette maladie, explique le docteur Patrick Kabwigan, un physicien à la retraite qui dirige désormais une clinique privée dans le district de Kabale, dans le sud-ouest de l’Ouganda. Nous donnions donc des médicaments pour calmer la fièvre, la toux, la diarrhée et d’autres symptômes ».

Mais cette maladie se transmet par voie aérienne : elle se propage dans l’air, d’une personne à l’autre, et « se répandait comme une traînée de poudre dans les communautés à chaque flambée épidémique, explique Kabwiga. Une seule personne pouvait infecter jusqu’à 90 % de ses contacts proches non vaccinés. »

« Il nous fallait donc des unités d’isolement, des services de traitement exclusivement dédiés aux cas de rougeole, isolés du reste de la population – ce qui n’a fait que mettre une pression supplémentaire sur des ressources déjà très faibles, affirme Kabwiga dans son entretien avec VaccinesWork. Certains [jeunes] pensent que les autorités sanitaires ont attendu la COVID-19 pour commencer à isoler et à mettre en quarantaine. C’est faux. Ces mesures ne datent pas d’hier. Elles étaient largement mises en place dans les années 1980, dès que nous avions une flambée de rougeole. »

« Dans les années 1970 et 1980, la rougeole était partout – tout comme la tuberculose et les six autres maladies mortelles les plus répandues. Pas seulement dans le sud-ouest de l’Ouganda, mais aussi dans le reste du pays et au-delà de ses frontières », se souvient le professeur Edison Mworozin, un pédiatre ayant effectué son internat dans un service dédié à la rougeole au sein du principal centre de référence ougandais, l’hôpital Mulago, dans les années 1980. L’Ouganda a dû attendre 1981 pour avoir accès au vaccin antirougeoleux, mais seule une minorité d’enfants ont pu être vaccinés dans les premières années tumultueuses qui ont suivi son arrivée.

Dr Patrick Kabwiga, a retired physician who runs a private clinic in Kabale district in southwestern Uganda. Credit: John Agaba
Le docteur Patrick Kabwigan, un physicien à la retraite qui dirige désormais une clinique privée dans le district de Kabale, dans le sud-ouest de l’Ouganda. Crédit : John Agaba

Le virus indicible

La rougeole était si répandue que partout dans le pays, les communautés n’osaient la désigner par son nom, prises d’une peur superstitieuse d’invoquer la maladie, explique Mworozi. Elles recourraient plutôt à des euphémismes. « Par exemple, les communautés du sud-ouest de l’Ouganda appelaient la rougeole omuzibwe, qui signifie épidémie, et celles du centre du pays la nommait omulangira, qui signifie prince. »

Cette maladie terrifiait les gens. Dans les familles, on faisait beaucoup d’enfants dans l’espoir qu’au moins quelques-uns d’entre eux survivent en cas d’épidémie. Mais parfois, quand la maladie frappait, elle ne laissait aucun survivant. Elle emportait tous les enfants de moins de cinq ans, explique Mworozi. « Quand un des enfants avait la rougeole, les familles arrêtaient de manger certains aliments. »

Le tournant

Au début des années 1990, le pays a mené des campagnes de vaccination de rattrapage contre la rougeole, en ciblant les enfants âgés de six mois à 15 ans, et la maladie a commencé à disparaître.

L’Ouganda a introduit le vaccin antirougeoleux pour la première fois en 1981, mais la couverture vaccinale s’est maintenue autour des 34 % durant les premières années, en partie en raison de troubles civils et politiques. Pour faire avancer les choses, le pays a lancé son programme élargi de vaccination, l’UNEPI, en 1983. En 1986, l’arrivée d’un nouveau gouvernement plus stable a permis de réaliser de véritables progrès pour améliorer la couverture.

En 1990, la couverture du vaccin antirougeoleux atteignait 63 %, un chiffre en hausse constante. Au cours d’une campagne de vaccination historique, menée en 1999-2000, le pays a vacciné des millions d’enfants âgés de six mois à cinq ans afin de les protéger contre la maladie. Et ça a marché.

Une fermeture progressive des services d’isolement

« Plusieurs semaines après la campagne, les cas de rougeole ont chuté de 39 %, les admissions de 60 % et les décès de 63 %, se remémore Mworozi. Les services d’isolement, autrefois remplis, ont commencé à se vider. »

Les services ont continué à se désemplir, jusqu’à leur fermeture, à mesure que le pays intensifiait ses campagnes de vaccination en 2003 et 2006.

« À une époque, nous n’avions pratiquement aucun cas de rougeole, explique la docteure Annet Kisakye, responsable de la vaccination au bureau de l’Organisation mondiale de la Santé de Kampala. Par exemple, en 2009, le pays ne comptait que neuf cas confirmés de rougeole. »

Ce tour de force a prouvé aux communautés que les vaccins pouvaient protéger les enfants de la maladie. En retour, cela a créé de la demande parmi les communautés.

In 2019, UNEPI conducted a countrywide measles-rubella vaccination campaign, protecting more than 19 million children against the deadly disease. Credit: New Vision.
En 2019, l’UNEPI a mené une campagne de vaccination contre la rougeole et la rubéole dans l’ensemble du pays, protégeant ainsi plus de 19 millions d’enfants contre ces maladies mortelles. Crédit : New Vision

Un ennemi fuyant

Mais la rougeole n’est pas si facilement vaincue. Extrêmement contagieux, le virus exige en effet de hautes et solides défenses immunitaires : selon l’Organisation mondiale de la Santé, un taux de vaccination de 95 % est nécessaire pour atteindre l’immunité collective. En d’autres termes, le virus est susceptible de réapparaître à tout moment là où ces remparts s’effondrent.

Ces deux dernières années, malgré un maintien des taux de vaccination autour des 90 % pour la première dose du vaccin contre la rougeole et la rubéole, l’Ouganda a vu le nombre de cas de rougeole augmenter. En 2025, pas moins de 67 districts du pays ont signalé des flambées épidémiques confirmées.

D’après le docteur Michael Baganizi, responsable de l’UNEPI, malgré des taux élevés de vaccination pour la première dose, les communautés restent vulnérables à de nouvelles flambées en raison de la « faible couverture de la seconde dose du vaccin contre la rougeole et la rubéole » (actuellement à 61 %) et une distribution insuffisante de vaccins au dernier kilomètre. La faible surveillance de la rougeole dans les districts touchés ne fait qu’ajouter au problème, explique-t-il.

Cette seconde dose du vaccin contre la rougeole et la rubéole est arrivée assez récemment dans le programme ougandais, son premier déploiement datant de 2022. On pensait au départ qu’une seule dose suffisait pour assurer une protection à vie contre le virus. De nouvelles études ont montré qu’on n’observe pas systématiquement de séroconversion chez les enfants vaccinés. Autrement dit, tous ne développent pas d’anticorps pour combattre la maladie. « Cela pourrait concerner quelque 15 % des cas, qui nécessitent alors une seconde dose », précise Kisakye. En ce sens, le programme procède à un double rattrapage.

Manœuvres défensives

Et ces rattrapages avancent bien. D’après Baganizi, 62 des 67 districts ayant signalé des flambées épidémiques de rougeole en 2025 ont achevé leurs campagnes de vaccination contre la rougeole et la rubéole. Il explique que les districts restants, dont Butaleja à l’est du pays ainsi que d’autres districts de la région du Karamoja, mènent actuellement des campagnes de vaccination.

« Le pays a déployé une équipe de riposte rapide, notamment composée d’épidémiologistes et de spécialistes en vaccination, afin d’aider 37 des districts à étudier les flambées épidémiques et interrompre la transmission, affirme Baganizi. L’équipe a également intensifié les tests en laboratoire et les analyses moléculaires des échantillons de cas suspectés de rougeole afin d’assurer une détection et une riposte rapides contre les flambées épidémiques.

Au moment de la rédaction de cet article, les autorités sanitaires étaient en mesure de confirmer que 43 des 67 districts touchés avaient pu déclarer la fin des flambées épidémiques, aucun cas de rougeole n’ayant été signalé depuis 42 jours. Quinze autres districts estiment les flambées sous contrôle et attendent les 42 jours obligatoires, et les neuf derniers sont encore confrontés à de nouveaux cas.

Mais les efforts défensifs ne s’arrêtent pas au contrôle des flambées épidémiques. Baganizi affirme que l’UNEPI a aidé plus de 111 districts à recenser les zones mal desservies et à élaborer des microplans de vaccination ciblant les enfants zéro dose et ceux n’ayant reçu qu’une seule dose de vaccin contre la rougeole et la rubéole. D’après lui, le programme a également mis à l’essai un projet de livraison de vaccins et de fournitures au dernier kilomètre dans l’est de l’Ouganda, en réponse aux difficultés liées au transport auxquelles sont confrontés les établissements de santé de la région. Le programme prévoit aussi une campagne de vaccination de suivi nationale contre la rougeole et la rubéole en octobre 2026.

« Certains facteurs socioéconomiques et culturels impactent encore la couverture vaccinale. Cependant, nous continuons d’encourager les parents à faire vacciner leurs enfants, affirme la docteure Immaculate Ampeire, médecin-cadre pour l’UNEPI. Nous collaborons avec les écoles pour nous assurer que les enfants reçoivent leur seconde dose du vaccin contre la rougeole et la rubéole avant de faire leur rentrée. »

« La difficulté réside dans le fait que nous administrons la plupart de ces vaccins à la naissance [et durant les premières semaines de vie], mais nous attendons le neuvième mois pour le vaccin antirougeoleux, et certaines mères oublient de revenir nous voir, explique Mworozi. C’est encore pire quand on leur dit de revenir 18 mois plus tard [pour la seconde dose]. »

« Mais nous devons continuer d’aller vers ces parents, dans les communautés mal desservies, car la vaccination est la meilleure protection qu’on puisse donner aux enfants », conclut-il.

Pas de retour en arrière

De retour dans le sud-ouest de l’Ouganda, le docteur Kabwiga regarde au loin, à travers la fenêtre de sa clinique.

« Il est malheureux que certaines communautés aient oublié d’où l’on vient, et qu’il faille aujourd’hui insister auprès des parents pour qu’ils fassent vacciner leurs enfants. Mais les vaccins ont été miraculeux. »

Grâce à la vaccination, « la rougeole n’est plus aussi fréquente qu’avant, explique Kabwiga. La maladie est moins difficile à maîtriser qu’elle ne l’était autrefois. »

« Grâce au vaccin contre la rougeole et la rubéole, nous avons évité des millions de cas de rougeole et des milliers de décès chez les enfants, rappelle-t-il. Nous avons fait beaucoup de chemin. Il n’est pas question de faire marche arrière. »