Protéger le corps des filles du Bénin : comment les femmes luttent contre les mutilations génitales féminines et pour la vaccination
Survivante des mutilations génitales féminines, Sanny Taïbatou sillonne les quartiers pour convaincre les familles de protéger le corps des filles — des maladies évitables comme de l’excision.
- 6 mars 2026
- 7 min de lecture
- par Edna Fleure
En bref
- Les premières tentatives de Sanny Taïbatou pour sensibiliser aux mutilations génitales féminines dans certaines zones du nord du Bénin se sont soldées par des échecs.
- Elle a depuis compris que l’information sur les risques ne suffit pas. Ce qui est en jeu, c’est une redéfinition progressive de la notion de protection — une conversation qui inclut aussi la vaccination.
- Une mère lui attribue le fait d’avoir épargné à sa fille l’épreuve qu’elle-même a subie. Une autre résume simplement : « Taïbatou est notre bonne étoile. »
Vendredi 6 février 2026, journée mondiale de lutte contre les mutilations génitales féminines, Sanny Taïbatou entame sa ronde dans le quartier Ladjifarani. La jeune femme d’une trentaine d’années frappe aux portes, s’assied avec les mères, parle calendrier vaccinal, maladies évitables, puis élargit la discussion aux pratiques culturelles qui continuent de mettre en danger la santé des filles.
Elle porte en elle la blessure infligée par sa grand-mère. L’excision a marqué son enfance. Mais elle se souvient aussi des maladies qui emportaient les enfants de sa génération.
Peu à peu, elle a compris que l’information seule ne suffit pas. Les résistances s’ancrent dans des normes sociales fortes : fidélité aux ancêtres, crainte de l’exclusion, pression du mariage.
« Quand j’étais petite, je n’ai pas eu accès aux facilités actuelles où des mécanismes sont mis en place pour qu’aucun enfant ne rate la vaccination », confie-t-elle. « Parmi les enfants de ma génération, beaucoup sont décédés de maladies incompréhensibles. Nombreux ont souffert de la polio et sont handicapés aujourd’hui. Si on avait eu les stratégies d’aujourd’hui, on aurait évité bien des choses. »
Pour Taïbatou, ces deux réalités appartiennent à une même histoire : celle d’enfants exposés à des risques que l’on peut aujourd’hui prévenir.
Crédit : UNICEF Bénin.
Au Bénin, les mutilations génitales féminines demeurent une réalité, particulièrement dans certaines régions du nord. Selon les données nationales, environ 9 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi une MGF, tandis que 0,2 % des filles de 0 à 14 ans sont concernées. Malgré l’interdiction de la pratique par une législation adoptée en 2003, elle persiste dans certaines communautés.
« Les mutilations génitales féminines restent largement pratiquées au nord du Bénin. Elles frappent plus d’une fille sur trois et n’ont reculé que de 10 % », selon le Dr Credi Nascimento, un médecin qui travaille régulièrement avec Taïbatou.
En parallèle, la vaccination infantile a progressivement gagné du terrain. Les relais communautaires sillonnent les quartiers pour informer sur le calendrier vaccinal, les maladies évitables, les rattrapages possibles. Mais là aussi, l’adhésion repose sur la confiance et le dialogue.
C’est dans cet espace que s’inscrit la stratégie de Taïbatou.
S’appuyer sur la confiance
Ses premières tentatives de sensibilisation individuelle contre l’excision se sont soldées par des échecs. Elle a alors rejoint le réseau des femmes leaders pour le développement, engagé depuis des décennies contre les MGF.
Peu à peu, elle a compris que l’information seule ne suffit pas. Les résistances s’ancrent dans des normes sociales fortes : fidélité aux ancêtres, crainte de l’exclusion, pression du mariage.
Sa stratégie consiste désormais à intervenir lors des séances d’information des relais communautaires. Elle y parle vaccination, un sujet de plus en plus accepté, avant d’aborder les mutilations.
Crédit : UNICEF Bénin
Dans la région, elle sert même de facilitatrice et permet aux agents vaccinateurs d’atteindre des milieux initialement hostiles à la vaccination. Elle a convaincu plusieurs femmes et hommes de la rejoindre dans ce combat, qui passe à la fois par le suivi régulier du calendrier vaccinal et par la lutte contre les mutilations génitales.
« Taïbatou, c’est notre bonne étoile », raconte Amina Orou, vendeuse de peaux de bœuf au marché Zongo. « Quand mon mari refuse de me laisser aller à la vaccination, c’est elle que j’appelle à la rescousse. Elle a tellement de bons arguments que mon mari cède facilement. »
Ces arguments reposent moins sur des injonctions que sur une proximité et une expérience partagée.
Sahana Tikandé, vendeuse de pagnes tissés, explique comment Taïbatou a empêché l’excision de sa fille. « J’ai été excisée et c’est seulement après vingt ans de mariage que j’ai pu avoir un enfant. J’étais condamnée à regarder ma fille subir le même sort. Mais grâce à elle, on a évité le pire de justesse. En plus de cela, j’ai pu faire les rattrapages de vaccination grâce à ses arguments pour convaincre mon époux. C’est une victoire que je chéris énormément. »
Dans ces conversations, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre. Il faut rassurer, expliquer, convaincre les maris, engager le dialogue avec les grands-mères.
L’excision est souvent présentée comme un héritage protecteur, une manière de préserver l’honneur et l’avenir matrimonial de la jeune fille. La vaccination, elle aussi, suppose d’adhérer à une forme de prévention dont les bénéfices ne sont pas toujours immédiatement visibles. Tant que la maladie ne frappe pas, le risque peut sembler abstrait.
Dans les deux cas, le travail consiste à redéfinir ce que signifie réellement protéger une fille.
Résistances et ambiguïtés
Originaire d’une communauté peulh où l’excision est une norme héritée, Taïbatou est la seule de sa fratrie à s’y opposer.
Awa, praticienne ayant requis l’anonymat, fait partie de celles et ceux qui continuent de défendre ce qu’elle appelle un « héritage ancestral ». Elle participe aux initiatives visant à sensibiliser les familles à la vaccination, mais refuse d’abandonner l’excision.
« Il s’agit d’un rituel qui prépare la fille pour la vie de couple », explique-t-elle, irritée. « On ne voit pas tout ce que je fais pour la petite enfance ! Je suis de toutes les initiatives pour la vaccination des enfants, mais laisser l’excision, je ressens cela comme une trahison. Je ne peux pas trahir ma mère qui m’a remis ce couteau. »
Elle connaît Taïbatou et son combat. « Nous avons des combats communs comme la vaccination chez les enfants. Peut-être qu’un jour, elle arrivera à me convaincre », dit-elle dans un rire éclatant.
Crédit : UNICEF Bénin
Les chefs de village soutiennent majoritairement les campagnes de vaccination. Sur les MGF, ils avancent plus prudemment. « Ce n’est pas évident pour nous en tant que garants de la tradition de nous dresser contre nos us et coutumes. Il faut y aller pas à pas », explique Tikandé M’Bo, chef de village.
Le regard des soignantes
Le 18 février 2026, premier jour du jeûne musulman, Taïbatou organise une nouvelle séance avec l’appui d’une sage-femme.
Nancy travaille à l’hôpital de zone depuis dix ans. Elle a vu les conséquences des deux réalités. « Avant d’être affectée ici, je n’imaginais pas le travail à faire. J’ai été témoin de situations graves concernant les enfants. »
Pour aller plus loin
Elle continue de recevoir des petites filles, parfois des bébés, souffrant d’hémorragies après une excision. « Le discours pour se défendre reste ancré dans la tradition. C’est difficile. »
Rebecca, infirmière dans le même centre, souligne que certaines familles choisissent encore de rester à domicile en cas de complication. « Les filles excisées sont souvent soignées à domicile. De nombreuses familles ne recherchent pas de soins médicaux professionnels par peur de représailles. »
Redéfinir la protection
Au Bénin, les relais communautaires rencontrent régulièrement les familles pour parler de nutrition, d’hygiène, de vaccination ou encore de planification familiale. À Parakou, ces échanges servent désormais aussi à questionner une pratique longtemps considérée comme protectrice.
Pour Sanny Taïbatou, le lien est évident. Les discussions qui permettent de rattraper une dose de vaccin manquée peuvent aussi ouvrir la voie à une remise en question de l’excision.
Les changements ne sont pas immédiats. Certaines familles adhèrent, d’autres hésitent. Les résistances existent encore.
Mais dans les cours des maisons et lors des réunions de quartier où l’on consulte les carnets de vaccination, l’idée même de ce qui protège une fille évolue progressivement, conversation après conversation, famille après famille.