En République centrafricaine , comment un père sceptique est devenu un défenseur de la vaccination
À Bangui, capitale de la République centrafricaine, les hommes ont souvent le dernier mot en matière de vaccination — et leur décision est trop souvent un refus catégorique. Le projet Zéro Dose Zéro Barrière a compris qu’en encourageant les pères à discuter entre eux, il pouvait contribuer à lever certaines réticences.
- 12 mai 2026
- 7 min de lecture
- par Moussa Mbodji , Lois Esther , Fabrice Latou , Olivier Konan
Les tensions étaient vives dans l’appartement de deux pièces du troisième arrondissement de Bangui que partagent Ousna Mahamat, 31 ans, son mari, Ali, et leurs trois enfants.
La malchance s’était trop souvent abattue sur la famille. À deux reprises en 2023, le marché où Ali vendait des produits comme du sucre, du café, du savon et du thé avait été ravagé par un incendie, leur faisant perdre tous leurs biens.
Depuis, Ousna partageait la responsabilité des finances du foyer. Dans la cour de sa maison, elle achetait et revendait du bois de chauffage pour subvenir aux besoins de la famille.
© World Vision CAR-2025
À leurs difficultés financières persistantes s’ajoutait un désaccord au sein du couple sur la meilleure façon de protéger la santé de leurs deux filles et de leur fils, tous âgés de un à quatre ans. Ali avait catégoriquement interdit à sa femme de les faire vacciner, laissant Ousna inquiète de ce que l’avenir pourrait réserver à des enfants non protégés.
Aux origines des craintes
Le refus de la vaccination tient, dans de nombreux cas, à un simple manque d’informations fiables, faisant autorité. Beaucoup de parents ne savent pas vraiment ce qu’est un vaccin, comment il permet de prévenir les maladies, ni quels bénéfices il peut avoir pour la santé de toute la famille.
Le rapport d’analyse GESI indique que, dans la plupart des ménages de chacune des quatre régions sanitaires, les décisions concernant la vaccination des enfants étaient principalement prises par les pères.
Une autre question cruciale pèse sur les décisions des parents, de manière particulièrement aiguë dans les zones fragilisées par les conflits : peut-on faire confiance à celles et ceux qui administrent ces vaccins ? En l’absence de réponses claires, les rumeurs prennent le dessus. Les théories du complot et la désinformation se propagent, alimentant la peur et l’anxiété croissante au sein des communautés.
Dans un tel climat d’incertitude, même une affirmation manifestement fausse peut suffire à détourner des familles des services de vaccination. La confiance fragmentée et les divisions sociales qui en résultent peuvent alors bloquer le dialogue — pourtant seule issue possible à cette impasse dangereuse et conflictuelle.
Comprendre le contexte
La République centrafricaine (RCA) est l’un des pays les plus fragiles au monde. Selon le rapport de situation d’avril 2026 de l’UNFPA, 429 000 personnes y sont déplacées à l’intérieur du pays en raison des conflits et d’autres crises. Parallèlement, 60 000 réfugiés et demandeurs d’asile, dont beaucoup fuient le conflit au Soudan, ont franchi les frontières internationales pour trouver refuge en RCA, où ils dépendent désormais d’un système de santé déjà sous pression. En outre, 2,3 millions de personnes – soit 43 % de la population totale du pays – sont considérées comme ayant un besoin urgent d’aide humanitaire.
Cette population est également particulièrement vulnérable aux maladies évitables. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), 251 000 enfants âgés de 12 à 59 mois sont sous-vaccinés ou n’ont jamais reçu aucun vaccin (« zéro dose »), et 45 % des enfants âgés de 12 à 23 mois n’ont jamais été vaccinés.
En août 2025, l’organisation internationale de la société civile World Vision a mené une analyse sur l’égalité de genre et l’inclusion sociale (GESI), afin de mieux comprendre les obstacles à la vaccination dans quatre districts sanitaires du pays : Carnot/Gadzi, Mbaïki, Bangassou et Bangui II, qui comprend la capitale, Bangui.
Pour aller plus loin
Ces sites ont été choisis spécifiquement pour refléter la diversité des situations sociales, culturelles et sécuritaires que l’on retrouve en République centrafricaine. Carnot/Gadzi illustre la grande diversité sociale et économique des zones minières. Mbaïki met en évidence la marginalisation des communautés Aka. Bangassou, où les taux de vaccination sont très faibles, connaît une situation d’insécurité permanente, avec de nombreux réfugiés et personnes déplacées à l’intérieur du pays, et accueille notamment un camp de réfugiés soudanais. Enfin, Bangui II représente la densité urbaine.
L’analyse GESI menée à Bangui II visait à identifier les obstacles spécifiques liés au genre et à l’inclusion sociale auxquels se heurtent les communautés marginalisées, notamment les Peuls et les Aka, ainsi que les étrangers, dont des réfugiés congolais, soudanais et tchadiens, dans l’accès aux services de vaccination, en particulier pour les enfants zéro dose et sous-vaccinés vivant au sein de ces groupes.
Un obstacle répandu à la vaccination
Le rapport d’analyse GESI indique que, dans la plupart des ménages de chacune des quatre régions sanitaires, les décisions concernant la vaccination des enfants étaient principalement prises par les pères.
Une personne interrogée dans le cadre de l’enquête a déclaré : « La décision d’emmener un enfant se faire vacciner reste entre les mains des pères ou de la belle-famille. »
Une femme musulmane du district sanitaire de Bangui II a déclaré, dans l’enquête, qu’elle « doit obtenir l’autorisation de son mari pour sortir de la maison », ce qui entraîne souvent des retards, voire des refus catégoriques, en matière de vaccination.
Une approche ciblée
Après avoir achevé l’analyse GESI, en septembre 2025, World Vision a organisé une série de réunions exclusivement destinées aux pères.
Dans le quartier de Gbaya Dombia, où vit Ousna, l’équipe de World Vision a bénéficié du soutien du chef de quartier et d’une organisation locale de la société civile appelée Wali ti 3ème. Leur connaissance approfondie et collective des dynamiques sociales locales a aidé l’équipe de World Vision à identifier huit hommes, parmi lesquels des membres influents de la communauté et des habitants ordinaires, qui ont accepté de participer aux réunions de groupe, organisées dans un espace sûr et dédié au sein de la communauté.
En créant ces espaces réservés aux hommes, l’équipe espérait pouvoir répondre directement à leurs inquiétudes et à leurs questions, voire faire de ces hommes des défenseurs actifs de la vaccination.
Dans un espace sûr, tout peut changer
Les hommes se sont assis et ont longuement discuté entre eux de leur méfiance à l’égard des vaccins. Un facilitateur de santé formé par World Vision a écouté leurs craintes, leurs doutes, ainsi que ce que ces hommes savaient — à tort ou à raison — de la vaccination.
Les inquiétudes et les questions soulevées par les hommes qui ont participé à ces réunions portaient sur plusieurs sujets : le mauvais accueil réservé à leurs épouses dans les centres de santé, mais aussi leurs propres emplois du temps chargés, si prenants qu’ils en viennent à négliger le suivi vaccinal.
Au cours des discussions, les pères ont posé des questions directes : « Pourquoi la vaccination est-elle réservée aux enfants et non aux adultes ? » ou encore : « Pourquoi certaines personnes disent-elles que le vaccin rend les enfants malades, puisque l’on observe souvent de la fièvre chez les enfants vaccinés, parfois accompagnée de vomissements ? »
D’autres se sont interrogés : « Pourquoi nos femmes sont-elles parfois si mal traitées à l’accueil du centre de santé ? » Un autre homme a demandé : « Comment pouvons-nous suivre facilement le calendrier vaccinal lorsque nous sommes très occupés, par exemple à nous occuper du bétail dans les pâturages, d’autant plus que nous ne voulons pas laisser nos femmes sortir seules avec les enfants ? »
Après avoir écouté les préoccupations et les questions des hommes, le facilitateur de santé de World Vision leur a transmis calmement des informations claires : ce que contient un vaccin, pourquoi il protège et ce qui peut arriver à un enfant non vacciné.
Le mari d’Ousna, Ali Mahamat, a participé à l’une de ces réunions réservées aux hommes. Ensuite, il est rentré chez lui et a dit à Ousna qu’elle pouvait faire vacciner leurs trois enfants. Ousna avait presque perdu espoir, mais désormais, il n’y avait plus de peur. Son interdiction de vacciner les enfants avait été levée et oubliée.
Un engagement inspirant
Le mari d’Ousna a voulu partager son histoire avec d’autres pères. Lors de la réunion suivante, il a pris la parole devant les autres hommes. Il leur a parlé de ses craintes passées, puis de la façon dont son regard avait changé. Il a déclaré : « Avant, je ne voulais pas que ma femme fasse vacciner nos enfants ; je pensais que c’était dangereux. Mais après avoir discuté avec le facilitateur de World Vision, j’ai compris. Moi aussi, je veux aider. J’ai compris mon rôle de père. » Aujourd’hui, Ali Mahamat participe activement à ces séances d’information. Avec d’autres pères devenus défenseurs de la vaccination grâce aux réunions réservées aux hommes, il encourage et informe les autres pères de sa communauté.
Un autre père ayant participé aux mêmes séances réservées aux hommes qu’Ali Mahamat a déclaré : « Ces échanges entre hommes m’ont permis d’écouter des informations fiables et de poser mes questions. Aujourd’hui, ma perception a changé, et je considère que la vaccination est importante. »
Inspirée par l’engagement de son mari en faveur de la vaccination, Ousna Mahamat est désormais membre de Wali ti 3ème. En sango, la langue locale, « Wali » signifie « femme ». Le nom se traduit littéralement par « Femme du 3e » arrondissement. Ousna déclare : « Ensemble, nous allons sensibiliser et mobiliser de nombreuses femmes, et même des hommes, pour faire vacciner leurs enfants. »
Des résultats mesurables
En septembre 2025, les activités de mobilisation communautaire du projet Zéro Dose Zéro Barrière, notamment les espaces réservés aux hommes, ont permis d’identifier 106 enfants zéro dose dans les quatre districts sanitaires.
Ces premiers succès ont servi de base à des avancées plus importantes : en décembre 2025, l’équipe de World Vision et de Wali ti 3ème avait atteint 858 enfants zéro dose.
La création d’espaces de dialogue adaptés aux réalités sociales a permis de surmonter certaines résistances : à Bangui, l’évolution d’un père a ouvert la voie à celle d’une famille, puis à un engagement communautaire plus large, démontrant qu’une écoute structurée peut être un levier décisif pour réduire les obstacles à la vaccination.
Comment Gavi apporte son soutien
Afin de contribuer à l’augmentation de la couverture vaccinale dans les pays à faible revenu, Gavi, l’Alliance du Vaccin, a lancé une série d’opportunités permettant à des organisations de la société civile (OSC) de mettre en œuvre des projets visant à atteindre les enfants zéro dose et les communautés sous-vaccinées.
World Vision a reçu un soutien de Gavi par l’intermédiaire de ce mécanisme de financement pour son projet Zéro Dose Zéro Barrière en République centrafricaine, et les organisations locales de la société civile Wali ti 3ème et FAFECA sont les partenaires de World Vision dans ce projet.
Gavi est appuyée par MannionDaniels, un cabinet de conseil spécialisé dans la santé mondiale et le développement social, qui travaille avec Oxford Policy Management (OPM) au sein d’un consortium chargé de gérer un mécanisme complet de gestion de fonds.