Au Congo-Brazzaville, la vaccination se joue sur la confiance
À Pointe-Noire, la vaccination ne se décide pas uniquement au centre de santé. Elle se joue au seuil des maisons, dans les échanges entre mères, agentes de santé et voisins — là où se construit, ou se reconstruit, la confiance.
- 23 avril 2026
- 5 min de lecture
- par Brice Kinhou
À Matindé, un quartier populaire de Pointe-Noire, une mère appelle ses enfants et leur ordonne de rentrer dès qu’elle aperçoit l’équipe de vaccination.
Devant la parcelle ouverte, où quelques maisons en planches bordent un terrain de terre battue, les agentes s’arrêtent. La mère refuse de les laisser approcher. Elle évoque des rumeurs entendues au marché, dans le quartier. Les vaccins seraient dangereux.
Les agentes de vaccination ne partent pas. Elles expliquent. Les effets secondaires, disent-elles, sont temporaires et normaux. La discussion s’installe, lentement. Une voisine s’approche, fait vacciner son enfant sous leurs yeux. Le temps s'étire.
Finalement, la mère accepte.
Convaincre, maison après maison
À Matindé, ce type de scène est devenu familier. Ici, la vaccination ne se limite plus aux murs du centre de santé intégré Saint-Joseph : elle se joue dans les ruelles, au seuil des maisons — parfois en quelques minutes, parfois au fil de plusieurs visites.
Au centre de santé intégré Saint-Joseph, une équipe mène un travail discret mais essentiel : retrouver les enfants et les mères qui ont manqué une ou plusieurs doses de vaccin. Deux à trois fois par semaine, elle part en porte-à-porte pour rattraper des parcours interrompus — une étape devenue cruciale pour éviter les ruptures de protection.
Car les enfants concernés ne sont pas tous les mêmes. Certains n’ont jamais reçu de vaccin. D’autres ont commencé leur calendrier, puis ont cessé de revenir. Tous ont en commun d’avoir disparu, à un moment, du suivi de santé.
Crédit : Brice Kinhou
« Un enfant non vacciné reste exposé et constitue un risque pour son entourage en cas d’épidémie », rappelle la Dre Préfina Engoma, cheffe du centre. Elle accompagne régulièrement les équipes sur le terrain. « Ma présence rassure les parents les plus méfiants. Je leur parle aussi de mon expérience en tant que mère. »
Retrouver les enfants absents
Le travail commence bien avant la tournée. Les registres de naissance et de vaccination sont passés au crible pour repérer les retards et cibler les zones.
« Nous identifions les enfants en retard et les mères qui n’ont pas achevé leur suivi vaccinal. Mais sur le terrain, nous trouvons toujours d’autres familles », explique Nathalie Elenga, responsable du Programme élargi de vaccination (PEV).
Chaque mois, environ 70 à 80 enfants sont ainsi identifiés comme étant en retard dans leur vaccination. Parmi eux, entre 65 et 75 sont finalement rattrapés lors des tournées.
Sous un soleil souvent écrasant, l’équipe avance de porte en porte. Singui Milka Darina, agente communautaire, connaît les lieux et les personnes. Elle sait aussi que la résistance ne tient pas toujours à un refus frontal.
« Les gens ont besoin de comprendre pourquoi la vaccination est importante, pas simplement d’obéir. Quand il y a des préjugés, on prend le temps de parler », dit-elle. « À la fin, beaucoup acceptent. »
Aujourd’hui, selon les équipes, environ neuf parents sur douze finissent par accepter la vaccination après discussion.
Crédit : Brice Kinhou
Ce n’était pas le cas auparavant. Avant la mise en place des tournées de porte-à-porte, de nombreux enfants recevaient une première dose sans jamais achever leur série vaccinale. Certaines familles ne revenaient pas au centre pour des raisons sociales, financières ou liées à des croyances. D’autres fermaient leur porte à l’approche des équipes.
Avec le temps, la situation évolue. Certaines mères viennent désormais d’elles-mêmes au centre de santé, sans attendre le passage des équipes.
Ce qui résiste encore
Mais tout ne se résout pas par la discussion.
« Les cas les plus difficiles sont les refus catégoriques », explique la Dre Engoma. « Ils concernent souvent des parents influencés par certains responsables religieux qui présentent la vaccination comme dangereuse ou contraire à leurs croyances. Dans ces cas-là, ni la sensibilisation sur le terrain ni les réseaux sociaux ne suffisent toujours. »
Ce sont ces enfants-là que les équipes n’arrivent pas à rattraper.
Pour les autres, la confiance se construit progressivement. Sur le terrain, un élément revient constamment : le rôle des femmes. Professionnelles de santé, agentes communautaires, mères : elles sont au cœur de la mobilisation.
« Quand une femme parle à une autre femme, la confiance s’installe », observe Singui Milka Darina. « Parfois, les mères elles-mêmes deviennent des ambassadrices. »
Pour aller plus loin
C’est le cas de Divine. D’abord réticente, elle a changé d’avis après plusieurs échanges avec les équipes. « J’avais peur pour mon enfant. Mais après leurs explications, j’ai compris. Maintenant, j’encourage d’autres mamans à faire vacciner leurs enfants », raconte-t-elle.
Entre terrain et réseaux sociaux
La sensibilisation ne se joue plus seulement dans les rues. La Dre Engoma a investi les réseaux sociaux, notamment TikTok et Facebook, où elle rassemble plus de 30 000 abonnés.
« Aujourd’hui, si nous ne sommes pas présents en ligne, d’autres discours — parfois erronés — prennent le dessus », explique-t-elle.
Ses publications abordent le calendrier vaccinal, les effets secondaires ou les fausses informations. Elles suscitent des réactions, des questions, parfois des débats.
« Une mère m’a écrit après avoir vu une vidéo pour me dire qu’elle avait finalement décidé de faire vacciner son enfant », raconte-t-elle.
En combinant porte-à-porte et présence en ligne, l’équipe adapte ses méthodes à des réalités multiples. Les obstacles ne disparaissent pas, mais certains pèsent moins qu'avant.