Bébé à bord : des femmes motocyclistes aident les femmes enceintes dans la campagne kényane
Chevauchant leurs motocyclettes roses, les « Boda Girls » ont pour mission d’amener les femmes enceintes à leurs rendez-vous d’hôpital, à l’heure et gratuitement.
- 8 mai 2026
- 8 min de lecture
- par Angeline Anyango
En bref
- Jane William Atieno est une « Boda Girl », une conductrice de taxi-moto pas comme les autres. Elle travaille pour un projet sans but lucratif de santé maternelle dirigé par l’hôpital du comté de Siaya.
- Le manque de moyens de transport est l’une des principales raisons pour lesquelles les femmes enceintes pauvres du Kenya ne reçoivent pas tous les soins de santé dont elles ont besoin. Une course sur l’une des motos roses des Boda Girls est gratuite. « Je n’ai pas de travail. Maintenant, je peux garder le peu d’argent qu’il me reste pour me préparer à la naissance de mon enfant », a déclaré une jeune mère.
- Le personnel hospitalier constate un changement dans les statistiques. Depuis la création du programme, le nombre de femmes qui fréquentent les soins prénatals et qui accouchent à l’hôpital a monté en flèche.
Comté de Siaya, ouest du Kenya. Dans l’air frisquet d’un vendredi de mars, Jane William Atieno, 27 ans, traverse le village de Sango sur sa moto rose. La motocycliste contourne avec adresse les mares et nids-de-poule remplis d’eaux stagnantes.
Elle se gare à quelques mètres d’une habitation, où sa deuxième cliente de la journée, Mercy Atieno, attend pour être conduite à son rendez-vous de soins prénatals.
Jane n’est pas une conductrice de taxi-moto comme les autres. Elle travaille pour un programme appelé Boda Girls – le nom est inscrit en toutes lettres sur le réservoir de son engin –, une initiative de santé maternelle dirigée par l’hôpital de la Fondation Matibabu.
Organisation sans but lucratif créée en 2004, la Fondation fournit des soins de santé abordables à quelque 200 000 personnes par l’intermédiaire de son hôpital, de plusieurs cliniques satellites, de programmes de santé communautaire et d’un collège de soins infirmiers. Or, dans le comté de Siaya, les indicateurs de santé maternelle montraient en lumière des lacunes persistantes. C’est ainsi qu’en 2020, grâce au financement de la Fondation Tiba des États-Unis, un service de transport sur véhicules à deux roues pilotés par des femmes à l’intention des jeunes mères et des femmes enceintes a vu le jour.
Pour Mercy, enceinte pour la première fois, le service de transport gratuit a été d’un grand soulagement. Normalement, elle aurait dû payer 200 shillings kenyans (1,55 dollar US) pour un transport depuis son village, une dépense très difficile à assumer selon elle : « Je n’ai pas de travail. Maintenant, je peux garder le peu d’argent qu’il me reste pour me préparer à la naissance de mon enfant ».
Être une Boda Girl
Il est 9 h lorsque Jane coupe le moteur dans le parking de l’hôpital de la Fondation Matibabu. Elle accompagne Mercy à la clinique de santé maternelle et infantile, promettant de revenir la chercher dans l’heure.
À l’intérieur de la clinique, des dizaines de femmes, certaines enceintes et d’autres avec des nouveau-nés, font déjà la queue.
« C’est mon troisième rendez-vous en soins prénatals. J’ai hâte de vérifier mon poids, de rencontrer mon médecin et de repartir avec mes suppléments d’acide folique », dit Mercy, qui est enceinte de quatre mois.
Elle ajoute : « Je recevrai aussi des comprimés antipaludiques qui me protègent et protègent mon bébé, parce que nous vivons dans une zone où le paludisme est endémique. »
Jane a commencé à travailler pour le programme Boda Girls de l’hôpital il y a un an et demi. Deux années se sont écoulées depuis qu’elle a appris à conduire une moto : une compétence rare et un travail encore plus exceptionnel pour une femme au Kenya.
Au cours de la formation, également coordonnée par l’hôpital, la perspective d’offrir le transport aux femmes enceintes et aux mères avec leur enfant de moins de cinq ans a été un puissant motivateur.
Au fil des ans, Jane a entendu beaucoup d’histoires de femmes obligées d’accoucher à la maison à cause de l’éloignement des structures de santé. Certaines de ces histoires ont une fin tragique. Plusieurs femmes de son entourage n’avaient pas fréquenté les cliniques de soins prénatals et postnatals, ratant des occasions de faire vacciner leurs enfants pour qu’ils soient en meilleure santé.
« J’avais hâte au jour où nous pourrions offrir les services aux femmes. Notre but est que la mère et l’enfant soient vivants et en bonne santé », dit Jane en souriant.
Ses tâches quotidiennes consistent à offrir un transport gratuit aux femmes qui ont besoin de soins prénatals ou postnatals, de moyens de contraception ou d’un dépistage du cancer du col de l’utérus.
Son autre rôle est de créer une demande pour ses services, ce qu’elle fait à l’occasion de rassemblements publics, par exemple au conseil du chef, à l’église, dans les réunions d’associations de femmes et dans les marchés.
« Au fil des années, j’ai réussi à former un vaste réseau de clientes, explique-t-elle. La plupart du temps, les clientes me sont recommandées par d’autres femmes, ce qui me facilite la tâche. »
Mercy Atieno, par exemple, a été présentée à Jane par sa sœur, qui était également une cliente. La sœur a confié à Jane que Mercy, aujourd’hui âgée de 19 ans, venait d’apprendre qu’elle était enceinte, n’avait pas de travail et éprouvait beaucoup de difficulté à se rendre à ses rendez-vous de soins prénatals.
Les deux femmes ont pris contact au début de janvier, et ont aussitôt commencé les allers-retours à la clinique de soins prénatals.
« J’ai le numéro de téléphone de Mercy, et je l’appelle pour communiquer et planifier nos visites à l’hôpital », explique Jane, qui se déplace toujours avec un bloc-notes où elle consigne les informations sur ses clientes, comme leur adresse, leur numéro de téléphone et les dates des rendez-vous en clinique.
À l’entrée de la clinique, Immaculate Achieng, 21 ans, et ses deux enfants viennent d’arriver sur une autre moto rose.
Immaculate a un rendez-vous avec une agente de santé pour une visite de routine avec Maryanne Akinyi, deux ans. Comme il n’y avait personne à la maison pour s’occuper de Marsha Griffith, cinq mois, elle a dû l’emmener.
C’est sa conductrice de moto, Brenda Awuor, qui reste sur un banc avec la petite Marsha, en attendant que l’infirmière Presence Omog ait fini d’examiner l’aînée.
Maryanne doit recevoir son vaccin antipaludique et un supplément de vitamine A. Ensuite, l’infirmière remet à la mère un comprimé de déparasitage en lui donnant les instructions pour l’administration à la maison le matin suivant.
Le prochain rendez-vous de Maryanne est le 4 septembre, mais celui de Marsha est dans quelques jours, ne manque pas de rappeler Immaculate à Brenda, alors qu’elles s’apprêtent à enfourcher la moto pour le voyage de retour.
Comment fonctionnent les Boda Girls
Faith Muasya, coordonnateur du programme Boda Girls à la Fondation Matibabu, raconte que le programme a été lancé début 2023, avec une première escouade de seulement quatre participantes inscrites à des cours de conduite motocycliste. À ce jour, le programme a formé 38 jeunes femmes.
Après leur formation, les jeunes pilotes avaient l’autorisation d’amener leurs clientes gratuitement à la structure de santé rurale.
Toutes les Boda Girls sont rémunérées : Faith explique qu’elles prennent en note l’identité des femmes qu’elles amènent à l’hôpital, ainsi que les services rendus, dans un rapport mensuel. Elles sont ensuite payées.
« Pour tenir les comptes, nous vérifions les informations fournies par les conductrices à la fin du mois en les comparant au registre de la clinique de santé maternelle et infantile », explique Faith.
Pour chaque transport gratuit jusqu’à l’établissement, le programme verse aux conductrices 100 shillings kenyans (0,77 dollar US).
Les deux premières années, les revenus des conductrices servent à payer leur moto.
Faith Muasya précise : « Nous remettons toujours aux nouvelles une motocyclette, pour qu’elles commencent à gagner un revenu. Une fois leur formation terminée, les femmes sont rémunérées en fonction du montant cumulé sur une base mensuelle. »
« Le programme fonctionne bien, poursuit-il Nos données ont révélé qu’en février, par exemple, nous avons réalisé 72 transports pour des accouchements supervisés, 229 pour des soins prénatals et 311 pour des soins postnatals. »
« Nos motocyclistes opèrent de 6 h à 18 h, tous les jours. Si une femme doit accoucher la nuit ou ne peut se déplacer en motocyclette, elle peut s’adresser aux services ambulanciers d’urgence », conclut-il.
Pour aller plus loin
Hausse des soins prénatals et des accouchements à l’hôpital
Evelyn Odero, responsable des services infirmiers de l’hôpital de la Fondation Matibabu, est du même avis que Faith Muasya : grâce au programme, l’établissement a enregistré une hausse de 67 % des accouchements supervisés.
« Au départ, on comptait entre 30 et 50 accouchements à l’hôpital par mois. Aujourd’hui, notre record est de 159 », précise-t-elle.
Selon elle, le nombre de rendez-vous prénatals a doublé : « En mai 2025, nous avons compté 236 rendez-vous, mais en décembre de la même année, leur nombre avait grimpé à 400. »
Le programme a résolu le problème des retards dus au transport qui, selon Evelyn, est l’une des principales causes des mortalités maternelles et infantiles. Le personnel de la santé signale également une hausse de la couverture vaccinale dans la région depuis le lancement du programme.
Plus qu’un service de transport
Pour de nombreuses clientes, les Boda Girls font plus que les reconduire à leur rendez-vous. Sarah Omenya se souvient qu’à une occasion, elle avait oublié son rendez-vous prénatal, et que les Boda Girls l’avaient appelée juste à temps pour le lui rappeler.
En fait, le docteur Edwin Ouma Oyugi, médecin en chef de l’hôpital de la Fondation Matibabu, précise que les Boda Girls suivent une formation en santé maternelle et infantile qui leur permet de déceler les différents signes de danger, ce qui contribue à une amélioration du pronostic de la grossesse.
« Les femmes de la communauté adorent cette idée. Elles sentent que les conductrices sont leurs alliées. Certaines ont confié qu’elles se sentent plus en sécurité », explique le docteur Oyugi.
Cela dit, il rappelle qu’au début du programme, les jeunes motocyclistes avaient beaucoup de difficulté à gagner la confiance des femmes, habituées à ce que ce soient des hommes qui conduisent des motos.
« L’une des solutions a été de nous allier avec des hommes motocyclistes, poursuit-il. Nous les engageons pour la formation, afin qu’ils ne perçoivent pas les femmes comme des concurrentes, et ces efforts portent leurs fruits. »
Le programme a été étendu aux comtés voisins de Kisumu et de Homa Bay, et on espère que cette expansion atteindra les 14 comtés de la région des lacs.
Davantage de Angeline Anyango
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