Au Togo, la vaccination commence pendant la grossesse — mais les obstacles persistent après la naissance

Au Togo, la vaccination des femmes enceintes est intégrée au suivi prénatal. Si ce cadre permet en théorie une protection progressive et complète, les retards et les ruptures de suivi restent une réalité. Pour les soignants, ces difficultés ne disparaissent pas à la naissance : elles continuent d’influencer la vaccination des nourrissons.

  • 20 avril 2026
  • 7 min de lecture
  • par Nephthali Messanh Ledy
Au Centre médico-social de Kangnikopé, une femme enceinte reçoit un vaccin dans le cadre de sa consultation prénatale, intégrée au suivi de grossesse. Crédit : Nephthali Ledy
Au Centre médico-social de Kangnikopé, une femme enceinte reçoit un vaccin dans le cadre de sa consultation prénatale, intégrée au suivi de grossesse. Crédit : Nephthali Ledy
 

 

Au Centre médico-social de Kangnikopé, dans l’est de Lomé, une nouvelle patiente franchit la porte. Madame Adjo, 28 ans, enceinte pour la première fois, s’avance avec hésitation vers le personnel soignant. « Bonjour, leur dit-elle, je suis là pour voir un médecin ».

Le test de grossesse réalisé à domicile s’étant révélé positif, elle vient effectuer sa première consultation prénatale. Après l’examen médical, elle est orientée vers l’équipe de vaccination, installée sur une terrasse au milieu de l’enceinte sanitaire.

« Comme cette dame, nous vaccinons systématiquement toutes les femmes qui viennent faire leur première CPN (consultation prénatale), quel que soit le nombre de mois », explique Eugène Aguidi, l’un des agents vaccinateurs présents ce jour-là. « Ici, tout comme dans les autres centres, la vaccination des futures mamans ne se fait pas comme un acte à part. Elle fait tout simplement partie du suivi habituel de la grossesse, de même que la pesée ou les conseils médicaux, mais aussi comme une porte d’entrée dans le système de soins. »

Après quelques échanges avec les équipes, la primigeste tend le bras. Le geste est simple, presque banal. Mais il marque une étape importante dans son parcours de grossesse. À la question de savoir si elle s’attendait à ce vaccin, elle répond avec un sourire mêlé de surprise : « oui et non. Je sais que je serai vaccinée lors de la grossesse, mais j’ignorais que cela allait être aujourd’hui ».

Une protection intégrée au parcours de soins

Au Togo, la vaccination maternelle fait partie intégrante du suivi prénatal. Elle ne relève ni d’une démarche isolée ni d’une simple formalité administrative, mais s’inscrit dans une logique de prévention globale, dès les premiers mois de la grossesse.

Selon les responsables du centre, le moment de la première consultation reste déterminant. Plus la femme enceinte se présente tôt, plus le schéma vaccinal peut être respecté dans de bonnes conditions. « Le plus tôt est toujours le mieux. Dès que la femme constate qu’elle est enceinte, elle doit aller se faire consulter et se faire vacciner. Le premier vaccin concerne le tétanos et la diphtérie, communément appelé Td. On fait une deuxième dose au deuxième rendez-vous, et ainsi de suite ».

« Pour une femme enceinte qui l’est pour la première fois, le schéma classique prévoit deux doses durant la grossesse », précise Eugène Aguidi. L’objectif est clair : prévenir le tétanos maternel et, surtout, le tétanos néonatal au moment de l’accouchement.

Pour les professionnels de santé, la consultation prénatale constitue ainsi bien davantage qu’un simple rendez-vous médical. « Les CPN servent à suivre la santé de la mère et du fœtus, prévenir et prendre en charge les complications au cours de la grossesse et de l’accouchement ; conseiller, informer et préparer la patiente sur la grossesse, l’accouchement et les suites de couche ; faire des examens et des bilans sanguins », rappelle Leyla Tchagnao, présidente de l’Association des sage-femmes du Togo (ASAFETO).

Le retard de consultation, un frein durable

Malgré l’existence de ce dispositif, les retards de suivi prénatal demeurent une réalité. Plusieurs sources rapportent que certaines femmes enceintes se présentent pour la première fois au sixième voire au septième mois de grossesse. D’autres n’effectuent qu’une partie du schéma recommandé.

Ces retards restent minoritaires, selon les soignants, mais ils persistent. Et pour les équipes de santé, ces retards ne sont pas sans conséquences au-delà de la grossesse.

Les raisons avancées sont multiples : contraintes économiques, organisation du quotidien, normes sociales, mais aussi, parfois, le rôle du conjoint. « Généralement, ce sont des femmes rurales qui sont concernées par ces cas, pour des raisons de mœurs et coutumes et d’activités champêtres », souligne Mme Tchagnao.

Pour les sages-femmes, ces situations suscitent à la fois frustration et inquiétude. « Nous prenons en charge ces cas dans leur globalité. Nous leur procurons des conseils nécessaires pour la poursuite de la grossesse, de l’accouchement, des suites de couches et pour les grossesses ultérieures », explique Mme Tchagnao, aujourd’hui retraitée, forte de plus de quarante années d’expérience.

Une protection plus incertaine quand le suivi commence tard

Dans ces circonstances, les équipes médicales misent avant tout sur la pédagogie. « Il nous arrive d’expliquer, dans ces cas, à la femme que sa protection vaccinale n'est pas complète parce qu'elle n'est pas venue assez tôt. Dans de telles situations, elles sont tristes mais comprennent nos explications, et décident de ne plus manquer les rendez-vous ».

À Kangnikopé, les agents de santé observent que le démarrage tardif du suivi prénatal a des conséquences directes sur la vaccination. Lorsque la première consultation intervient en fin de grossesse, le calendrier vaccinal devient plus difficile à compléter.

« Quand la première visite intervient au sixième ou septième mois, c’est un peu compliqué. On peut administrer une première dose, parfois une seconde si l’accouchement n’intervient pas trop vite, mais la protection devient plus incertaine », reconnaît un collègue d’Eugène Aguidi.

Le rôle déterminant du conjoint

Dans ce contexte, la décision de se rendre au centre de santé ne relève pas toujours de la seule initiative de la femme.

« Il ne suffit pas qu’une femme enceinte accepte le vaccin pour venir le prendre à temps, ou pour revenir à temps une nouvelle fois. Mais il faut qu’elle dispose du transport ou de l’argent, qu’elle ne soit pas retenue par d’autres occupations ou que la grossesse ne soit pas tenue discrète. Il faut aussi qu’aucune décision à la maison ne vienne bloquer son départ pour le centre », confie Da Améyo, enceinte de son deuxième enfant.

Au fil des témoignages, un élément revient avec insistance : la place du conjoint dans le suivi de la grossesse. Pour les professionnels, son implication peut faire la différence dans le respect des rendez-vous, des examens et de la vaccination.

« Nos hommes ne s’inquiètent pas suffisamment, ou ne s’impliquent pas assez, en ce qui concerne la vaccination de leurs femmes ou de leurs enfants », constate Eugène Aguidi. « On voit même certaines initiatives comme “Papa Champion” pour convaincre les papas de s’impliquer davantage ».

Des difficultés qui se prolongent après la naissance

Sur le terrain, certains soignants établissent un lien direct entre le suivi prénatal et la suite du parcours vaccinal de l’enfant.

« Dans la plupart des cas, une femme qui n’a pas été régulière dans sa propre vaccination pendant la grossesse accorde souvent moins d’importance à la vaccination de son enfant dès la naissance », explique Eugène Aguidi.

Autrement dit, les difficultés rencontrées pendant la grossesse tendent à se prolonger après la naissance.

Les observations divergent toutefois selon les équipes. Certains soignants notent que, malgré un suivi irrégulier pendant la grossesse, les mères font ensuite vacciner leurs enfants de manière plus régulière, notamment grâce au travail de sensibilisation mené en amont. D’autres, au contraire, observent une continuité des difficultés.

« Lors des campagnes de rattrapage sur le terrain, nous retrouvons généralement des enfants dont les mères n’avaient pas été complètement vaccinées », poursuit M. Aguidi. « C’est une situation regrettable, mais nous poursuivons nos actions de sensibilisation ».

Maintenir le lien malgré les ruptures

Face à ces ruptures de suivi, les équipes tentent de maintenir le lien avec les patientes. « Les femmes enceintes sont d’abord enregistrées dans nos registres. Lorsqu’elles ne reviennent plus, les relais communautaires peuvent aller les chercher à domicile, ou nous les appelons directement. Dans certains cas, nous organisons des stratégies avancées pour les vacciner dans leur zone ».

Pour Mme Tchagnao, plusieurs pistes peuvent encore être explorées, comme l’ouverture d’unités de vaccination directement intégrées aux services de maternité ou le renforcement des ressources humaines.

Mais au-delà des dispositifs, un constat s’impose pour les soignants : la protection de l’enfant commence bien avant la naissance.