L'ère coloniale a-t-elle encore aujourd'hui un impact sur la santé des populations ?

Une nouvelle étude suggère que les traumatismes historiques de l'époque coloniale française pourraient être responsables de la perte de confiance dans la médecine moderne et de la baisse des taux de vaccination observés aujourd’hui.

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Carte française de l'Afrique – 1989
 

Pendant des décennies, les populations autochtones de certaines colonies françaises, notamment le Cameroun et l'Afrique équatoriale française, ont été obligées de se soumettre à des interventions médicales qui, bien souvent, n'étaient ni sûres ni efficaces. Une étude qui va être publiée très prochainement dans l'American Economic Review, suggère que près de cent ans plus tard, leurs descendants habitant l’Afrique centrale subissent toujours les effets de ce traumatisme historique : ils ont moins confiance dans la médecine moderne et leurs taux de vaccination sont considérablement réduits.

L'étude, menée par les économistes Sara Lowes et Eduardo Montero, se penche sur les archives militaires françaises pour en extraire les données géographiques précises d’une série de campagnes médicales menées entre 1921 et 1956, dans ce qui constitue aujourd’hui le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, la République du Congo et le Gabon. En comparant ces données historiques avec les taux de vaccination actuels et les indicateurs indirects de la confiance dans la médecine, les chercheurs ont pu établir que le traumatisme causé par les campagnes coloniales avait été transmis aux générations suivantes, qui hésitent maintenant à avoir recours aux soins de santé.

Des erreurs historiques

Les campagnes coloniales, menées par des unités mobiles comprenant généralement des soldats, des médecins français, ainsi que des infirmières et des porteurs africains, visaient à lutter contre un certain nombre de maladies contagieuses. Les plus grandes campagnes se concentraient sur la trypanosomiase humaine africaine, ou maladie du sommeil, infection parasitaire mortelle transmise par la mouche tsé-tsé. Pour de nombreux villageois, ces rencontres avec les unités mobiles étaient souvent leur première expérience de la médecine occidentale.

L'étude rapporte que les méthodes utilisées lors de ces campagnes étaient souvent dangereuses. Les examens étaient souvent effectués sous la menace des armes. Le premier médicament utilisé dans ces campagnes de lutte contre la maladie du sommeil, l’Atoxyl, ne marchait contre le parasite qu'à des doses quasiment létales pour le patient, et induisait une cécité partielle ou totale chez environ 20 % des sujets traités. Il a parfois accéléré leur mort. Il a été remplacé par la Lomidine, qui a été prescrite à titre prophylactique, et donc injectée à tous les habitants des villages, même ceux qui étaient en bonne santé, alors que ce même médicament était considéré comme trop dangereux pour les Européens. Ses effets indésirables étaient en effet terribles : l’injection pouvait entraîner des syncopes, des accidents cardiaques, des gangrènes au point d’injection (dues à la contamination de l’eau mélangée à la poudre de Lomidine), et parfois la mort. Tout cela pour reconnaître, vers la seconde moitié du 20e siècle, qu’en réalité la Lomidine ne permettait pas de prévenir l’infection. [voir : "Le médicament qui devait sauver l'Afrique, un scandale pharmaceutique aux colonies", Guillaume Lachenal, La Découverte, 240 pages.]

Par ailleurs, l’utilisation de matériel non stérile lors de ces campagnes explique l’épidémie actuelle d’hépatite C en Afrique centrale.

Les répercussions actuelles

Les historiens et les anthropologues avaient déjà depuis longtemps fait épisodiquement des observations en faveur de la théorie selon laquelle la mémoire de telles campagnes est à l’origine de la méfiance des générations actuelles envers la médecine. Mais cette nouvelle étude fournit des preuves statistiquement solides, obtenues à partir de nouvelles données importantes, à la fois par leur ampleur et par leur localisation géographique précise.

Sur la base des statistiques de vaccination du Programme d’enquêtes démographiques et de santé, (Programme DHS, pour Demographic and Health Surveys), Lowes et Montero ont établi un indice de vaccination, fondé sur la proportion de vaccinations complètes par rapport à neuf vaccins infantiles. Après avoir pris en compte un grand nombre de variables pour les périodes historique et actuelle, ils ont constaté que l’indice de vaccination actuel était inférieur de 12,5 points de pourcentage pour les populations dont les ancêtres avaient fait l’objet de campagnes médicales pendant 15 ans (nombre moyen d'années pendant lesquelles ont eu lieu ces campagnes dans les régions concernées).

De même, les descendants de ces populations sont plus nombreux à refuser de se faire prélever du sang (par simple piqûre au bout du doigt) pour un dépistage gratuit du VIH et des anémies, ce que les chercheurs ont utilisé pour mesurer la confiance dans la médecine : cette augmentation est de 8,2 %. Les résultats des enquêtes de l'Afrobaromètre pour le Cameroun et le Gabon ont corroboré ces conclusions. Les habitants des régions où ont eu lieu ces campagnes coloniales sont actuellement plus nombreux à n’avoir aucune interaction avec les services de santé mis à disposition et retardent davantage le recours à ces services qui, pourtant, ne sont pas plus difficiles d’accès.

Les risques encourus à l'avenir

Lowes et Montero ont également mis en évidence d’autres répercussions, plus diffuses. Ils ont constaté qu’il était possible de prédire le taux de réussite des projets de coopération sanitaire gérés par la Banque mondiale en fonction des campagnes médicales menées à l’époque coloniale. Si l’on veut à l’avenir relancer le recours aux services de santé, il va falloir trouver les moyens de rétablir la confiance dans la médecine, concluent les chercheurs. Et pour cela, la compréhension de l'histoire peut s'avérer cruciale.