Au sud du Mali, la lutte contre les idées reçues sur la vaccination se joue sur scène
Dans des zones reculées du sud du Mali, les arts de la scène apparaissent comme un moyen efficace de répondre à la désinformation sur la vaccination.
- 7 juillet 2026
- 8 min de lecture
- par Abdoul Moutalib Ag Watane , Olivier Konan
À environ 170 kilomètres à l’est de Bamako, la capitale du Mali, dans le village isolé de Bananido, situé dans le district sanitaire de Barouéli, des éclats de rire et des applaudissements attirent l’attention des passants. Sous le grand neem de la place publique, des scènes inhabituelles se jouent devant un public rassemblé.
Le spectacle n’est pourtant pas un simple divertissement local : c’est une intervention de santé publique. Une troupe de théâtre itinérante de l’organisation de la société civile Amaan Gourma interprète une saynète consacrée aux décisions familiales en matière de santé, avec un accent particulier sur la vaccination.
Dans les communautés difficiles d’accès de Bananido et Nianzana, dans le sud du Mali, où intervient Amaan Gourma, les rumeurs sur la vaccination prolifèrent. Les craintes et la désinformation liées aux effets indésirables, les tabous religieux et les mythes persistants autour d’une prétendue stérilité provoquée par les vaccins entravent les efforts de vaccination dans les villages où la troupe présente ses spectacles.
Une avancée inédite au Sahel
En novembre 2024, le Mali est devenu le premier pays fragile ou touché par un conflit, soutenu par Gavi, à introduire le vaccin contre le virus du papillome humain (VPH), qui protège contre le cancer du col de l’utérus – et l’un des premiers pays du Sahel à franchir cette étape. Cette avancée majeure pourrait non seulement protéger des générations entières de femmes maliennes, mais aussi servir de modèle pour d’autres pays de la région, contribuant ainsi à l’objectif mondial de Gavi de vacciner 120 millions de filles contre le VPH dans les pays à revenu faible et intermédiaire d’ici 2030.
Toutefois, sa nouveauté a fait du vaccin contre le VPH, recommandé aux filles âgées de 9 à 14 ans, une cible particulière des rumeurs et des idées reçues.
Le refus vaccinal et ses conséquences sanitaires potentiellement graves suivent souvent la diffusion de fausses informations. Amaan Gourma a donc adopté une méthode créative et audacieuse pour déconstruire les mythes par le divertissement. Depuis juin 2025, cette organisation malienne de la société civile, soutenue par Gavi, transforme les places publiques en espaces interactifs de partage d’informations.
© Amaan Gourma, Mali
Une approche ancrée localement
La connaissance qu’a Amaan Gourma des pratiques et des hiérarchies locales est au cœur de son succès. « Les comédiens ne sont pas des étrangers : la troupe est composée de fils et de filles de la communauté, qui portent leurs messages dans les langues locales, comme le bambara, le soninké ou le peul », explique Abdoul Moutalib Ag Watane, coordinateur des programmes d’Amaan Gourma.
Non seulement les comédiens sont eux-mêmes issus des communautés, mais toute une chaîne de personnes de confiance prépare le terrain avant chaque représentation. Les agents de santé communautaires sollicitent l’autorisation des chefs ; les conseillers communaux et les responsables religieux relaient l’information. Les griots – conteurs traditionnels – font du porte-à-porte pour annoncer l’arrivée de la troupe. Quand la scène est prête, quelque 80 à 90 villageois se sont rassemblés pour assister au spectacle.
Quand la santé publique rencontre les arts de la scène
Seydou Ballo, 44 ans, est directeur de la radio locale de Barouéli et responsable à temps partiel de la programmation de la troupe de théâtre.
Avec l’équipe du projet et les comédiens, Ballo identifie les sujets à aborder. Ils élaborent ensuite des scénarios, avec l’appui technique du directeur du district sanitaire local. Pour Ballo, ses deux rôles s’inscrivent dans une même continuité : « À la radio, je diffuse l’information par la voix. Sur scène, je communique par le corps et par l’émotion. »
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Dans les saynètes de trois à cinq minutes d’Amaan Gourma, comédiens et acteurs mettent en scène l’inquiétude de parents, dont les doutes au sujet de la vaccination sont amplifiés par les rumeurs. Les risques liés à la non-vaccination créent une tension dramatique, ou suscitent un sentiment de culpabilité chez un parent qui n’a pas pris la bonne décision pour la santé de ses enfants ; puis le profond soulagement de voir ces derniers protégés se propage sur la place du village.
La plus jeune membre de la troupe est Fatoumata Sidibe, 22 ans. Sur scène, elle peut incarner le point focal santé, la relais communautaire, une femme déplacée à l’intérieur du pays ou encore une mère hésitante qui finit par changer de regard sur la vaccination.
Endosser ces rôles reconnaissables lui permet d’établir une relation de confiance avec le public et, souvent, d’ouvrir la voie à de véritables échanges avec les femmes. « Après les représentations, les femmes viennent vers moi en nombre. En tant que jeune agente de santé active, elles se sentent plus à l’aise pour venir me voir et me parler sans crainte », explique Sidibe.
La confiance par la familiarité
Ces échanges ont clairement montré aux membres de la troupe que voir des visages familiers mobiliser des codes locaux et culturellement adaptés pour aborder les problèmes de front contribue à lutter contre la méfiance bien réelle qui existe dans des zones difficiles d’accès comme Bananido ou Nianzana.
Une mère célibataire, visiblement émue par une représentation à Bananido, dans la région de Ségou, a confié : « J’avais peur des vaccins. Mais grâce à cette troupe, j’ai compris que le véritable danger, c’est de ne pas être vacciné. »
Une autre spectatrice, déplacée de son village en raison d’attaques menées par des groupes armés non étatiques ailleurs dans la région, a expliqué : « Je pensais que les vaccins étaient payants et qu’ils n’étaient pas accessibles aux personnes qui ne résident pas ici. Grâce au théâtre, j’ai compris que le vaccin est gratuit. »
En septembre 2025, lors d’une intervention dans un village de la région de Nianzana, un public captivé a demandé à la troupe de jouer la même pièce une seconde fois.
Des histoires qui ouvrent le dialogue
Les agents de santé locaux affirment que cette approche fait la différence. Mamadou Diallo, agent de vaccination dans l’aire de santé de Bananido, explique que le théâtre renforce son efficacité lors des visites à domicile : « Auparavant, je devais expliquer moi-même l’importance du vaccin à chaque foyer. Désormais, après les sketchs, les gens viennent plus facilement vers moi. Cela permet de gagner du temps et, surtout, je constate une nette diminution de la méfiance. »
Des stratégies de communication intégrées
Avant chaque intervention, Amaan Gourma contribue à sensibiliser les communautés à la vaccination en diffusant des messages dans les langues locales par l’intermédiaire de « messagers crédibles ».
Il s’agit de figures respectées, auxquelles les communautés font confiance. « On les appelle “messagers crédibles” parce qu’ils sont soigneusement sélectionnés et formés pour faire le lien entre la communauté et les services de santé. Ils inspirent confiance parce qu’ils comprennent les informations médicales et savent les expliquer dans un langage simple », explique Abdoul Moutalib Ag Watane, coordinateur des programmes d’Amaan Gourma.
Amaan Gourma a déployé cinq « messagers crédibles » par zone de santé. Issus des communautés locales, ils sont sélectionnés parmi des femmes aux profils variés : femmes au foyer, responsables d’organisations communautaires, vaccinatrices désignées par le Centre de santé communautaire, ou membres actives d’associations de santé communautaire.
Mariam Diarra, messagère crédible et membre active d’une association de santé communautaire à Bananido, illustre ce dispositif. Elle effectue des visites à domicile pour échanger avec les familles, répondre à leurs inquiétudes et préparer l’arrivée des équipes de vaccination, en particulier dans les foyers les plus hésitants. Elle contribue également à la production de spots radio et met ses talents de comédienne au service de sketchs conçus pour toucher un large public.
Les messages qu’ils élaborent ensemble sont diffusés six fois par jour sur la radio locale de Barouéli, DANAYA FM, par Seydou Ballo. Parmi les auditeurs assidus figure le chef de Barouéli, Bakari Traore, qui allume la radio en langue sarakolé dès son réveil, avant de rejoindre l’équipe d’Amaan Gourma pour ses visites de sensibilisation en porte-à-porte.
© Amaan Gourma, Mali
Des espaces sûrs pour faire évoluer les pratiques
Les visites à domicile, comme celles auxquelles participe Bakari Traore, permettent de maintenir un lien continu avec les communautés locales. Les familles sont informées de l’importance du calendrier vaccinal et de la manière de gérer les effets indésirables mineurs. Les enfants oubliés ou insuffisamment vaccinés sont identifiés directement au domicile des familles ; leurs noms sont consignés puis signalés aux équipes de vaccination lors des campagnes mobiles et en points fixes.
Fatoumata Diarra, mère de famille originaire de Boidié, dans l’aire de santé de Nianzana, raconte : « Grâce à la visite de l’équipe d’Amaan Gourma, j’ai compris que mon fils n’avait pas été vacciné contre la rougeole ; ils m’ont accompagnée jusqu’à la clinique mobile pour qu’il puisse être vacciné. »
Les familles visitées expriment souvent leur soulagement de recevoir des informations fiables à domicile. Les hameaux agricoles se trouvent parfois à 15 à 25 kilomètres des centres de santé de référence.
La troupe de théâtre est, elle aussi, devenue une présence appréciée dans la vie du village. Les comédiens se produisent à Bananido depuis moins d’un an, mais « les villageois attendent déjà leur retour », affirme Seydou Ballo.
Pour Amaan Gourma, c’est le signe le plus clair qu’un changement s’est opéré : les habitants souhaitent désormais parler de vaccination comme d’un sujet de conversation ordinaire, et la discussion part à présent de l’intérieur même des communautés.
Toucher tous les âges, des nourrissons aux adolescents
Grâce à ses activités d’information, d’éducation et de communication (IEC), Amaan Gourma est parvenue à susciter un véritable engagement des jeunes filles et de leurs communautés en faveur de la vaccination contre le VPH. En complément des activités de sensibilisation et de génération de la demande, Amaan Gourma apporte un appui logistique aux équipes de vaccination afin qu’elles puissent se rendre dans les zones les plus reculées et atteindre les foyers qui n’ont pas accès aux services de vaccination.
Selon le Système d’information sanitaire numérique (DHIS2), les efforts de mobilisation sociale d’Amaan Gourma ont permis l’administration de 1 820 doses de vaccin contre le VPH à des filles entre juin 2025 et mars 2026 dans le district sanitaire de Barouéli.
Le projet a également permis de sensibiliser près de 2 000 adolescents, mobilisés principalement dans le cadre d’interventions ciblées, notamment autour de la vaccination contre le VPH.