En Sierra Leone, le réseau Kombra mobilise les pères et les guérisseurs traditionnels pour atteindre les enfants zéro dose
Dans un pays où les normes patriarcales freinent encore souvent la vaccination des enfants, une organisation communautaire de terrain contribue à faire évoluer les mentalités.
- 23 juin 2026
- 5 min de lecture
- par Dr Smart Saffa , Olivier Konan
En Sierra Leone, de nombreux obstacles compliquent les efforts visant à atteindre les enfants zéro dose et sous-vaccinés. Les stratégies mises en place pour les atteindre doivent donc être tout aussi diverses.
Mais un défi social traverse les nombreux contextes du pays. Des communautés nomades des provinces du Nord et du Nord-Ouest aux bidonvilles urbains en pleine expansion et mal desservis de la capitale, Freetown, les normes patriarcales font obstacle à la protection des enfants.
Traditionnellement, dans ces communautés, les hommes détiennent le principal pouvoir de décision au sein du foyer, tandis que les femmes assument la charge des soins. Cette dynamique, renforcée par la dépendance financière des femmes à l’égard des hommes, ainsi que par des mythes et normes culturels – comme l’idée que les hommes devraient avoir le dernier mot – complique l’accès des femmes aux services de santé maternelle de base, et rend plus difficile la vaccination des enfants par leurs mères.
En clair : lorsque les mères n’ont ni l’autonomie ni les moyens financiers nécessaires pour se rendre dans les centres de santé, les enfants passent à côté de vaccins qui peuvent leur sauver la vie.
Un réseau qui rassemble les communautés
En mars 2015, l’organisation de la société civile (OSC) Focus 1000, bénéficiaire secondaire de la Croix-Rouge de Sierra Leone, a créé le réseau Kombra. Le nom « Kombra » vient du krio, une langue locale sierra-léonaise. Il désigne le soin, l’attention portée aux autres et le fait de rassembler les personnes.
Forte de plus de 10 000 membres, la coalition réunit des guérisseurs traditionnels, des commerçantes de marché et des chefs religieux, aux côtés de groupes de jeunes, d’OSC et de professionnels des médias, afin de mobiliser les communautés et de mener des actions d’éducation à la santé publique. Le réseau Kombra va à la rencontre des personnes là où elles se trouvent – dans les lieux de rassemblement communautaires, les écoles ou encore les foires commerciales locales, par exemple – afin de dissiper les craintes et les idées fausses autour de la vaccination, et de renforcer la confiance dans les soins de santé.
Au sein du Kombra Media Network, des journalistes travaillent avec des responsables locaux pour animer des émissions de radio interactives ; des commerçantes mènent des actions de sensibilisation « de marché en marché » à l’aide de mégaphones ; et des groupes de jeunes organisent des séances d’information sur la santé dans les écoles.
« Le réseau Kombra adopte une approche portée par les communautés, qui s’appuie sur les structures sociales existantes », explique Alhaji Mohammad Bailor Jalloh, directeur général de Focus 1000. « Notre objectif est de faire évoluer les dynamiques familiales, pour passer de structures traditionnelles inégales à des relations de partenariat plus équitables entre les hommes et les femmes. »
Remettre en question les normes de genre
L’un des moyens utilisés par le réseau Kombra pour y parvenir consiste à organiser des formations Gender Model Family (GMF), une approche positive et éducative visant à remettre en question les rôles de genre traditionnels et à promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes au sein des foyers et de la communauté au sens large.
Le réseau Kombra prend comme point de départ du dialogue les dynamiques de décision au sein des familles, y compris le rôle traditionnel des hommes comme chefs de foyer. Les formations GMF visent à encourager le partage des responsabilités et la prise de décision conjointe.
Ces formations contribuent à remettre en question des normes de genre traditionnelles qui obligent trop souvent les femmes à demander l’autorisation de leur mari pour accéder aux soins. L’espoir est qu’avec le temps, davantage de pères amènent leurs enfants se faire vacciner ou accompagnent leur épouse ou partenaire enceinte dans les centres de santé.
Et cette stratégie fonctionne : des couples ont fait état d’une évolution importante de leur point de vue depuis qu’ils ont suivi cette formation sur les questions de genre.
Alie Bangura et son épouse Zainab vivent à Freetown Rural – Waterloo. Alie se souvient de la manière dont les choses se passaient auparavant. « Avant la formation, c’est moi, le mari, qui décidais seul – et je disais non aux vaccins. »
Aujourd’hui, les choses ont changé. « Nous décidons ensemble », explique Zainab. « La formation a encouragé les maris à accompagner leurs femmes dans les établissements de santé. Nous parlons davantage de la préparation à l’accouchement et de la santé de nos enfants. Tout a changé. »
Une coalition de voix de confiance
Les guérisseurs traditionnels sont profondément respectés dans de nombreuses communautés sierra-léonaises pour leur connaissance des pratiques autochtones. Leur participation aux activités de plaidoyer et de formation donne donc aux initiatives de santé modernes une forme de légitimité culturelle auprès des communautés qui font confiance à leur avis et à leur autorité.
Le soutien des guérisseurs traditionnels peut contribuer à rapprocher les savoirs traditionnels et la médecine clinique, et ainsi renforcer la crédibilité des campagnes de vaccination aux yeux des communautés.
C’est là que le réseau Kombra joue un rôle important d’éducation et de sensibilisation pour encourager les communautés à faire vacciner leurs enfants en Sierra Leone.
À cela s’ajoute le fait que les guérisseurs traditionnels sont souvent eux-mêmes pères : le réseau Kombra peut donc atteindre à la fois leurs propres enfants et ceux des familles sur lesquelles ils exercent une influence.
Pour mobiliser ces relais essentiels, le réseau Kombra organise d’abord des réunions avec les guérisseurs traditionnels, animées par des agents de santé du Programme élargi de vaccination national et des OSC locales, dont Focus 1000. Ils y discutent de l’importance de la sensibilisation et de la stimulation de la demande pour les services de vaccination.
Pour aller plus loin
Quand les savoirs traditionnels rencontrent la médecine moderne
Joseph Lahai, père et guérisseur traditionnel, raconte : « Avant de rejoindre ce réseau, j’étais comme beaucoup de personnes dans ma communauté. Je regardais le vaccin avec une grande méfiance. En tant que guérisseur, mes patients venaient me voir avec leurs craintes, et j’avais entendu les rumeurs : le vaccin était censé nous faire du mal, c’était un outil venu de l’étranger. Je disais aux gens d’attendre, de s’en remettre uniquement aux méthodes traditionnelles », se souvient-il.
Musa Koroma est originaire du district de Kambia, dans le nord de la Sierra Leone. Pendant des années, il a joué le rôle de prestataire de soins de santé primaires en tant que guérisseur traditionnel. « J’utilisais la médecine traditionnelle pour soigner les maladies et j’étais sceptique à l’égard des vaccins », explique-t-il.
Les dialogues menés avec le réseau Kombra agissent comme un catalyseur et contribuent à faire évoluer le regard des guérisseurs sur la médecine conventionnelle. Ils ne renoncent pas à leurs propres pratiques, mais acceptent de rejoindre le réseau Kombra comme ambassadeurs de la vaccination auprès des familles, montrant ainsi que le respect mutuel entre savoirs traditionnels et médecine moderne peut sauver des vies.
Koroma a compris que : « Les vaccins ne remplacent pas mon rôle, mais ils constituent un outil pour empêcher les maladies de se déclarer, ce qui renforce notre communauté. »
Lahai ajoute : « Le changement ne s’est pas fait du jour au lendemain, mais grâce au réseau. Ce n’était pas simplement un responsable gouvernemental qui nous donnait des ordres ; c’était un dialogue. »
Aujourd’hui, le réseau s’est développé et intervient dans les 16 districts sanitaires de Sierra Leone, atteignant de nombreuses chefferies et villes du pays. La force du réseau Kombra réside dans sa composition vaste et diverse.
Comment Gavi apporte-t-elle son soutien ?
Pour contribuer à augmenter la couverture vaccinale dans les pays à faible revenu, Gavi a lancé une série d’opportunités permettant aux organisations de la société civile (OSC) de mener, par l’intermédiaire de son gestionnaire du Fonds pour les OSC, des projets visant à atteindre les enfants zéro dose et les communautés sous-vaccinées.
MannionDaniels, un cabinet international spécialisé dans la santé et le développement social, travaille en consortium avec Oxford Policy Management (OPM) et assure actuellement ce rôle, en fournissant des services complets de gestion des subventions.
Avec le soutien de Gavi par l’intermédiaire de ce mécanisme de financement, Focus 1000, une filiale de la Croix-Rouge de Sierra Leone, travaille à la mise en œuvre de ce projet de vaccination en Sierra Leone. Les avancées décrites dans cet article reflètent le renforcement des efforts collaboratifs des OSC, des équipes du Programme élargi de vaccination (PEV), des mobilisateurs communautaires et des agents de santé pour améliorer la couverture vaccinale et atteindre les enfants oubliés et les populations vulnérables.
Davantage de Dr Smart Saffa
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