Au Nigéria, la dengue gagne du terrain à mesure que les moustiques se multiplient
Souvent confondue avec le paludisme ou d’autres affections fébriles, la dengue peut passer inaperçue. Toutefois, le nombre de cas est en hausse dans tout le pays.
- 16 mars 2026
- 5 min de lecture
- par David Akinadewo-Adekahunsi
En bref
- La dengue a été isolée pour la première fois au Nigéria en 1960, cependant son incidence a augmenté considérablement ces dernières années.
- Les conditions optimales de reproduction des moustiques Aedes aegypti deviennent plus répandues sous l’effet de l’urbanisation et du changement climatique, poussant des États aussi différents que le Sokoto et l’Ondo à adopter des plans de prévention renforcée.
- Les personnels de santé soulignent qu’il est essentiel de fournir des informations claires à la population afin d’éviter toute panique et de maîtriser la propagation du virus.
Lorsque Mariam Issah a développé une fièvre persistante accompagnée d’une éruption cutanée et de courbatures en mai 2025, sa famille a supposé qu’il s’agissait du paludisme ou de la typhoïde, les deux maladies les plus couramment associées à la fièvre dans le Sokoto, État situé dans le nord du Nigéria où vit Mariam. Malgré les antipaludiques et le traitement intraveineux qui lui ont été administrés, son état ne s’améliorait pas.
Des tests réalisés plus tard à l’hôpital ont confirmé qu’elle était atteinte de dengue.
« J'ai eu très peur quand on me l’a dit », se remémore-t-elle. « J’avais perdu du poids, j’avais des maux de tête intenses et je ne pouvais pas dormir. Je ne savais pas comment je l’avais attrapée. »
La dengue continue d’être insuffisamment reconnue au Nigéria, cependant les spécialistes de la santé avertissent qu’elle n’est plus rare.
Le cas de Mariam Issah reflète une réalité plus générale au Nigéria : la dengue est présente, mais souvent invisible – mal diagnostiquée, sous-notifiée et éclipsée par des affections fébriles plus familières.
Selon les autorités sanitaires des États d’Ondo et de Sokoto, deux régions dans lesquelles des alertes de surveillance et des cas suspects ont été enregistrés et où des activités de préparation renforcée ont été menées ces dernières années, la menace devient plus visible à mesure que les changements climatiques et l’urbanisation redessinent les habitats des moustiques.
Une maladie présente de longue date, mais rarement reconnue
La dengue est transmise par piqûre de moustiques Aedes aegypti infectés. Ces moustiques prospèrent en milieu urbain et piquent principalement pendant la journée.
L’apparition de ce virus au Nigéria n’est pas récente. Isolé pour la première fois en 1960 à Ibadan, il est largement resté insuffisamment reconnu depuis, notamment parce que ses symptômes – fièvre élevée, maux de tête intenses, douleurs articulaires et musculaires, nausées et éruptions cutanées – ressemblent fort à ceux du paludisme et de la typhoïde.
Lorsque les analyses en laboratoire sont limitées, les cliniciens fondent souvent le diagnostic sur les symptômes, ce qui augmente le risque d’erreur de classification.
À l’échelle mondiale, la charge de la dengue est substantielle. Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), il y aurait quelque 390 millions d’infections chaque année, dont environ 96 millions conduiraient à une maladie clinique.
En Afrique, le nombre d’infections par la dengue notifiées a fortement augmenté ces dernières années. En décembre 2023, le nombre de cas s’était presque multiplié par neuf par rapport à 2019, avec plus de 270 000 infections et plus de 700 décès enregistrés dans de nombreux États membres de l’Union africaine. Les spécialistes de la santé publique attribuent cette augmentation à la fois à une meilleure détection et à l’expansion des habitats des moustiques.
Pourquoi les États d’Ondo et de Sokoto sont importants
L’État d’Ondo représente une zone écologique méridionale qui connaît une expansion urbaine rapide et des régimes des pluies en mutation, tandis que l’État de Sokoto illustre les vulnérabilités septentrionales liées à la hausse des températures, aux pratiques de stockage de l’eau et à l’évolution de la surveillance des maladies.
Pris ensemble, ces deux États illustrent l’émergence du risque de dengue dans les différents contextes climatiques et géographiques du Nigéria.
Pour aller plus loin
Le Commissaire à la santé de l’État d’Ondo, le Dr Banji Ajaka, a indiqué que l’État a renforcé les systèmes de surveillance des maladies, amélioré la notification par les établissements de santé et appris aux intervenants en première ligne à reconnaître plus tôt les symptômes typiques de la dengue.
Dans le Sokoto, la surveillance a été intensifiée après que des groupes de cas de fièvre ressemblant à un paludisme grave ont été signalés dans les zones de gouvernement local de Sokoto Nord et de Sokoto Sud en 2025. Le Commissaire à la santé de l’État, le Dr Faruk Umar Abubakar, a donné ordre aux cliniciens de soumettre les cas de fièvre persistante à un test de dépistage de la dengue, en particulier en cas de test de dépistage du paludisme négatif.
Changement climatique et expansion des moustiques
Les chercheurs associent le risque croissant aux changements environnementaux.
Selon le Dr Akinlolu Fawehinmi, Directeur de la recherche au Nigeria College of Natural Medicine Technology, la hausse des températures et la modification des régimes des pluies transforment l’écologie des moustiques.
« Les températures plus élevées accélèrent la reproduction des moustiques et écourtent leur cycle de vie », explique-t-il. « Conjugué à l’urbanisation, aux pratiques déficientes en matière d’évacuation et de stockage de l’eau, ce phénomène crée des conditions idéales pour les moustiques Aedes. »
Il ajoute que tant les fortes précipitations que la sécheresse peuvent faire augmenter la reproduction des moustiques. En effet, les inondations laissent derrière elles des mares d’eau stagnante, tandis que la sécheresse pousse les ménages à stocker l’eau dans des conteneurs non couverts.
« Ces signaux environnementaux – hausse des températures, inondations, humidité et croissance urbaine non planifiée – sont des indicateurs clairs d’augmentation du risque de dengue », affirme-t-il.
Vigilance renforcée suite à des flambées épidémiques dans des États voisins
Les inquiétudes ont redoublé lorsqu’une flambée de dengue a été confirmée en 2025 dans l’État voisin d’Edo, où 86 cas ont été signalés dans plusieurs zones de gouvernement local.
Les autorités sanitaires étatiques et les équipes nationales de surveillance des maladies ont participé à la riposte, et plusieurs États voisins, dont l’Ondo, ont décidé d’activer les mesures de préparation. Les centres d’intervention d’urgence ont été mis en état d’alerte, tandis que les campagnes d’assainissement ont été élargies afin de réduire les gîtes larvaires.
Orientations claires pour éviter toute panique
Selon les personnels de santé en première ligne, la sensibilisation du public est essentielle à la prévention.
Sayfullahi Wurno, infirmier au centre médical Tahir d’Achida, dans l’État de Sokoto, explique que la dengue se propage par piqûre de moustique, et non par contact de personne à personne. « Lorsque les gens comprennent cela, ils ont moins peur et sont plus enclins à prendre des mesures préventives », affirme-t-il.
Il souligne que si de nombreuses infections sont bénignes, elles peuvent néanmoins progresser vers une maladie grave, voire mortelle, en particulier lorsque la fièvre tombe, rendant cruciale une prise en charge hospitalière appropriée.
Éviter les piqûres de moustique demeure la protection la plus efficace. Il convient pour ce faire d’utiliser des répulsifs, de porter des vêtements de protection, de placer des moustiquaires aux fenêtres et d’éliminer toute eau stagnante.
Pendant l’alerte de surveillance dans l’État de Sokoto, les autorités sanitaires ont donné l’ordre aux hôpitaux de signaler sans délai les cas suspects, de renforcer la lutte anti-infectieuse et de collaborer avec les communautés en vue d’éliminer les gîtes larvaires.
Il a également été conseillé aux cliniciens d’éviter certains anti-inflammatoires susceptibles d’augmenter le risque de saignement chez les cas suspects de dengue et d’accorder la priorité aux soins de soutien.
Les responsables de la santé ont appelé à signaler rapidement tous foyers inhabituels de cas de fièvre et tous décès inexpliqués, insistant sur le fait que la détection précoce reste cruciale en matière de confinement.
À l’échelle mondiale, les stratégies de prévention évoluent. Deux vaccins contre la dengue ont été préqualifiés par l’OMS et Gavi, l’Alliance du Vaccin, a approuvé l’élargissement de son portefeuille de vaccins à l’appui des programmes de lutte contre la dengue. Cependant, les spécialistes estiment que pour que la vaccination généralisée soit possible au Nigéria, il faudra disposer de données de surveillance solides, obtenir l’adhésion politique et garantir un financement pérenne.
D’ici là, la lutte antivectorielle et la sensibilisation des communautés demeurent le premier moyen de défense.
Une menace silencieuse mais grandissante
La dengue continue d’être insuffisamment reconnue au Nigéria. Les spécialistes de la santé avertissent cependant qu’elle est moins rare qu’elle l’était.
L’expérience d’États comme l’Ondo et le Sokoto montre que la clé réside non pas dans la panique, mais dans la préparation. Pour l’instant, les actes quotidiens – éliminer les eaux stagnantes, reconnaître les symptômes tôt et renforcer la surveillance – peuvent être déterminants pour l’évolution de la situation.
Comme l’a observé Adenike Oguntola, agente de santé, la dengue n’est pas encore une urgence de portée nationale, mais elle pourrait bien le devenir si elle est ignorée.