Un nouveau moustique vecteur du paludisme provoque des flambées dans des villes africaines. Voici d’où il vient

Une analyse génétique suggère qu’Anopheles stephensi, un moustique adapté aux milieux urbains, serait probablement arrivé d’Asie du Sud — et qu’il aurait pu emporter avec lui une résistance aux insecticides.

  • 29 juin 2026
  • 6 min de lecture
  • par Linda Geddes
Origine de l’invasion d’An. stephensi en Afrique et mécanismes de résistance observés. Crédit : Tristan Dennis, Liverpool School of Tropical Medicine / The University of Queensland
Origine de l’invasion d’An. stephensi en Afrique et mécanismes de résistance observés. Crédit : Tristan Dennis, Liverpool School of Tropical Medicine / The University of Queensland
 

 

En bref

  • Anopheles stephensi est une espèce invasive de moustique, adaptée aux milieux urbains et capable de transmettre deux formes particulièrement dangereuses de paludisme. Pour mieux comprendre comment elle a envahi l’Afrique, ainsi que les bases génétiques de la résistance aux insecticides qui pourrait compliquer sa lutte, des chercheurs ont séquencé le génome de 645 moustiques collectés en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud.
  • Ils ont constaté que le moustique était très probablement arrivé d’Asie du Sud déjà doté de nombreuses caractéristiques de résistance qui l’aident à survivre aux insecticides couramment utilisés, avant d’établir une première population à Djibouti. Celle-ci aurait ensuite pu servir de point de départ à plusieurs fronts d’invasion en Afrique de l’Est et au Yémen.
  • Ces résultats pourraient fournir un cadre utile pour suivre la propagation future du moustique et mieux cibler les efforts destinés à le contrôler.

L’arrivée en Afrique d’une espèce de moustique adaptée aux milieux urbains inquiète les spécialistes du paludisme. Originaire d’Asie du Sud et du golfe Persique, et résistante à de nombreux insecticides couramment utilisés, les populations africaines d’Anopheles stephensi ont déjà été associées à des flambées inattendues de paludisme urbain à Djibouti et en Éthiopie. Elles risquent désormais d’exposer des millions de personnes supplémentaires à la maladie.

La plus vaste étude génomique jamais menée sur cette espèce révèle aujourd’hui à la fois comment le moustique serait arrivé en Afrique puis s’y serait propagé, et quelles bases génétiques pourraient expliquer sa résistance aux insecticides — une résistance susceptible de rendre sa lutte plus difficile.

« Si nous savons d’où il vient et comment il se déplace, nous pouvons nous appuyer sur ces informations pour définir les régions à surveiller et à cibler en priorité », explique le Dr Tristan Dennis, de la Liverpool School of Tropical Medicine, à Liverpool, au Royaume-Uni, qui a dirigé ces travaux.

Qu’est-ce qu’An. stephensi et pourquoi est-il si dangereux ?

Originaire d’Asie du Sud, An. stephensi est un moustique vecteur du paludisme, invasif et particulièrement bien adapté à la vie urbaine. Contrairement aux autres vecteurs africains du paludisme, principalement associés aux zones rurales, An. stephensi colonise facilement les réservoirs d’eau, les barils et d’autres contenants artificiels, ce qui lui permet de prospérer dans des villes densément peuplées. L’espèce est aussi capable de transmettre le parasite responsable de la forme la plus meurtrière du paludisme, Plasmodium falciparum, ainsi que P. vivax, principale cause de paludisme en dehors de l’Afrique subsaharienne. P. falciparum est l’espèce contre laquelle protège le vaccin antipaludique.

Depuis sa première détection à Djibouti, en 2012, An. stephensi s’est propagé dans la Corne de l’Afrique et au Yémen, avec des détections plus récentes au Soudan, au Kenya, au Nigeria, au Ghana et au Niger. Le moustique a déjà été associé à des flambées inattendues de paludisme en milieu urbain. Ainsi, entre janvier et mai 2022, environ 2 400 cas de paludisme ont été signalés à Dire Dawa, dans l’est de l’Éthiopie — une ville qui en recense habituellement quelque 200 par an.

« Sur un continent où le paludisme est généralement considéré comme une maladie rurale, et où les stratégies de lutte ont été conçues en conséquence, l’installation d’un vecteur urbain très efficace du paludisme à P. falciparum et à P. vivax risque de modifier l’épidémiologie de la maladie, de menacer quelque 126 millions de citadins et de compromettre des décennies de progrès dans la lutte contre le paludisme », écrivent Dennis et ses collègues.

Autre sujet d’inquiétude : les populations africaines d’An. stephensi présentent une résistance à plusieurs grandes familles d’insecticides, notamment les pyréthrinoïdes utilisés dans les moustiquaires imprégnées et les carbamates employés pour les pulvérisations intradomiciliaires. Jusqu’ici, toutefois, on ne savait pas précisément quelles mutations génétiques étaient à l’origine de cette résistance.

Comment cette espèce de moustique s’est-elle implantée en Afrique, puis propagée ?

Pour mieux comprendre comment le moustique s’est installé sur le continent africain, ainsi que les bases génétiques de sa résistance aux insecticides, Dennis et ses collègues ont séquencé le génome de 645 moustiques An. stephensi collectés en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud.

En comparant leurs ressemblances et leurs différences génétiques, les chercheurs ont pu reconstituer le parcours du moustique jusqu’en Afrique, ainsi que l’origine de la résistance aux insecticides qui facilite son implantation sur le continent.

Publiée dans Science, l’étude conclut qu’An. stephensi est très probablement arrivé d’Asie du Sud, avant d’établir à Djibouti une première population qui aurait ensuite servi de point de départ à plusieurs fronts d’invasion en Afrique de l’Est et au Yémen.

« Nos données — comme celles d’autres équipes — suggèrent que les ports ont constitué la principale porte d’entrée, et les données génétiques vont dans ce sens », explique Dennis à VaccinesWork.

« Nous pouvons aussi identifier les voies probables de propagation à venir. An. stephensi a été détecté au Nigeria en 2020, puis au Niger en 2025. Nos données suggèrent que les terrains plats et venteux du Soudan ont facilité sa progression, et soulèvent la possibilité que le couloir sahélien — par exemple le Tchad et la République centrafricaine — constitue une voie de propagation qui aurait simplement échappé jusqu’ici à une surveillance limitée. Il est vraiment urgent de le vérifier.

« À l’inverse, nous pensons que les hauts plateaux éthiopiens ont pu ralentir sa progression, et que l’invasion en cours au Kenya pourrait être freinée par la vallée du Rift, dont on sait qu’elle constitue une barrière aux déplacements chez d’autres espèces de moustiques. »

Comment la résistance aux insecticides favorise-t-elle la progression d’An. stephensi ?

L’étude suggère également qu’une grande partie des caractéristiques de résistance qui permettent au moustique de survivre aux insecticides aurait été importée d’Asie, plutôt qu’acquise après son arrivée en Afrique. Cela signifie qu’An. stephensi serait peut-être arrivé déjà doté de certains des outils nécessaires pour résister aux insecticides couramment utilisés, ce qui pourrait rendre sa lutte plus difficile.

« La résistance est largement répandue et très uniforme sur le plan génétique au Soudan, en Éthiopie, au Yémen et au Kenya, parce que l’ensemble de la population invasive dérive du même pool génétique limité », explique Dennis. « Cela peut sembler plus simple à gérer, mais c’est en réalité l’inverse : il n’y a pas de variation à exploiter. Si la résistance avait évolué localement dans chaque pays, on observerait une mosaïque de situations, qui permettrait de cibler différents insecticides selon les régions. »

Comment ces résultats pourraient-ils aider à lutter contre le paludisme et à le prévenir ?

Même si l’invasion concerne plusieurs pays, et que les conflits, l’insécurité et la faiblesse des systèmes de surveillance compliquent son suivi, les chercheurs estiment que leur analyse fournit un cadre utile pour suivre la propagation du moustique et mieux cibler les efforts de lutte.

« Savoir quels points de passage géographiques cibler pourrait être réellement utile », estime Dennis. Il cite l’exemple de l’Australie, qui s’efforce d’empêcher le moustique tigre invasif, Aedes albopictus, de se propager vers le sud depuis le détroit de Torrès grâce à une surveillance intensive et à des mesures de contrôle. « La même logique pourrait s’appliquer à des barrières naturelles comme la vallée du Rift, ou aux ports, qui constituent des points d’entrée probables », ajoute-t-il.

Le fait que l’invasion semble très probablement liée au commerce maritime depuis l’Asie du Sud suggère aussi que la surveillance des grands ports devrait être prioritaire, ceux-ci pouvant servir de portes d’entrée à de nouvelles introductions.

« En pratique, toutefois, je crains qu’il y ait assez peu de choses à faire dans l’immédiat », nuance Dennis. « Des vecteurs invasifs du paludisme ont déjà été maîtrisés par le passé. An. arabiensis a brièvement envahi le Brésil dans les années 1930, avant d’être éradiqué grâce à une campagne concertée. Mais coordonner un tel effort dans plusieurs pays de l’aire d’invasion actuelle sera difficile, compte tenu des problèmes de sécurité qui entravent déjà la surveillance et la lutte antivectorielle. »