La paralysie du multilatéralisme nuit à la santé mondiale. Le « minilatéralisme » de Gavi peut nous remettre sur la bonne voie

Alors que la coopération internationale en matière de santé s'essouffle, l’expérience de Gavi dans la constitution de coalitions fondées sur une mission commune offre une voie concrète pour préserver des réponses collectives.

Clinique Hatcliffe Polyclinic « Goal Getters », à Harare, au Zimbabwe. Gavi/2025/Charmaine Chitate
Clinique Hatcliffe Polyclinic « Goal Getters », à Harare, au Zimbabwe. Gavi/2025/Charmaine Chitate
 

 

En bref

  • Le recul du multilatéralisme fragilise les liens entre systèmes, communautés et gouvernements, pourtant indispensables pour relever les défis de santé mondiale.
  • L’expérience de Gavi dans la promotion de solutions collectives à travers des coalitions « minilatéralistes » guidées par une mission offre une voie alternative.
  • La coopération autour des solutions de santé de proximité, au bénéfice des populations vulnérables du Sud global, est tout aussi cruciale que la réforme d’ensemble de l’architecture mondiale de la santé.

Il existe un paradoxe au cœur de chaque épidémie de maladie infectieuse. Des flambées de rougeole ou de choléra dans les camps de réfugiés aux infections respiratoires qui se propagent dans les bureaux, les salles de classe ou lors de rassemblements partout dans le monde, les agents pathogènes exploitent les liens entre les individus.

Mais les maladies infectieuses peuvent aussi se révéler particulièrement dangereuses lorsqu’elles tirent parti des ruptures et des divisions : ruptures entre les systèmes de santé et les communautés, dysfonctionnements au sein des gouvernements et, surtout, divisions entre États.

De quoi tirer la sonnette d’alarme pour quiconque a pris connaissance du Global Risks Report publié cette année. L’ensemble du rapport est traversé par un constat préoccupant : le déclin du multilatéralisme, la montée des divisions et l’effritement de l’ordre fondé sur des règles qui a structuré ce que nous appelons la communauté internationale depuis près d’un siècle.

Des liens essentiels sont en train de se rompre. Dans un monde marqué par des confrontations géoéconomiques de plus en plus intenses et déstabilisantes, il devient peut-être plus juste de parler de « communautés internationales » au pluriel. Pour celles et ceux qui cherchent des réponses communes aux défis auxquels l’humanité est confrontée — de la prévention des épidémies à la lutte contre le changement climatique — la question est la suivante : comment renouer avec des solutions collectives dans un monde de plus en plus multipolaire ?

C’est là que l’exemple de Gavi, l’Alliance du Vaccin, peut offrir des enseignements utiles. Fondée au Forum économique mondial en 2000 pour élargir la vaccination contre de nombreuses maladies mortelles mais évitables dans les pays à faible revenu, Gavi a depuis permis de vacciner plus de 1,2 milliard d’enfants, contribuant à réduire de moitié la mortalité infantile.

Protéger toute une génération a impliqué de créer de nouveaux marchés pour des vaccins jusque-là inaccessibles pour de nombreux pays, ainsi que pour des vaccins entièrement nouveaux — comme en témoigne le déploiement rapide et historique des vaccins contre le paludisme en 2024. Surtout, le modèle de Gavi aide les pays à renforcer leur souveraineté sanitaire, en leur permettant de financer progressivement une part croissante de leurs programmes de vaccination à mesure que leur revenu national augmente, tout en ouvrant des perspectives d’innovation pour le secteur privé. Cette semaine à Davos, nous annoncerons plusieurs accords destinés à stimuler l’investissement privé tout au long de la chaîne de valeur de la vaccination.

Une opportunité sanitaire générationnelle

Les contours de la santé mondiale ont toujours été façonnés par la géopolitique, mais les bouleversements des deux dernières années n’ont pas d’équivalent véritable dans l’histoire récente. Il ne fait aucun doute que la santé mondiale traverse à la fois une crise et un moment charnière. Les coupes budgétaires massives et l’accent croissant mis sur la souveraineté et l’appropriation nationale par de nombreux pays à faible revenu constituent les principaux moteurs d’un changement de fond, à la fois inévitable et, à bien des égards, souhaitable — même s’il comporte des risques réels.

J’ai déjà appelé à une action coordonnée — un « saut » en santé mondiale — fondée sur un périmètre partagé, des objectifs clairs, des principes explicites et un processus transparent permettant de rechercher le consensus et d’orchestrer un changement transformateur. Nous devons veiller à préserver une capacité mondiale à fournir les biens publics essentiels de santé, à protéger les populations les plus fragiles et vulnérables, et à accompagner les pays dans la transition vers l’autonomisation durable des fonctions clés de leurs systèmes de santé nationaux.

Nous n’en sommes pas encore là. La réponse fragmentée des organisations et initiatives de santé mondiale reflète certaines des limites de l’architecture actuelle. Plutôt qu’une remise à plat stratégique et coordonnée des mandats et des possibilités de synergies opérationnelles, nous assistons à des coupes budgétaires dispersées, pensées avant tout comme des stratégies de survie à court terme.

Le Gavi Leap

Pourtant, l’expérience récente de Gavi me donne des raisons d’être optimiste. À travers notre propre programme de transformation — le Gavi Leap — nous facilitons déjà la définition des priorités nationales en matière de vaccination et la collaboration avec Gavi, en simplifiant radicalement nos processus de gestion des subventions. Nous renforçons parallèlement notre engagement à accélérer la progression des pays vers des programmes nationaux de vaccination solides et autonomes, tout en intensifiant le soutien ciblé aux pays touchés par les conflits et les crises.

Le Gavi Leap démontre qu’un esprit de dialogue peut déboucher sur une action rapide. Et les succès continus de la vaccination — qui protège l’ensemble des populations en commençant par les plus vulnérables — montrent que des coalitions volontaires guidées par une mission commune, ce que l’on appelle parfois le « minilatéralisme », peuvent encore faire émerger des solutions collectives dans un monde de plus en plus fragmenté.

C’est en s’appuyant sur le succès du modèle de Gavi, et en le reproduisant chaque fois que possible, que nous pourrons dépasser la paralysie qui touche de nombreuses institutions multilatérales traditionnelles, tout en déplaçant le centre de gravité de la santé mondiale là où il devrait être : dans le Sud global.

Trop souvent, le débat sur la réforme de l’architecture mondiale de la santé se laisse absorber par un langage managérial, fait de fusions et de restructurations d’institutions basées dans le Nord global. Cela peut faire partie de la solution, à condition que cela résulte d’un processus politique de haut niveau. Mais l’essentiel est ailleurs : nous devrions concentrer toute notre attention sur le développement de la coopération et des synergies opérationnelles là où elles peuvent faire une différence vitale — au dernier kilomètre de la mise en œuvre, au sein des communautés les plus vulnérables du monde.

À ce stade, il est encore difficile de dire à quoi ressemblera le paysage de la santé mondiale dans cinq ans. En revanche, une chose est certaine : les organisations et institutions capables d’évoluer, d’innover, de répondre au changement et de l’anticiper continueront à améliorer la santé et la sécurité sanitaire, piliers essentiels de la croissance et de la prospérité mondiales.