En Inde, les chaleurs extrêmes menacent les agents de santé de première ligne et la couverture vaccinale
Confrontés à des chaleurs extrêmes et au manque d’infrastructures, les agentes et agents de santé de première ligne en Inde risquent de plus en plus leur propre santé pour accomplir leur travail.
- 9 juillet 2026
- 7 min de lecture
- par Shuriah Niazi
En bref
- En Inde, les températures peuvent atteindre les 45 °C au printemps et en été. Les agentes et agents de santé locaux, qui passent leurs journées dehors pour prendre soin de leurs communautés, en ressentent les effets.
- Pooja Sahu, infirmière sage-femme auxiliaire basée à Shamshabad, dans l’État du Madhya Pradesh, a récemment souffert d’un coup de chaleur : « J’ai commencé à vomir avec une telle violence que j’ai dû interrompre mon travail de vaccination pour aller me faire poser une perfusion », se souvient-elle.
- Les familles sont aussi moins susceptibles de braver la chaleur extrême pour se rendre à pied jusqu’aux centres de vaccination, une situation qui menace la couverture vaccinale lors des mois les plus chauds.
Dans le Madhya Pradesh, au cœur de l’Inde, les températures grimpent souvent au-delà des 45 °C. Pour Pooja Sahu, infirmière sage-femme auxiliaire travaillant à Shamshabad, la chaleur est un tracas quotidien. Elle se déplace pour administrer des vaccins ou prodiguer des soins de santé à domicile et passe ainsi une grande partie de son temps dehors, où elle ne bénéficie d’aucune ombre ni de moyens de se rafraîchir.
« En ce moment, on débute notre journée tôt pour finir toutes nos activités de vaccination avant que le soleil de l’après-midi ne tape trop fort », explique Pooja Sahu. « Mais le simple fait de sortir de la maison est un défi à lui seul. »
La majorité des anganwadis autour de chez elle, des centres communautaires publics offrant des services de garde et de nutrition pour les enfants, n’ont pas d’électricité pour alimenter des ventilateurs ou tout autre système de refroidissement.
« Quand le vent s’arrête de souffler, j’ai juste envie de finir toutes mes tâches et de partir », confie-t-elle. « Je passe tout mon créneau de travail dans l’inconfort. »
Pour faire face à la chaleur, Pooja Sahu emporte de la glace et une bouteille d’eau froide, car l’eau à température ambiante se réchauffe trop vite. Souvent, elle parcourt plus de 2 km à pied, sans ombre ni endroit pour faire une pause le long de sa route.
Durant une récente campagne d’enquête et de vaccination, elle a souffert d’un coup de chaleur et de déshydratation sévère. « J’ai commencé à vomir avec une telle violence que j’ai dû interrompre mon travail de vaccination pour aller me faire poser une perfusion », se souvient-elle.
Cette chaleur estivale brutale met également en péril le recours à la vaccination. Durant la dernière semaine de mai, Pooja Sahu attendait neuf enfants à son arrivée sur un site de vaccination. À cause de la chaleur accablante, seuls quatre sont venus au rendez-vous – les autres parents ont refusé de sortir avec leurs enfants.
Crédit : Shuriah Niazi
« J’attendais deux enfants d’une même famille pour les vacciner. J’ai tout fait pour convaincre les parents de les amener, mais ils ne voulaient pas sortir par une telle chaleur et m’ont dit qu’ils s’en occuperaient en juillet. »
Comment la montée des températures affecte-t-elle les agentes et agents de santé et la vaccination ?
Le témoignage de Pooja Sahu montre que la montée des températures n’est plus qu’un problème purement météorologique. En été, la chaleur est en passe de devenir un enjeu professionnel majeur pour les milliers d’agentes et agents de santé communautaires locaux, dont les infirmières sages-femmes comme Pooja Sahu, et les millions d’activistes accréditées de la santé sociale, qu’on appelle les ASHA (pour Accredited Social Health Activist), toujours vêtues de rose.
Et pourtant, malgré la chaleur écrasante, ces professionnelles font tout pour s’assurer qu’aucun enfant ne manque ses vaccins et qu’ils puissent tous accéder aux services de soins de santé essentiels.
Quand les infirmières sages-femmes auxiliaires partent travailler, elles transportent avec elles les registres de vaccination et de soins anténatals, les dossiers des enfants et des femmes enceintes, leurs listes de tâches et de rendez-vous, leur journal de suivi du paludisme, des carnets de vaccination, les registres quotidiens, des supports d’accompagnement, des bouteilles d’eau et des tablettes pour la saisie de données numériques. En tout, leur sac pèse souvent autour de 12 ou 13 kg, rapportent-elles, et c’est sans compter les glacières qui protègent les vaccins de la chaleur.
Comment les chaleurs extrêmes affectent-elles la couverture vaccinale infantile ?
Sumitra Deshmukh, infirmière sage-femme auxiliaire au centre de santé de Bijukhedi, dans le bloc de district de Lateri, est responsable de 11 villages représentant une population totale de 9 345 habitants. Elle se charge de la vaccination de 950 enfants. Les températures estivales lui pèsent au quotidien, mais dans certains cas, elles l’empêchent également de remplir tous ses objectifs.
« Les enfants arrivent le matin, mais midi passé, les gens y pensent à deux fois avant de sortir de chez eux », explique Sumitra Deshmukh. « Beaucoup de parents nous disent qu’ils n’amèneront pas leurs enfants par cette chaleur et qu’ils viendront les faire vacciner le mois suivant. »
Elle opère sur une zone qui s’étend sur une dizaine de kilomètres. Même une fois parvenue dans les villages avec son deux-roues, elle doit souvent parcourir 500 m ou 1 km de plus à pied. Et quand elle arrive à l’anganwadi, elle n’y trouve souvent que peu de répit : « Dans certains endroits, il y a des ventilateurs, mais pas d’électricité, ils sont juste là pour faire joli. »
Pour aller plus loin
Sumitra Deshmukh quitte son domicile avec une bouteille d’eau froide, qui lui tient toute la journée. Toutefois, l’exposition constante au soleil affecte sa santé. Récemment, la chaleur lui a causé des furoncles et des enflures sur le visage, mais elle n’a pas posé d’arrêt.
« Les activités de vaccination se déroulent durant des séances bien établies », explique-t-elle. « Même si on tombe malade, il faut bien s’occuper des enfants. » Peu importe la température, elle assure des séances de vaccination trois jours par semaine et passe le reste de son temps sur le terrain à rendre visite aux femmes enceintes, aux nouveau-nés et aux patients les plus à risque.
Le récit de Sumitra Deshmukh confirme que les répercussions de deuxième et troisième ordre de la hausse des températures sur la santé publique commencent déjà à se faire sentir.
« Nous partons de chez nous avec de l’eau et de quoi manger », relate Purnima Pandey, infirmière sage-femme auxiliaire dans la 26e circonscription de la ville de Bhopal. « Souvent, les parents refusent d’amener leurs enfants se faire vacciner à cause du soleil de plomb, et nous devons les persuader de venir. »
Durant une récente vague de chaleur, se souvient-elle, une collègue s’est sentie mal et à dû être traitée avec un soluté de réhydratation orale.
Comment les chaleurs extrêmes affectent-elles les agentes d’autres régions de l’Inde ?
Dans une étude récente sur les conditions de travail des agentes ASHA de l’État du Haryana, l’organisation de recherche indienne HeatWatch a constaté que les difficultés signalées par les infirmières sages-femmes auxiliaires avec lesquelles s’est entretenu VaccinesWork sont monnaie courante parmi les agentes et agents de santé communautaires de première ligne. Les agentes ASHA ont déclaré passer en moyenne 6 à 10 heures à l’extérieur durant leurs journées de travail, et 83,7 % affirment être exposées durant les heures les plus chaudes. Seulement 37,2 % d’entre elles ont déclaré disposer d’un accès constant à de l’eau potable.
La fatigue, la déshydratation, les maux de tête, les vertiges et d’autres problèmes de santé liés à la chaleur ont été couramment cités.
« La chaleur peut réduire la capacité des agentes à réaliser leurs consultations à domicile et à interagir avec les gens, ce qui fait prendre du retard aux campagnes de vaccination, bien que nous manquions de données probantes concrètes à ce sujet », explique Apekshita Varshney, chercheuse et fondatrice de HeatWatch. « Des données probantes anecdotiques suggèrent que les personnes évitent de se déplacer durant les chaleurs extrêmes, conduisant à une réduction de la fréquentation des centres de santé et à des absences aux rendez-vous de suivi. »
Selon Apekshita Varshney, « ces agentes sont exposées à des risques accrus en raison de la charge de travail liée au genre, de leurs responsabilités familiales, du manque de solutions pour se reposer et d’un manque de contrôle sur leurs conditions de travail. Le stress thermique est aussi associé à des risques pour la santé reproductive et à des déficiences nutritionnelles. »
D’après les climatologues, il ne fait aucun doute que l’Inde subit une hausse de ses températures, en particulier au printemps. La principale inquiétude ne concerne pas uniquement la hausse des températures moyennes, mais également l’intensité, la durée et la fréquence des vagues de chaleur.
« Dans de nombreuses régions d’Inde, les températures ont atteint 45 °C en mars, avril et mai », signale Raghu Murtugudde, climatologue et professeur émérite de l’Université du Maryland, aux États-Unis. « La situation est inquiétante. »
Quelles sont les communautés les plus affectées par les chaleurs extrêmes ?
Le professeur Murtugudde ajoute que le fardeau de ces chaleurs extrêmes retombe de manière disproportionnée sur les communautés les plus pauvres et les personnes qui travaillent à l’extérieur, toutes professions confondues.
« La capacité d’une personne à supporter la chaleur dépend de son accès à l’ombre, à l’hydratation, à un abri et à des moyens de se rafraîchir. Les personnes qui travaillent dehors, parcourent de longues distances à pied, font du vélo, portent des charges ou passent des heures en plein soleil sont bien plus vulnérables. Les plus pauvres, les femmes, les enfants et les personnes âgées sont les plus susceptibles d’être touchés. »
Évoquant les agentes et agents en première ligne, comme les agentes ASHA et les infirmières sages-femmes auxiliaires, le professeur Murtugudde indique que le stress thermique devient un risque professionnel de plus en plus important. « Nous ne devrions pas nous intéresser au point où la chaleur devient fatale. Il faut planifier bien avant que le danger s’installe. La prévention et la préparation sont bien plus importantes que de tester les limites de l’endurance humaine. »
« Les gouvernements doivent fournir de l’eau, de l’ombre, des points de rafraîchissement et des moyens de transport protégés de la chaleur », indique Apekshita Varshney, fondatrice de HeatWatch. « Ils doivent prévoir des mesures de protection des travailleuses et des travailleurs dans leurs plans d’action contre la chaleur, former les agentes ASHA et les infirmières sages-femmes auxiliaires sur le stress thermique et les heures durant lesquelles elles peuvent travailler sans danger, mais aussi garantir des salaires justes et une réduction de la charge de travail durant les jours d’extrême chaleur. »
Apekshita Varshney indique par ailleurs qu’il n’existe aucun suivi officiel des maladies liées à la chaleur chez les agentes ASHA et que les décès liés à la chaleur sont sous-déclarés.