Enfants invisibles, vaccins manqués : à Pointe-Noire, les équipes de santé comblent les failles de l’état civil

Au Congo-Brazzaville, des enfants sans acte de naissance — et parfois sans carnet de vaccination — échappent encore aux registres officiels. À KM4, un quartier de Pointe-Noire, infirmières, relais communautaires et comités de santé vont de porte en porte pour les retrouver et les réintégrer dans le suivi vaccinal.

  • 15 juin 2026
  • 6 min de lecture
  • par Brice Kinhou
Taty Simone, secrétaire générale du comité de santé, à gauche, et l’infirmière Prefina Issanga, à droite, lors d’une visite à domicile pour une séance de rattrapage vaccinal à KM4, à Pointe-Noire. Crédit : Brice Kinhou
Taty Simone, secrétaire générale du comité de santé, à gauche, et l’infirmière Prefina Issanga, à droite, lors d’une visite à domicile pour une séance de rattrapage vaccinal à KM4, à Pointe-Noire. Crédit : Brice Kinhou
 

 

Maison par maison, retrouver ceux qui manquent à l’appel

Dans le quartier précaire de KM4, à Pointe-Noire, une équipe de vaccination s’arrête devant une maison en planches. Taty Simone, secrétaire générale du comité de santé, un petit garçon au dos, tient dans sa main une liste d’enfants qui ont raté leurs vaccinations. À ses côtés, l’infirmière Prefina Issanga, glacière en main, consulte son registre et appelle un nom.

Personne ne répond d’abord. Puis une mère finit par sortir avec un carnet de vaccination usé par le temps. Le nom de son enfant n’apparaît pourtant sur aucun document officiel.

Au cours d’une visite à KM4, à Pointe-Noire, l’infirmière Prefina Issanga consulte un registre de vaccination avec d’autres membres de l’équipe de santé communautaire.
Crédit : Brice Kinhou

« Où est l’acte de naissance de l’enfant ? », demande l’infirmière.

« Il n’a pas encore d’acte de naissance parce que mon mari a voyagé depuis sa naissance et n’est pas encore de retour depuis plusieurs mois », explique la mère.

Le rattrapage vaccinal de l’enfant est effectué sur place, puis noté dans le carnet et dans le registre.

Quelques maisons plus loin, une autre femme présente un enfant de 9 mois. Cette fois, il n’y a ni acte de naissance ni carnet de vaccination. Le relais communautaire Dreche Moutenfou ouvre alors son propre cahier. À la main, elle inscrit le nom de l’enfant, son âge estimé, le nom de sa mère et la date de son prochain rendez-vous vaccinal.

À KM4, les équipes de santé font face à une réalité qui dépasse largement les limites d’un seul quartier. En Afrique subsaharienne, l’enregistrement des naissances reste incomplet à grande échelle. Selon l’UNICEF, 90 millions d’enfants de moins de 5 ans dans la région ne sont pas enregistrés du tout, et plus de 110 millions n’ont pas de certificat de naissance. À l’échelle mondiale, 150 millions d’enfants de moins de 5 ans restent non enregistrés.

Quand l’absence de papiers complique le suivi vaccinal

À KM4, comme dans de nombreuses zones urbaines et rurales du Congo-Brazzaville, cette faille se traduit très concrètement. Des enfants reçoivent une première dose sans être correctement enregistrés administrativement. D’autres disparaissent du suivi après un déménagement, la perte d’un carnet ou une interruption des visites au centre de santé.

« Nous avons des enfants vaccinés mais sans existence administrative claire, et parfois des enfants enregistrés à l’état civil qui ne reviennent jamais pour leurs rappels », explique Sylvie Zouanda, cheffe du centre de santé intégré de KM4 Médecin d’Afrique.

À KM4, à Pointe-Noire, l’équipe de santé retourne au centre de santé intégré Médecins d’Afrique après les visites à domicile menées pour le suivi vaccinal des enfants.
Crédit : Brice Kinhou

Pour les équipes de santé, le problème ne tient pas seulement à l’absence d’un papier. Il complique le suivi lui-même : savoir qui doit être vacciné, à quel âge, et selon quel calendrier. Les équipes rencontrent régulièrement des situations où les dates de naissance sont inconnues ou approximatives. Certaines familles ne disposent d’aucun document officiel permettant de confirmer l’âge exact de l’enfant, alors même que le calendrier vaccinal dépend précisément de cet âge.

« Nous rencontrons des mères qui ont perdu le carnet de vaccination ou qui n’ont jamais obtenu d’acte de naissance pour leur enfant. Il faut alors refaire tout le parcours pour comprendre quelles doses ont été administrées », raconte Prefina Issanga.

Des cahiers aux registres, comment le terrain comble les angles morts

Pour ne pas laisser ces enfants hors du système, les équipes de KM4 croisent les registres du centre, les carnets apportés par les mères et les observations recueillies lors des visites à domicile. Lorsqu’un enfant n’apparaît sur aucune liste, il est signalé ; en l’absence de carnet, les relais communautaires notent dans leurs cahiers son nom, son âge estimé, le nom de sa mère et la date du prochain rendez-vous. « Nous comparons les informations de notre centre de santé avec ce que nous observons sur le terrain », explique Dreche Moutenfou.

Ce travail repose en grande partie sur les relais communautaires et les membres des comités de santé. Présents au plus près des familles, ils connaissent les maisons, les absences, les arrivées récentes, les enfants confiés à des proches et les mères qui ne reviennent plus au centre. Ils font du porte-à-porte, interrogent les chefs de quartier et recensent les nouvelles naissances. « Nous rencontrons souvent dans notre secteur plusieurs cas d’enfants non déclarés et sous-immunisés. Dans une zone, vous pouvez trouver 10 à 19 enfants non déclarés et sous-immunisés », déclare Taty Simone.

Dans certains quartiers, les chefs communautaires deviennent eux aussi des alliés du système de santé. À KM4, le chef de quartier Mabinga Mangoula Marcel affirme collaborer régulièrement avec les relais communautaires. « Nous aidons à identifier les familles nouvellement arrivées et les enfants qui ne fréquentent pas les centres de santé », explique-t-il. Selon lui, la pauvreté reste un facteur central : « Beaucoup de familles vivent dans une grande précarité. Certaines changent fréquemment de logement, d’autres perdent leurs documents après les pluies ou les inondations. » Il estime également que de nombreux parents ne comprennent pas toujours l’importance de l’enregistrement des naissances.

Vaccination et état civil se croisent d’abord sur le terrain

Pour les responsables du programme élargi de vaccination, la question est concrète : comment s’assurer qu’un enfant reçoit toutes ses doses lorsqu’il n’existe parfois dans aucun registre administratif ? « L’état civil et la vaccination poursuivent finalement le même objectif : savoir qu’un enfant existe et s’assurer qu’il bénéficie de ses droits fondamentaux », explique Soba Yvette, point focal PEV au centre de santé intégré de KM4 Médecin d’Afrique.

Sur le terrain, les séances de vaccination ne servent pas seulement à administrer des doses. Elles permettent aussi de repérer les enfants qui échappent encore aux registres et d’orienter leurs familles vers les services d’état civil. Des campagnes intégrées sont régulièrement organisées pour rapprocher plusieurs services essentiels des populations, tandis que les agents de santé profitent des consultations infantiles pour rappeler aux parents l’importance de déclarer les naissances et les informer sur les démarches à suivre. « Chaque séance de vaccination est aussi une occasion de repérer les enfants absents des registres administratifs », résume Sylvie Zouanda.

Quand l’état civil décroche, les équipes de vaccination prennent le relais

Mais les démarches restent souvent difficiles. À KM4, l’enregistrement de la naissance n’est pas toujours perçu comme une priorité immédiate face aux difficultés économiques du quotidien. Conflits familiaux, déplacements de population et perte de documents compliquent encore davantage la situation.

Brice Belo, président du COSA de KM4, explique que si la déclaration de naissance est gratuite au centre de santé pour les enfants nés sur place, l’établissement de l’acte de naissance à la mairie est désormais payant, entre 2 000 et 5 000 francs CFA. Pour des familles vivant dans la précarité, réunir cette somme et payer le transport prend du temps. « Les parents dépassent généralement le délai réglementaire d’un mois après la naissance de l’enfant », dit-il.

Dans ce contexte, le suivi vaccinal devient aussi un filet de sécurité pour des enfants que l’état civil n’a pas su trouver. À KM4, les visites à domicile, les cahiers des relais et le croisement des registres permettent de retrouver ceux qui auraient autrement disparu du suivi. Sans remplacer l’état civil, les équipes de santé tentent ainsi d’empêcher que ses failles se traduisent, pour certains enfants, par des vaccins manqués.