En RDC, une campagne rougeole-rubéole-polio pour rattraper les enfants zéro dose

En République démocratique du Congo, la rougeole continue de provoquer des flambées meurtrières, tandis que la poliomyélite n’a pas encore été éliminée. En avril 2026, le deuxième bloc de l’introduction du vaccin rougeole-rubéole a été mené sous la forme d’une campagne intégrée avec la polio. Dans les zones enclavées, les équipes ont cherché à repérer et vacciner des enfants jusque-là non vaccinés ou sous-vaccinés.

  • 8 juin 2026
  • 8 min de lecture
  • par Patrick Kahondwa
Lucien Wanyate lors des activités d’intensification périodique de la vaccination systématique organisées par VillageReach dans le Maï-Ndombe, en novembre 2025. Crédit : Patrick Kahondwa
Lucien Wanyate lors des activités d’intensification périodique de la vaccination systématique organisées par VillageReach dans le Maï-Ndombe, en novembre 2025. Crédit : Patrick Kahondwa
 

 

Dans l’aire de santé de Mbusempoto Rivière Ngange, dans la province du Maï-Ndombe, Lucien Wanyate fait partie des vaccinateurs mobilisés pendant la campagne. Dans cette zone difficile d’accès, rejoindre certaines localités demande des heures de déplacement. Une fois sur place, les équipes doivent faire vite : sensibiliser les familles, installer les sites de vaccination, vacciner les enfants et, surtout, repérer ceux qui n’ont jamais reçu une seule dose ou dont le parcours vaccinal a été interrompu.

Car ici, le défi ne réside pas seulement dans la disponibilité des vaccins. Il consiste surtout à atteindre chaque enfant.

En République démocratique du Congo, la rougeole et la poliomyélite peuvent être évitées grâce à la vaccination, mais ces maladies continuent de circuler. Chaque année, la rougeole provoque des épidémies récurrentes responsables de nombreux décès infantiles évitables. Malgré les efforts des autorités sanitaires, des milliers d’enfants échappent encore au système de vaccination, notamment à cause de l’enclavement de certaines zones, des déplacements de populations liés à l’insécurité ou encore des réticences vaccinales observées dans certaines communautés.

À l’occasion de la Semaine africaine de la vaccination, le ministère de la Santé publique, Hygiène et Prévoyance sociale a lancé, en avril 2026, le deuxième bloc d’introduction du vaccin rougeole-rubéole dans 11 provinces, cette fois intégré à la vaccination contre la polio. La campagne visait aussi à rattraper des enfants non vaccinés ou sous-vaccinés. Mais sur le terrain, une même question demeure : comment atteindre ceux qui restent en dehors du système ?

Retrouver les enfants manqués

C’est le cas de Sergine, âgée de 18 mois. Depuis sa naissance, elle n’avait jamais reçu de vaccin. Sa mère connaissait pourtant l’importance de la vaccination, mais l’isolement de son village l’avait empêchée d’accéder régulièrement aux services de santé. Le jour du passage des équipes, l’enfant a pu recevoir non seulement les vaccins contre la rougeole, la rubéole et la poliomyélite, mais aussi d’autres antigènes de la vaccination de routine qu’elle n’avait jamais reçus.

« Sans les relais communautaires, cet enfant n’aurait probablement jamais été identifié. Comme nous étions partis avec d’autres antigènes de la vaccination de routine, nous avons pu le récupérer », explique Lucien Wanyate.

Dans plusieurs villages, les équipes font le même constat : des enfants n’ont jamais commencé leur vaccination, d’autres l’ont interrompue faute d’accès régulier aux services de santé. La campagne devient alors bien plus qu’une opération ponctuelle de vaccination : elle sert aussi à retrouver et rattraper ceux qui, jusque-là, étaient restés hors du système. Avant même la campagne, les relais communautaires disposaient de listes d’enfants en retard dans leur calendrier vaccinal. Leur rôle consistait à localiser les enfants zéro dose dans la communauté et à les signaler aux équipes de vaccination, afin qu’ils puissent être rattrapés pendant la campagne.

Une campagne intégrée à l’échelle du pays

La campagne contre la rougeole et la rubéole a ciblé les enfants âgés de 6 mois à 14 ans dans onze provinces du pays : Kinshasa, Kongo Central, Kwango, Kwilu, Maï-Ndombe, Équateur, Mongala, Nord-Ubangi, Sud-Ubangi, Tshuapa et Tshopo. En parallèle, la vaccination contre la polio a concerné l’ensemble du territoire national pour les enfants de 0 à 59 mois. Cette phase d’avril 2026 constituait le deuxième bloc de la campagne d’introduction du vaccin rougeole-rubéole, après une première phase menée fin 2025 dans sept autres provinces. Un troisième bloc est prévu pour couvrir les provinces restantes.

Pour maximiser l’impact de l’intervention, les autorités sanitaires ont choisi de regrouper plusieurs vaccins au cours d’une même campagne.

« Dans le cadre de l’accélération de l’éradication de la poliomyélite, le pays a opté pour une stratégie d’intégration systématique de la vaccination contre la polio à toutes les activités de masse. Ainsi, lors des campagnes, il a été décidé d’associer systématiquement la vaccination contre la polio. Dans le contexte actuel d’introduction du vaccin RR dans les provinces du bloc 2, il a été jugé préférable, au lieu d’attendre les journées nationales de vaccination organisées séparément, d’intégrer cette vaccination à la campagne en cours », explique le Dr Trésor Madingi, point focal adjoint de la vaccination rougeole-rubéole au Programme élargi de vaccination (PEV).

Cette approche a permis non seulement de gagner en efficacité, mais aussi de réduire les occasions manquées en offrant plusieurs services lors d’une seule intervention. Pour atteindre le maximum d’enfants, les équipes ont combiné des stratégies fixes et avancées. Elles se sont rendues dans les écoles, les marchés, les églises et d’autres lieux de rassemblement communautaire afin de vacciner les enfants, y compris dans les villages les plus éloignés. Dans les zones couvertes par les radios communautaires, des messages de sensibilisation ont également été diffusés pour informer la population sur l’importance de la vaccination.

Les relais communautaires en première ligne

Sur le terrain, les relais communautaires jouent un rôle déterminant. Avant la campagne, ils mènent des activités de recherche active au sein des communautés. Ils passent de ménage en ménage, identifient les enfants déjà vaccinés et ceux qui ne le sont pas encore, dressent des listes, orientent les parents vers les sites de vaccination et, dans certains cas, accompagnent eux-mêmes les enfants.

« La campagne constitue une opportunité pour atteindre tous les enfants qui n’ont jamais été vaccinés, ainsi que ceux qui ont commencé leur vaccination sans la compléter. Des équipes ont été déployées dans chaque aire de santé pour assurer la récupération de ces enfants. Des relais communautaires ont mené régulièrement des activités de recherche active au sein des communautés avant la campagne. Ainsi, des listes d’enfants attendus étaient déjà disponibles pour chaque aire de santé avant le lancement », explique le Dr Trésor Madingi.

Dans plusieurs localités, ce travail de proximité a permis d’améliorer la couverture vaccinale en identifiant des enfants manqués avant même l’arrivée des vaccinateurs. Il a aussi facilité la mobilisation des familles, en particulier dans les zones où les services de santé restent éloignés ou irréguliers.

À Mbusempoto comme ailleurs, les équipes ont constaté une forte mobilisation des parents.

« Les parents ont accueilli avec beaucoup d’enthousiasme l’arrivée des équipes de vaccination dans leurs villages. L’engouement était particulièrement fort, car la rougeole est une maladie fréquente dans notre milieu », témoigne Lucien Wanyate.

Parmi les parents venus faire vacciner leurs enfants, Israel Biembongo exprime son soulagement : « Nous sommes vraiment soulagés de voir les vaccinateurs arriver jusque dans notre village, parce que la rougeole a déjà touché beaucoup d’enfants ici. Chaque fois qu’il y a une épidémie, nous craignons pour nos enfants. Aujourd’hui, avec ce vaccin, nous avons l’espoir qu’ils seront protégés et qu’ils grandiront en bonne santé. »

Rassurer face aux doutes et aux rumeurs

Mais vacciner ne suffit pas. Il faut aussi expliquer, rassurer et convaincre.

Dans plusieurs communautés, la rougeole est bien connue, mais la rubéole l’est beaucoup moins. Cette méconnaissance alimente les malentendus.

« Dans la communauté, la rougeole et la rubéole sont souvent confondues. Beaucoup de personnes ne connaissent pas bien la rubéole et pensent qu’il s’agit simplement de la rougeole. Certains se demandaient même s’il s’agissait d’une nouvelle maladie. Grâce à la sensibilisation, nous avons pu expliquer qu’il ne s’agissait pas d’une nouvelle maladie et qu’un seul vaccin permet désormais de protéger contre les deux maladies à la fois », fait savoir un relais communautaire.

Au-delà de l’identification des enfants, les relais communautaires ont également mené des activités de sensibilisation pour lutter contre les rumeurs et les incompréhensions autour des vaccins. Même si les cas de refus sont restés relativement faibles durant cette campagne, certaines croyances persistent encore dans certaines localités.

« Certaines personnes pensent que ces maladies sont causées par des sorciers ou des démons. Cependant, une fois sur le terrain, nous avons constaté que la majorité de la population se mobilisait pour faire vacciner leurs enfants. Depuis le début de nos campagnes, c’est la première fois que nous observons une participation aussi élevée avec très peu de résistance », se réjouit Lucien Wanyate.

Les campagnes ne remplacent pas la vaccination de routine

Malgré les progrès enregistrés, plusieurs défis continuent de freiner l’élimination complète de ces maladies. Les campagnes de masse permettent de rattraper une partie des enfants manqués, mais elles ne suffisent pas à elles seules à interrompre durablement la circulation des virus si la vaccination de routine reste incomplète.

« Lorsqu’on vaccine, on cible une cohorte d’enfants, mais si la continuité n’est pas assurée, il est difficile d’éliminer complètement les maladies. L’idéal serait que la vaccination de routine fonctionne de manière optimale et que tous les enfants soient complètement vaccinés. Tant qu’il existe des enfants non vaccinés, ils constituent des poches de vulnérabilité à travers lesquelles les maladies continuent de circuler », souligne le Dr Trésor Madingi.