Au Bénin, Miss Espoir chante contre la polio
Pendant que les équipes sanitaires s’activaient pour le lancement de la campagne, Miss Espoir, elle, se préparait à monter sur scène. Son objectif : sensibiliser les parents de Porto-Novo, sa ville natale, aux bienfaits de la vaccination contre la poliomyélite.
- 5 juin 2026
- 8 min de lecture
- par Edna Fleure
En bref
- Au Bénin, Miss Espoir, survivante de la poliomyélite, met son histoire et sa notoriété au service de la vaccination pour convaincre les parents les plus hésitants.
- Dans un contexte marqué par les rumeurs sur les effets secondaires, la stérilité ou la méfiance envers les institutions, l’artiste intervient sur les marchés et dans les quartiers pour reconstruire la confiance autour du vaccin contre la polio.
- Son engagement s’inscrit dans la riposte déclenchée après la notification de trois cas de poliovirus variant de type 2 dans la Donga, alors que plus de 2,5 millions d’enfants étaient ciblés par la campagne menée du 24 au 27 avril 2026.
Devant un public enthousiaste, elle prend la parole, debout malgré la difficulté, sur des jambes qui portent encore les traces de la maladie contractée à l’âge de cinq ans. Sa chanson, « Vilaine Polio », elle l’a composée pour que le mot vaccin devienne familier, pour que la menace ait un visage, et que la prévention ait une mélodie.
Entre deux applaudissements, elle s’arrête un instant, comme si les souvenirs revenaient. Puis elle lance au public : « Je suis la preuve qu’il ne faut pas bouder le vaccin contre la polio. Ce vaccin est une chance pour nos enfants. » Dans la foule, ces mots ont un poids particulier. Ils viennent d’une femme qui ne parle pas de la maladie de loin.
Une enfance marquée par la maladie
Miss Espoir est née à Porto-Novo, dans une famille modeste. À l’époque, le vaccin contre la poliomyélite n’était pas gratuit. Il fallait le payer. Pour de nombreuses familles, comme la sienne, c’était un luxe inaccessible. La poliomyélite s’est alors installée dans le corps de la petite fille. Elle y a laissé des séquelles que plus de quarante ans n’ont pas effacées.
« Ça n’a toujours pas été facile pour moi. J’ai eu une enfance difficile en raison de mon handicap. J’ai dû faire face au rejet, à la discrimination. Personne ne voulait s’amuser avec moi. J’étais comme marquée au fer rouge par la maladie. Et aujourd’hui encore, même si je relativise, je n’oublierai jamais que j’aurais pu être différente si le vaccin avait été gratuit », confie-t-elle.
Devenue artiste, Miss Espoir a fait de cette blessure une force. Sa voix porte ce que son corps a traversé. Depuis des années, elle participe aux campagnes de vaccination au Bénin, en particulier contre la polio. « Je voudrais que les parents jouent leur rôle dans la vie de leurs enfants en les protégeant. Et cela passe par la vaccination. Pour moi, celle contre la polio est une priorité », souligne-t-elle.
Une menace que beaucoup croyaient disparue
Pour de nombreux parents, la polio n’est pourtant plus perçue comme une menace au Bénin. Certains voient en Miss Espoir une rescapée d’un temps révolu. Mais la maladie n’a pas disparu. En octobre 2025, trois détections de poliovirus variant de type 2 ont été signalées dans le département de la Donga, frontalier avec le Togo.
Crédit : Ministère de la Santé
« Le virus circule, même là où aucun cas clinique n’a encore été signalé », explique Karl Houenou, épidémiologiste.
L’histoire de Miss Espoir n’est donc pas seulement un souvenir douloureux. Elle est aussi une alerte. Quand elle dit : « J’aurais pu être vaccinée », elle dit aussi aux parents d’aujourd’hui : vos enfants peuvent l’être, maintenant, gratuitement.
C’est ce changement fondamental qu’elle rappelle à chacune de ses prises de parole. « Aujourd’hui, le vaccin antipoliomyélitique est gratuit au Bénin. Il n’y a plus de raison économique de ne pas vacciner. Il reste les peurs. Il reste les rumeurs », dit-elle.
Face aux rumeurs, reconstruire la confiance
Ces peurs, elle les connaît bien. Depuis qu’elle s’est engagée dans cette lutte, elle se retrouve parfois devant des portes fermées, face à des parents qui refusent d’ouvrir, quelle que soit la qualité du discours. « Certains craignent les effets secondaires. D’autres se fient aux rumeurs selon lesquelles le vaccin rend stérile, qu’il contient des substances prohibées, qu’il est une manœuvre étrangère. D’autres encore ont simplement perdu confiance dans les institutions », explique l’artiste.
À Ouaké, dans le nord du Bénin, Fatimatou, jeune mère d’un enfant de 14 mois, avait interrompu la vaccination de son fils. Un gonflement au pied, après une précédente vaccination, l’avait inquiétée. Mais, à force de sensibilisation, elle a fini par changer d’avis. « Avant, j’emmenais mon enfant se faire vacciner. Mais après cet incident, j’ai arrêté. Aujourd’hui, j’ai repris et j’en suis heureuse », confie-t-elle.
Son cas n’est pas isolé. En 2022, une campagne de vaccination contre la polio a été suspendue par précaution après le signalement de manifestations postvaccinales indésirables. Selon les données de suivi de la campagne, 10 089 refus de vaccination ont été enregistrés dans un contexte marqué par les inquiétudes liées aux effets secondaires et la circulation de nombreuses rumeurs. Depuis, la cicatrice est restée vive. Les rumeurs sur les réseaux sociaux, les craintes liées aux effets secondaires et les décisions prises sans concertation dans certains ménages forment un terrain difficile pour les relais communautaires.
C’est précisément sur ce terrain que Miss Espoir intervient.
Sur les marchés, une parole qui circule
Lors de la campagne du 24 au 27 avril, elle s’est notamment concentrée sur les femmes au marché. Selon elle, une information donnée dans un marché peut voyager loin. Au marché Saint-Michel de Cotonou, les femmes la connaissent déjà. Certaines l’avaient même prise pour un agent de santé avant de la découvrir chanteuse à la télévision.
« Ça fait plus de dix ans que je la vois venir ici nous parler des bienfaits du vaccin contre la polio. Je peux dire que c’est grâce à Miss Espoir que j’ai pu trouver les mots pour convaincre mon mari qui dit non à tous les vaccins. Je trouve que c’est une bonne chose qu’elle mette son histoire au service de la cause », témoigne une habituée du marché.
Pour Miss Espoir, cette confiance ne s’est pas construite en un jour. « Aujourd’hui, je suis accueillie dans les rires, les applaudissements, mais avant c’était difficile. Les mamans étaient fermées à toute sensibilisation. Petit à petit, la confiance s’est installée, surtout après ma chanson qui célèbre les mamans en parlant de leur sacrifice », se souvient-elle.
Pour aller plus loin
Ses interventions prennent plusieurs formes : causeries dans les langues locales, prestations musicales lors des lancements officiels de campagnes, échanges directs avec les relais communautaires qui quadrillent les ménages. Elle travaille en synergie avec les dispositifs mis en place par l’État, l’OMS et l’UNICEF, en renforçant la mobilisation sociale par la force de son histoire personnelle.
Crédit : Edna Fleure
« Je frappe aux portes avec pour arguments mon corps, ma voix, ma cicatrice. Quand les mamans me regardent, elles voient une femme qui a failli mourir, qui a survécu, et qui dit : vaccinez vos enfants », dit-elle.
Plus de 2,5 millions d’enfants ciblés
Pour ce premier tour de riposte, organisé dans six départements — Alibori, Atacora, Borgou, Donga, Collines et Plateau — les autorités sanitaires ont ciblé 2 516 862 enfants âgés de 0 à 59 mois. Plus de 2,8 millions de doses de vaccin antipoliomyélitique oral ont été déployées sur le terrain. L’objectif était d’atteindre une couverture vaccinale d’au moins 95 %, seuil en dessous duquel le poliovirus peut encore trouver des enfants non protégés pour circuler.
Sur le terrain, cette ambition repose largement sur les relais communautaires. Miss Espoir en fait partie, non pas en uniforme, mais en artiste. Sa présence aide à créer un climat de confiance là où les équipes de vaccination en ont le plus besoin.
« Le fait qu’elle soit une artiste connue et appréciée est une chance pour nous de l’avoir à nos côtés. Elle sait y faire avec les parents », confie Raimath Sodji, agent vaccinal à Porto-Novo.
Selon les données administratives du ministère de la Santé citées par l’OMS, plus de 2,485 millions d’enfants ont été vaccinés à l’issue de cette campagne. Derrière ce chiffre, il y a des doses, des équipes, des portes ouvertes, des conversations parfois longues, et des parents qu’il faut convaincre sans les brusquer.
Ce que la maladie ne doit plus prendre
À la fin de la campagne, Miss Espoir rentrera chez elle avec les mêmes séquelles qu’en arrivant. Mais, entre-temps, des enfants auront reçu une protection supplémentaire. C’est ainsi qu’elle mesure son travail : non pas seulement à ce que la maladie lui a pris, mais à ce qu’elle aide les autres à ne jamais perdre.
« Je rentre chez moi avec un sentiment de fierté. La vilaine polio, cette fois, n’aura pas le dernier mot. Je continuerai à mener le combat avec les armes dont je dispose : mon corps et ma voix », dit-elle.
Davantage de Edna Fleure
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