De la vaccination à l’éducation : comment les vaccins façonnent l’avenir des enfants

Les vaccins ne se contentent pas de sauver des vies : ils façonnent la manière dont les enfants apprennent et progressent à l’école, et posent les fondations de leur avenir.

  • 5 mai 2026
  • 12 min de lecture
  • par Linda Geddes
Journée de vaccination contre le virus du papillome humain dans une école primaire d’Eswatini. Crédit : Gavi / 2025 / Svetlomir Slavchev.
Journée de vaccination contre le virus du papillome humain dans une école primaire d’Eswatini. Crédit : Gavi / 2025 / Svetlomir Slavchev.
 

 

En bref

  • Les enfants ayant bénéficié de la campagne nationale de vaccination menée dans des délais très courts au Burkina Faso en 1984, qui a permis de faire passer la couverture vaccinale contre la rougeole, la méningite et la fièvre jaune d’environ 17 % à 77 % en quelques semaines seulement, étaient davantage susceptibles de fréquenter l’école et d’aller au bout de leur scolarité. Une fois adultes, ils avaient également plus de chances d’accéder à un emploi salarié et étaient plus productifs dans le secteur agricole.
  • Dans les zones rurales du Bangladesh, les enfants dont la mère avait été vaccinée contre le tétanos durant sa grossesse – un vaccin qui protège le nouveau-né contre l’infection lors de la naissance – affichaient non seulement des taux de survie plus élevés, mais également, plus tard, de meilleurs résultats scolaires, les progrès les plus marqués étant observés parmi les familles les plus pauvres.
  • En Inde, les enfants nés après le déploiement du programme de vaccination universelle à la fin des années 1980, qui a élargi l’accès à la vaccination infantile systématique à travers tout le pays, ont réalisé environ 0,2 à 0,3 année scolaire de plus que ceux nés avant cette date.

En 1984, le Burkina Faso a lancé l’une des campagnes de vaccination les plus ambitieuses de l’histoire moderne.

En seulement deux semaines, plus d’un million d’enfants ont été vaccinés contre la rougeole, la méningite et la fièvre jaune, faisant passer la couverture nationale de 17 % à 77 % environ.

Surnommée le programme de vaccination commando dans le pays, cette campagne reposait sur l’idée que la vaccination est l’un des moyens les plus rentables de sauver des vies et d’offrir aux enfants de meilleures chances dans la vie.

Son déploiement rapide et la couverture inégale obtenue selon les régions ont créé les conditions propices à une rare expérience naturelle sur les effets à long terme de la vaccination.

« En seulement quelques semaines, le gouvernement a mobilisé l’ensemble de ses ressources pour vacciner les enfants, mais sans étendre les capacités des hôpitaux ni recruter davantage de personnel de santé », décrit un coauteur de l’étude, le professeur Harounan Kazianga, de l’université d’État de l’Oklahoma à Stillwater, aux États-Unis. « Cela nous permet de déterminer les effets de la vaccination. »

Plusieurs dizaines d’années plus tard, les enfants ayant bénéficié de la campagne étaient non seulement plus susceptibles d’avoir survécu au-delà de la petite enfance, mais également d’avoir fréquenté l’école et terminé leur scolarité.

Les résultats de cette étude, comme celles d’autres recherches menées récemment, tendent de plus en plus vers une conclusion encourageante : les vaccins, longtemps considérés comme des outils de prévention contre les maladies, façonnent également la manière dont les enfants apprennent et progressent au cours de leur scolarité, mais aussi les opportunités qui s’offrent à eux plus tard.

« Il ne fait aucun doute que la vaccination a des effets sur la santé, mais également au-delà », déclare la professeure Sachiko Ozawa, économiste de la santé à l’Université de Caroline du Nord, à Chapel Hill, aux États-Unis. Alors que les décisionnaires politiques doivent composer avec des budgets plus serrés et la montée des réticences face aux vaccins, comprendre les effets plus larges de la vaccination revêt une importance croissante.

A health worker marks the little finger of a boy after receiving the  vaccine against measles and rubella. Credit: Gavi/2021/Asad Zaidi
Un agent de santé trace une marque sur l’auriculaire d’un jeune garçon après son vaccin contre la rougeole et la rubéole.
Crédit : Gavi/2021/Asad Zaidi

« C’est prouvé depuis longtemps : les vaccins ne sauvent pas uniquement la vie des enfants, ils améliorent aussi les résultats scolaires et, en fin de compte, contribuent à la croissance économique », explique Dan Hogan, directeur de la Mesure et de l’Information stratégique chez Gavi, l’Alliance du Vaccin. « Tous les parents souhaitent la même chose pour leur enfant : lui offrir toutes les chances d’atteindre son plein potentiel. En renforçant l’accès aux vaccins dans le monde entier, nous pouvons y contribuer. »

Quel rôle jouent les vaccins sur l’apprentissage des enfants ?

La petite enfance constitue une fenêtre cruciale pour le développement. À trois ans, le cerveau des enfants a atteint environ 80 % de sa taille adulte.

« C’est une période où les enfants sont très vulnérables, un épisode grave de maladie peut entraver de manière importante leur croissance physique ou cognitive », explique le docteur Arindam Nandia, économiste de la santé pour Population Council, à New York, et One Health Trust, à Washington.

Certaines maladies ciblées par la vaccination systématique des enfants peuvent avoir des effets particulièrement préjudiciables sur le développement. La méningite bactérienne peut provoquer une perte de l’audition ou de la vue, ainsi que des difficultés durables touchant à la mémoire, la concentration et l’apprentissage. Dans sa forme grave, la rougeole peut aussi déclencher une inflammation du cerveau (une encéphalite) ou une perte de la vue.

D’autres infections peuvent aussi perturber le développement des enfants de manière plus subtile. Ainsi, tant le paludisme que les épisodes répétés de maladies diarrhéiques sont susceptibles de nuire à la croissance physique et contribuer au retard de croissance, en particulier dans les régions où la malnutrition est également courante.

Schoolgirls in Bangladesh in the classroom during a human papillomavirus (HPV) vaccination session at the school. Credit: Gavi/2023/Ashraful Arefin.
Dans une salle de classe, au Bangladesh, des écolières participent à une séance de vaccination contre le virus du papillome humain.
Crédit : Gavi / 2023 / Ashraful Arefin.

Le retard de croissance est étroitement associé à un développement cognitif moins favorable et à de moins bons résultats scolaires par la suite.

La rougeole peut également neutraliser le système immunitaire. Ce phénomène, connu sous le nom d’amnésie immunitaire, rend les enfants plus vulnérables à d’autres infections pendant des mois, voire des années, après l’apparition de la maladie.

« Même lorsque les enfants n’en meurent pas, les infections peuvent toujours leur faire manquer des jours d’école ou les empêcher de suivre correctement leurs leçons », explique la professeure Anita Shet, pédiatre et chercheuse en maladies infectieuses à l’Université Johns-Hopkins de Baltimore.

Les conséquences d’une maladie grave ou aux épisodes fréquents durant l’enfance peuvent aussi affecter l’entourage.

Quand un enfant est malade, les proches qui s’occupent de lui peuvent être dans l’obligation de s’absenter de leur travail, impactant le revenu du foyer et la stabilité de l’emploi. Dans le cas des maladies très contagieuses, comme la rougeole, les flambées épidémiques peuvent perturber des écoles entières, car la hausse de l’absentéisme affecte autant les enfants infectés que leurs camarades de classe.

En prévenant ces maladies, la vaccination aide à protéger la santé des enfants, mais aussi les conditions nécessaires à leur apprentissage, à la continuité de leur éducation et l’atteinte de leur plein potentiel.

Les vaccins administrés aux nourrissons ne sont pas les seuls à pouvoir affecter l’apprentissage et l’éducation des enfants.

Le cancer du col de l’utérus – évitable grâce au vaccin contre le virus du papillome humain – frappe généralement les femmes trentenaires ou quarantenaires, c’est-à-dire quand elles sont le plus susceptibles d’avoir des enfants à charge. Au-delà du bouleversement émotionnel que provoque la mort d’une mère, cet évènement peut avoir d’autres conséquences d’ordre pratique.

« Les orphelins de mère sont considérablement plus susceptibles d’arrêter l’école », affirme la professeure Shet. « Et si la mère reçoit un traitement de chimiothérapie, ou si elle n’est plus capable de poursuivre ses activités habituelles, cela aura aussi un impact sur la famille et sur l’apprentissage des enfants. »

À quel point les vaccins entrent-ils en ligne de compte dans l’éducation ?

Durant les années 2000, un nombre croissant de recherches ont commencé à établir un lien entre les mesures prises durant la petite enfance – comme la vermifugation, la prévention du paludisme ou la prise de compléments nutritionnels – et l’amélioration de l’assiduité à l’école et de l’apprentissage. Les chercheurs ont commencé par se demander si la vaccination systématique chez les enfants pouvait avoir des effets semblables sur le long terme.

L’une des premières études de ce type s’est intéressée au tétanos dans les zones rurales du Bangladesh. Le tétanos est une maladie grave, souvent mortelle, qui a toujours fait de nombreuses victimes parmi les nouveau-nés, souvent infectés à la naissance. Les enfants qui y survivent peuvent subir des problèmes de santé durables qui affectent le développement cérébral et l’apprentissage.

Girls are informed about the human papillomavirus (HPV) vaccine in Manang, Nepal. Credit: 2025/Nanna Heitmann
À Manang, au Népal, de jeunes filles reçoivent des informations sur le vaccin contre le virus du papillome humain.
Crédits : 2025 / Nanna Heitmann.

Cette étude menée au Bangladesh s’est penchée sur l’impact de la vaccination des femmes enceintes contre le tétanos. Cette intervention apporte aussi une protection aux nouveau-nés, car les anticorps qui combattent la bactérie leur sont transmis via le placenta.

En plus d’une réduction conséquente du taux de mortalité néonatale, l’étude a constaté une amélioration des résultats scolaires chez les enfants ayant atteint un âge plus avancé. Pour les enfants issus des foyers les plus pauvres, cette amélioration équivalait à environ trois mois supplémentaires de scolarité.

Des schémas similaires ont depuis été constatés pour d’autres vaccins déployés à bien plus grande échelle.

En Inde, le docteur Nandi et ses collègues se sont basés sur les données issues du déploiement progressif du programme de vaccination universelle du pays mené dans les années 1980, qui a permis d’élargir considérablement l’accès à la vaccination systématique infantile (notamment au vaccin contre la rougeole, la poliomyélite et la diphtérie, le tétanos et la coqueluche), afin de comparer les enfants nés juste avant et juste après que ces vaccins deviennent plus largement disponibles.

En comparant les cohortes nées juste avant et après que le programme atteigne différentes régions de l’Inde et, dans certains cas, différents enfants d’une même fratrie, l’équipe est parvenue à isoler les effets d’une vaccination à un stade de vie précoce par rapport à d’autres facteurs, comme les caractéristiques familiales ou les conditions locales.

« Nous avons comparé des sujets issus d’un milieu socioéconomique identique ou très similaire en vérifiant si les enfants vaccinés avaient atteint un niveau d’études plus élevé », explique le docteur Nandi.

À l’issue de plusieurs analyses, l’étude a révélé que les personnes ayant bénéficié d’une vaccination au cours de leur enfance avaient suivi environ 0,2 à 0,3 année supplémentaire de scolarité, des effets positifs ayant été observés tant en milieu rural qu’en milieu urbain.

Si ces gains peuvent paraître modestes, ils n’en restent pas moins significatifs, d’autant plus qu’ils concernent des millions d’enfants. « Si l’on observe d’autres interventions touchant à l’éducation, par exemple la construction de nouvelles écoles, elles produisent le même type d’impact dans des pays tels que l’Inde », précise le docteur Nandi.

« Il faut aussi rappeler que dans beaucoup de ces contextes, le niveau moyen de scolarisation n’est pas si élevé. En Inde, par exemple, la scolarité moyenne durait environ sept ans dans les années 1990 : 0,3 an supplémentaire représente une amélioration peu négligeable. »

Ces résultats étaient particulièrement frappants pour les femmes : « Nous avons constaté un impact bien plus important chez les femmes – près d’une année scolaire supplémentaire pour celles qui avaient bénéficié du programme de vaccination durant leur petite enfance », ajoute le docteur Nandi.

Qu’en est-il des résultats d’apprentissage ?

Toutefois, le nombre d’années de scolarité ne révèle qu’une partie de la réalité. D’autres études sont allées plus loin, suivant certains enfants au fil du temps pour examiner de quelle manière la vaccination affectait leur assiduité à l’école, mais aussi leur niveau d’apprentissage.

L’une de ces études, connue sous le nom de Young Lives (Jeunes vies), a suivi des enfants vivant dans différents pays à faible revenu et à revenu intermédiaire, notamment en Inde, au Vietnam et en Éthiopie, de leur petite enfance à leur adolescence.

En s’appuyant sur ces données, le docteur Nandi et ses collègues ont constaté que les enfants vaccinés contre la rougeole durant la petite enfance tendaient à suivre une scolarité plus longue de plusieurs mois et à afficher une amélioration – modeste, mais constante – de leurs notes en lecture et en mathématiques.

L’équipe a observé une tendance similaire pour le vaccin contre l’Haemophilus influenza de type b (Hib), qui protège contre l’une des principales causes de la méningite.

Ces gains éducatifs se répercutent-ils à l’âge adulte ?

Les enfants qui fréquentent l’école plus longtemps et obtiennent de meilleurs résultats tendent à être mieux rémunérés et à bénéficier de meilleures perspectives d’emploi à l’âge adulte. De la même façon, les gains associés à la vaccination suivent-ils la même trajectoire ?

Les données probantes obtenues au Burkina Faso vont effectivement dans ce sens. En exploitant les différences de couverture vaccinale entre les régions et les cohortes de naissance, les chercheurs ont pu constater que l’exposition à la vaccination dès le plus jeune âge avait des effets des dizaines d’années plus tard.

Dans les régions à la couverture vaccinale élevée, les inscriptions à l’école étaient environ 10 % plus élevées, et le taux d’achèvement des études primaires avaient augmenté d’environ 13 %.

Les résidents de ces régions, à l’âge adulte, étaient aussi 7 % plus susceptibles d’obtenir un emploi formel et salarié – une part relativement limitée, mais importante, du marché du travail offrant une meilleure sécurité et une meilleure protection.

Ces effets semblent aussi s’étendre au-delà de l’emploi formel. Dans ce pays où la majeure partie de la population travaille hors de l’économie formelle, l’équipe a également étudié la productivité agricole et découvert que les personnes vaccinées affichaient une production environ 6 % plus élevée par hectare que leurs homologues.

Students in Indonesia during the national measles-rubella immunisation campaign. Credit: Gavi/2017/Ardiles Rante.
Des étudiantes durant la campagne nationale de vaccination contre la rougeole et la rubéole, en Indonésie.
Crédit : Gavi / 2017 / Ardiles Rante.

Mais surtout, ce chiffre ne s’expliquait pas par une utilisation plus importante de terre, d’efforts ou d’engrais. « Il est possible qu’ils travaillent tout simplement de manière plus efficace », avance le professeur Kazianga.

« Si deux personnes travaillent dans la même ferme, l’une ayant été vaccinée contre la rougeole et l’autre ayant survécu à la maladie après l’avoir contractée, la personne ayant vécu toute sa vie en meilleure santé sera plus susceptible d’afficher une meilleure productivité au cours de la même heure ou de la même journée de travail. »

Pour autant, la corrélation n’est pas toujours évidente. Les retombées touchant le marché du travail dépendent de nombreux autres facteurs, notamment les normes de genre, les systèmes éducatifs et l’offre d’emploi.

« On peut constater des effets importants sur la scolarisation, mais ils ne se traduisent pas toujours en résultats nets sur le marché du travail », explique le docteur Nandi. « Cela dépend beaucoup des opportunités qui se présentent plus tard. »

Si les données probantes établissant un lien direct entre la vaccination infantile et les revenus à l’âge adulte restent limitées, les mécanismes qui les relient sont mieux étayés. Dans une étude récente, la professeure Ozawa a constaté qu’une amélioration d’un écart-type des capacités cognitives – ce qui équivaut à passer d’un niveau moyen à un niveau supérieur à celui de près des deux tiers de la population – était associée à une augmentation de 5 % du salaire.

« Les données restent limitées, mais une personne possédant de meilleures capacités cognitives aura tendance à fréquenter davantage l’école, à obtenir de meilleurs résultats scolaires et un meilleur niveau d’instruction, et cela mène généralement à des salaires plus élevés », précise la professeure Ozawa.

Où ces effets sur l’éducation sont-ils les plus marqués ?

Les bénéfices de la vaccination ne sont pas répartis de manière égale. Plusieurs études montrent que les gains en matière de scolarité et d’apprentissage tendent à être plus élevés chez les enfants issus des foyers les plus pauvres, c’est-à-dire ceux qui, dès le départ, sont le plus affectés par les maladies infectieuses.

Au Bangladesh, par exemple, l’impact de la vaccination maternelle contre le tétanos sur la scolarisation se concentrait parmi les enfants appartenant aux groupes socioéconomiques les plus défavorisés.

Cela peut s’expliquer par des raisons d’ordre à la fois biologique et social. Les enfants qui grandissent dans un environnement plus pauvre sont plus susceptibles de subir des infections répétées, d’être malnutris ou de bénéficier d’un accès limité aux soins de santé, un ensemble de facteurs pouvant entraver la croissance physique et le développement cognitif.

Empêcher la survenue de cet unique épisode de maladie grave durant la période la plus critique peut avoir des effets durables.

La vaccination peut aussi aider à réduire les inégalités de manière plus indirecte. Dans les contextes où l’inscription à l’école n’est pas universelle, les parents peuvent choisir d’envoyer en priorité à l’école les enfants en meilleure santé, tandis que les enfants qui tombent souvent malades prennent du retard ou arrêtent complètement de se rendre à leurs leçons.

Réciproquement, le manque d’accès à la vaccination peut creuser les inégalités existantes. « L’inégalité vaccinale crée un double désavantage : les enfants qui sont les plus susceptibles de passer à côté de la vaccination sont aussi ceux qui font déjà face à des obstacles conséquents en matière d’éducation, de mobilité économique et de stabilité familiale », explique la professeure Shet.

« Ainsi, s’ils sont protégés, ils partent avec un avantage en plus. Mais s’ils ne le sont pas, les inégalités se creusent. »

En ce sens, la vaccination ne constitue pas uniquement une intervention sanitaire, elle peut aussi égaliser le terrain, contribuer à réduire les écarts en matière d’éducation et d’opportunités entre les enfants les plus riches et les plus pauvres. « Les vaccins jouent un rôle important dans l’amélioration de l’équité », affirme la professeure Shet. « Ils représentent ainsi un levier économique ».

Cette dynamique ne se limite pas aux contextes à faible revenu, ajoute-t-elle. Dans certains pays à revenu élevé où on observe une diminution du recours à la vaccination, des schémas similaires commencent à apparaître. « Avec la montée des réticences et la diminution du recours à la vaccination, on observe davantage de flambées épidémiques, par exemple pour la rougeole, aux États-Unis. Et souvent, les communautés les plus défavorisées sont aussi les plus touchées. Il est probable que ces inégalités apparaissent plus clairement à mesure que décline la couverture vaccinale. »

Quelles leçons en tirer pour les décisionnaires politiques ?

Mises bout à bout, ces données probantes laissent entrevoir que la vaccination ne se contente pas de prévenir les maladies : elle pose les fondations du capital humain. En protégeant les enfants durant les périodes critiques de leur développement, les vaccins peuvent peser sur les chances de survie, mais aussi sur l’apprentissage, la productivité et les futurs revenus.

Pour les décisionnaires politiques, les implications ne sont pas négligeables. Dans de nombreux pays, on associe encore les dépenses liées à la vaccination à un coût sanitaire plutôt qu’à un investissement. Pourtant, plusieurs études, comme celle du Burkina Faso, suggèrent que les contreparties s’étendent bien au-delà du secteur de la santé et touchent aussi l’éducation, les marchés du travail et l’économie au sens large.

Face aux restrictions des budgets de la santé mondiale et à la montée des réticences contre les vaccins dans certaines parties du monde, ces avantages ne peuvent être ignorés. Quand les ressources sont limitées, il faut investir en priorité dans les interventions qui offrent le plus de bénéfices globaux. « La vaccination représente un retour sur investissement énorme », déclare le professeur Kazianga.

Young schoolgirls showing finger marking after being vaccinated against typhoid, during the vaccination campaign in schools in Baluchistan Province, Pakistan. Credit: Gavi/2022/Asad Zaidi
De jeunes écolières montrent la marque tracée sur leur doigt après avoir été vaccinées contre la typhoïde, dans le cadre d’une campagne de vaccination menée dans les écoles de la province du Balouchistan, au Pakistan.
Crédit : Gavi / 2022 / Asad Zaidi

Il pourrait donc devenir de plus en plus important de faire connaître ces avantages plus globaux. « Lorsque les maladies évitables par la vaccination deviennent moins visibles, la communication les concernant perd de son efficacité, explique la professeure Shet. « Nous devons nous adresser aux parents en évoquant ce qu’il y a de plus cher à leurs yeux : le futur de leur enfant. Dans nos communications, nous devons associer la vaccination à l’apprentissage et à la réussite sur le long terme. »

La difficulté repose dans le fait que ces avantages sont longs à se manifester et qu’il n’est pas facile de les mesurer. Contrairement aux admissions dans les hôpitaux ou aux décès évités, les améliorations en matière d’apprentissage, de productivité ou de revenus peuvent mettre des années, voire des décennies, à apparaître. En conséquence, ils sont souvent négligés dans le cadre de la prise de décisions relatives au financement.

Pourtant, il devient difficile d’ignorer la situation dans sa globalité. La vaccination n’est pas seulement un outil permettant d’éviter les maladies, elle contribue aussi à créer les conditions dans lesquelles les enfants peuvent s’épanouir. « Ces maladies contre lesquelles nous vaccinons les enfants ne font pas que tuer », affirme le docteur Nandi. « Malgré les avancées de la médecine et les améliorations de la qualité de l’eau, de l’assainissement et de la santé publique en général, un seul et unique épisode grave de maladie peut impacter le reste d’une vie. »

« La vaccination a des retombées tout au long de la vie, c’est cet élément qu’il est nécessaire de rappeler dans les discussions portant sur l’amélioration des taux de vaccination à travers le monde. Elle affecte la scolarisation des enfants, leur apprentissage et leur situation future sur le marché du travail. Les maladies infectieuses ne se contentent pas de tuer des enfants, leur impact est bien plus large. »