Le Cameroun intensifie la riposte face à la polio

Face à la détection d’un poliovirus dérivé de type 3 dans le nord du pays et au Tchad voisin, le Cameroun a lancé des campagnes de vaccination d’urgence d’une ampleur exceptionnelle. Objectif : stopper la circulation du virus, protéger les enfants les plus vulnérables et renforcer la couverture vaccinale dans les zones à risque.

  • 10 février 2026
  • 8 min de lecture
  • par Nalova Akua
À Wouro Labbo, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, 114 enfants ont été vaccinés contre la polio et ont reçu de la vitamine A. Crédit : Unicef Cameroon
À Wouro Labbo, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, 114 enfants ont été vaccinés contre la polio et ont reçu de la vitamine A. Crédit : Unicef Cameroon
 

 

« Le docteur est venu ! Bienvenue, docteur ! »

C’est ainsi que les enfants de Maroua, dans le nord du Cameroun, ont accueilli le vaccinateur Abdoulahi Sounanya début décembre, se pressant autour de lui avec enthousiasme. La scène est familière lors des campagnes de vaccination de routine. Mais cette fois-ci, le contexte était différent. Quelques semaines plus tôt, les autorités sanitaires ont confirmé la détection d’un poliovirus dérivé de type 3 au Cameroun et au Tchad voisin — un virus capable de provoquer des paralysies irréversibles s’il circule dans des communautés insuffisamment protégées.

Dans ce contexte, le vaccin antipoliomyélitique oral (VPO) demeure un outil central pour interrompre rapidement la transmission de la polio. Administré sous forme de gouttes, il agit directement dans l’intestin, là où le virus atténué se multiplie, ce qui permet de protéger non seulement l’enfant vacciné, mais aussi l’ensemble de la communauté. Dans de rares situations où trop peu d’enfants sont vaccinés, le virus affaibli contenu dans le vaccin peut circuler et évoluer, ce qui explique l’apparition de poliovirus dits « dérivés du vaccin ». Ce risque disparaît lorsque la couverture vaccinale est élevée : plus les enfants sont vaccinés, plus le vaccin oral est sûr et efficace, et plus il rapproche les pays de l’éradication définitive de la polio.

Sans attendre, Abdoulahi Sounanya a pris le temps d’expliquer aux parents, en fulfulde — la langue véhiculaire de la région — le danger que représentait cette nouvelle souche, avant de commencer à vacciner les enfants.

« L’annonce de la détection du poliovirus dérivé de type 3 a incité de nombreux parents à faire vacciner rapidement leurs enfants », explique-t-il à VaccinesWork lors d’un entretien téléphonique. « J’ai vacciné des enfants dans au moins cinquante foyers chaque jour pendant les quatre jours qu’a duré la campagne. »

Une réponse coordonnée avec les pays voisins

Le Cameroun a signalé le premier cas de poliovirus dérivé d’une souche vaccinale de type 3 (PVDV3) en juillet dernier, dans le district sanitaire rural de Ngaoundéré, dans la région de l’Adamaoua. Ce cas avait été importé de la République de Guinée. Un autre cas a ensuite été détecté dans le district sanitaire de Mandélia, au Tchad, limitrophe des districts camerounais de Kousseri, Vélé et Maga.

Face à cette situation, les deux pays ont rapidement organisé des campagnes de vaccination synchronisées dans les districts à haut risque, utilisant le vaccin antipoliomyélitique oral bivalent (VPOB) ainsi que le nouveau vaccin nVPO2.

Conformément aux directives de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite (IMEP), les premières campagnes de riposte — dites « campagne zéro » — ont été menées au Cameroun en août et septembre. La campagne organisée du 4 au 7 décembre constituait la première de deux campagnes supplémentaires, la seconde étant prévue pour février 2026.

Ces deux campagnes ciblent les enfants âgés de 0 à 59 mois dans quatre régions à haut risque : l’Adamaoua, l’Est, l’Extrême-Nord et le Nord. Outre le vaccin antipoliomyélitique, des doses de rattrapage sont administrées aux enfants n’ayant pas encore complété leur calendrier vaccinal.

Selon les résultats préliminaires du Programme élargi de vaccination (PEV) au Cameroun, 3 892 570 enfants ont été vaccinés lors de la dernière campagne, soit un taux de couverture de 99 %.

« La campagne a été un succès, grâce à une forte implication des communautés, ce qui nous a permis d’atteindre plus de 99 % de l’objectif », a déclaré le Dr Andreas Ateke Njoh, secrétaire permanent adjoint du PEV.

Un agent de santé administre le vaccin contre la polio à un enfant dans le district de santé de Ngaoundéré rural, dans la région de l’Adamaoua, au Cameroun, lors de la campagne de vaccination de décembre. Crédit : PEV Cameroun

« Toutefois, certaines zones présentaient des réticences face à la vaccination, auxquelles nous avons répondu. Il a également été difficile d’atteindre les populations dans les zones reculées, où l’accès routier est limité et où les distances entre les villages d’une même communauté sont importantes », a-t-il ajouté.

Les parents dont les enfants ont été vaccinés se disent rassurés.

« J’ai dû poser un jour de congé pour faire vacciner mes enfants », confie Oumarou, 27 ans, peu après la vaccination de ses deux enfants, Aminatou et Mohammed. « J’étais au courant de l’apparition du nouveau variant de la polio. Cela m’a fait peur tant que mes enfants n’étaient pas vaccinés. Aujourd’hui, je suis un peu soulagé. »

Dans le district sanitaire de Gazawa, dans la région de l’Extrême-Nord, les autorités font également état d’une forte participation. L’objectif était de vacciner 30 682 enfants dans l’ensemble du district.

« Au total, 30 598 enfants âgés de 0 à 59 mois ont été vaccinés, soit un taux de couverture de 99,72 %. Par ailleurs, 103 % des enfants de 12 à 59 mois ont reçu une supplémentation en vitamine A, et 68,3 % ont reçu du mébendazole », détaille le Dr Abdoul Nasser, chef du district de santé de Gazawa. « Tous les acteurs impliqués se sont mobilisés pour assurer une couverture maximale des populations cibles. »

Que savoir sur le poliovirus de type 3 ?

Il existe trois souches de poliovirus sauvage distinctes sur le plan immunologique : le poliovirus sauvage de type 1 (PVS1), le poliovirus sauvage de type 2 (PVS2) et le poliovirus sauvage de type 3 (PVS3). Selon l’OMS, ces trois souches provoquent des symptômes similaires, pouvant entraîner une paralysie irréversible, voire la mort.

En raison de leurs différences génétiques et virologiques, chacune de ces souches a fait l’objet d’une stratégie d’éradication spécifique. Le PVS2 a été certifié éradiqué en 2015, et le PVS3 en 2019. Le dernier cas de PVS3 a été détecté dans le nord du Nigéria en 2012.

Le Dr Njoh, secrétaire permanent adjoint du Programme élargi de vaccination (PEV), précise toutefois que le poliovirus dérivé d’une souche vaccinale de type 3 (PVDV3), distinct du virus sauvage, peut persister dans les communautés où la couverture vaccinale est insuffisante.

« La persistance du poliovirus circulant est principalement due à la faiblesse des taux de vaccination dans les communautés sous-immunisées, ce qui permet au virus atténué du vaccin antipoliomyélitique oral (VPO) de circuler, d’accumuler des mutations et de retrouver une capacité à provoquer la paralysie comparable à celle du poliovirus sauvage », a-t-il déclaré à VaccinesWork.

« Des facteurs tels que les conflits, les problèmes logistiques, les perturbations des systèmes de santé (par exemple, la COVID-19), l'hésitation vaccinale et les difficultés de surveillance et de riposte dans les zones difficiles d'accès alimentent ces épidémies, créant des foyers de propagation du virus. »

De plus, explique cet expert en santé, les mouvements de population d’une communauté ou d’un pays à l’autre favorisent la propagation des virus dans les zones où l’immunité est lacunaire, comme cela a été observé récemment avec le poliovirus circulant de type 3 dérivé d’un vaccin.

Le professeur Tetanye Ekoe, président du Comité national de certification de l’éradication de la polio, affirme que la découverte d’un poliovirus dérivé de type 3 rappelle la nécessité d’insister sur la vaccination des enfants de moins de cinq ans, tant dans les activités de routine que lors des campagnes de masse.

Selon ce médecin-pédiatre, l’émergence de ces souches de virus dérivés des vaccins oraux (cVDPV) est favorisée, d’une part, par la baisse de l’immunité chez les enfants de moins de cinq ans, et, d’autre part, par la circulation prolongée du virus atténué contenu dans le vaccin oral dans des populations insuffisamment vaccinées, ce qui lui permet d’accumuler des mutations génétiques.

« Depuis que la région africaine a été certifiée exempte de poliovirus sauvage, les pays du continent — y compris le Cameroun — font face à l’émergence de souches de poliovirus dérivés des vaccins oraux (cVDPV), utilisés depuis de nombreuses années dans les activités de vaccination de routine et lors des campagnes de vaccination de masse », a-t-il déclaré à VaccinesWork.

Un statut exempt de poliovirus sauvage, malgré des épidémies intermittentes

En 2025, le système de surveillance du Cameroun a signalé la présence de poliovirus de type 2 dérivés de souches vaccinales circulantes, isolés dans des prélèvements environnementaux effectués dans les districts sanitaires de Kousseri (région de l’Extrême-Nord), du district urbain de Ngaoundéré (région de l’Adamaoua) et de Biyem-Assi (région du Centre). Tous ces cas ont fait l’objet de campagnes de vaccination ciblées et ont été maîtrisés, sans nouvelle épidémie pendant plus de huit mois.

Le Cameroun a été certifié exempt de poliovirus sauvage en août 2020, en même temps que l’ensemble de la région africaine. Le Dr Njoh confirme que le pays conserve ce statut malgré des épidémies ponctuelles de poliovirus de types 2 et 3 dérivés de souches vaccinales circulantes.

Le Cameroun lutte contre la poliomyélite grâce à une stratégie globale qui inclut la vaccination systématique des enfants avec cinq doses de vaccin antipoliomyélitique, administrées dès la naissance et au cours des premiers mois de vie.

« Le pays mène également des campagnes de vaccination de masse, dispose d’un système de surveillance performant et encourage une large participation communautaire, souvent en collaboration avec les pays voisins et les partenaires internationaux de la santé », précise le Dr Njoh. « Le Cameroun continue de renforcer la vaccination systématique au sein des communautés grâce à des campagnes de proximité et à une intensification périodique de ces activités. De nouvelles campagnes de vaccination de masse sont également prévues afin de combler d’importantes lacunes en matière d’immunité », a-t-il ajouté.