Comme on sème avant la pluie : au Cameroun, une mère transforme le deuil en protection pour ses enfants
La sœur de Victorine est morte d’un cancer du col de l’utérus. Ses enfants seront mieux protégés parce que cette perte a changé ses choix.
- 2 avril 2026
- 5 min de lecture
- par Delphine Fri Chifor
La pluie avait fait son œuvre.
Après des semaines passées courbée en deux sur la terre rouge, à s’épuiser pour planter les cultures avant que les lourds nuages ne s’abattent sur son village de Nguti, dans la région du Sud-Ouest du Cameroun, Victorine s’autorisa enfin à se reposer.
La première averse avait lavé la poussière des feuilles et enfoncé les graines profondément dans la terre. Les récoltes seront abondantes parce que j’ai fait ce qu’il fallait, pensa-t-elle.
Ce matin-là, elle comptait faire la grasse matinée. Mais au premier chant du coq, la voix d’un crieur public fendit l’air humide, annonçant l’arrivée d’une équipe de vaccination dans la communauté. « Les enfants recevront les antigènes de routine ainsi que des vaccins pour les plus de cinq ans, y compris contre le VPH », annonça-t-il.
Victorine resserra la couverture autour de ses épaules. Elle était épuisée. Mais une promesse qu’elle s’était faite lui revint en tête, l’empêchant de se rendormir.
Quelques mois plus tôt, Victorine avait enterré sa sœur, emportée par un cancer du col de l’utérus. Dans les longs jours qui suivirent les funérailles, elle avait peu à peu reconstitué des fragments d’informations qui, jusque-là, lui avaient échappé.
Il lui était difficile d’accepter que le cancer du col de l’utérus ait emporté sa sœur, alors même qu’il est largement évitable. Un dépistage régulier aurait permis de le détecter suffisamment tôt pour le traiter. Plus frappant encore : un vaccin, capable de protéger contre le virus responsable de presque tous les cancers du col de l’utérus, est disponible gratuitement pour les jeunes adolescents.
Elle avait autrefois écarté le vaccin contre le papillomavirus humain (VPH) après en avoir entendu parler à la radio, comme beaucoup dans sa communauté. Mais le deuil a tout changé. « Je ne pouvais pas me le permettre pour moi », dit-elle doucement, en évoquant le coût élevé du vaccin dans le secteur privé. « Mais j’ai compris ce jour-là que je devais faire quelque chose pour mes enfants. »
Quand les faits ne suffisent pas
Au Cameroun, le vaccin contre le VPH a été introduit dans le Programme élargi de vaccination en octobre 2020, pour les filles âgées de 9 à 14 ans. En 2022, il a été étendu aux garçons du même groupe d’âge afin de prévenir les cancers liés au VPH, notamment les cancers du col de l’utérus, de l’anus, de l’oropharynx, du pénis, du vagin et de la vulve, ainsi que les verrues génitales.
À lui seul, le cancer du col de l’utérus reste un fardeau majeur au Cameroun : environ 2 770 femmes sont diagnostiquées chaque année et près de 1 787 en meurent. Il demeure l’un des cancers les plus fréquents chez les femmes âgées de 15 à 44 ans.
Pourtant, les données factuelles ne suffisent pas toujours à faire évoluer les comportements au sein des communautés, où les décisions en matière de santé sont influencées par de nombreux facteurs.
Dans de nombreuses communautés mal desservies des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, l’hésitation vis-à-vis du vaccin contre le VPH semble s’être installée dès son introduction. Certaines rumeurs l’ont à tort présenté comme un outil de contrôle de la population. Pour beaucoup de parents, le vaccin apparaissait comme une réponse abstraite à une maladie perçue comme lointaine, voire étrangère.
L’expérience de Victorine lui a fait comprendre que le risque était bien plus proche qu’elle ne l’imaginait. Elle avait cherché le vaccin pour ses enfants éligibles dans son centre de santé primaire local, mais il n’était pas disponible. Une autre mère lui a alors expliqué que l’équipe de vaccination des Cameroon Baptist Convention Health Services (CBCHS) proposait parfois le vaccin contre le VPH lors de ses campagnes mobiles.
« La prochaine fois que j’entends qu’ils viennent, j’irai », s’était-elle promis.
Pour aller plus loin
Une approche intégrée au service du bien-être de tous
Le programme de vaccination du CBCHS ne se limite pas aux enfants de moins de cinq ans. Son approche intégrée regroupe, au sein d’une même intervention, les vaccins de routine de l’enfance, la vaccination contre le VPH, d’autres antigènes et suppléments, ainsi que des services humanitaires.
Initialement conçue pour atteindre les enfants « zéro dose », cette stratégie a progressivement élargi son champ d’action et touche désormais un nombre croissant de familles grâce à cette approche intégrée.
Ce matin-là, Victorine n’a pas hésité : elle s’est levée à l’aube et a marché avec ses enfants jusqu’au site de vaccination. Ils ont été la première famille à arriver.
« Je ne voulais pas prendre de risque », dit-elle. « Je me sens déjà mal de ne pas pouvoir payer le vaccin [dans le privé] pour ma fille de 18 ans. Mais au moins, les trois autres recevront cette protection qui sauve des vies. Si ma sœur l’avait reçu, elle serait peut-être encore en vie. Nous n’avons pas pu l’aider, mais nous pouvons aider la génération suivante. »
Si toutes les familles n’ont pas vécu une perte aussi personnelle que celle qui a bouleversé Victorine, la combinaison d’une information communautaire renforcée et d’une disponibilité régulière des vaccins contribue peu à peu à faire évoluer les perceptions.
Grâce à ses campagnes mobiles intégrées, le programme de vaccination du CBCHS a administré le vaccin contre le VPH à plus de 9 000 enfants dans des communautés mal desservies des deux régions. Ce qui avait commencé comme un effort pour atteindre les enfants zéro dose protège désormais aussi des adolescents contre des cancers futurs.
Aujourd’hui, Victorine explique que voir ses cultures germer après avoir pris soin de semer avant les pluies lui rappelle le bouclier immunitaire qu’elle a veillé à offrir à ses enfants avant que le virus ne puisse s’installer. Dans les deux cas, il y a la promesse d’un avenir meilleur, et plus sûr.
Comment Gavi intervient-il ?
Gavi soutient le CBCHS au Cameroun à travers trois mécanismes de financement.
Un premier financement est apporté directement au CBCHS via le partenariat humanitaire ZIP, afin d’intensifier les efforts pour atteindre les enfants zéro dose et insuffisamment vaccinés dans 12 districts fragiles des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, en situation de crise humanitaire.
Un deuxième appui est fourni via le gestionnaire du fonds OSC de Gavi, MannionDaniels, pour renforcer les stratégies de prestation de services et d’engagement communautaire dans 22 districts prioritaires à l’échelle nationale.
Un troisième levier passe par le processus de planification globale (Full Portfolio Planning – FPP), piloté par le Programme élargi de vaccination, qui permet d’aligner les efforts et les ressources des partenaires afin de renforcer l’implication des organisations de la société civile dans la vaccination de routine au Cameroun.
Ensemble, ces trois mécanismes permettent au CBCHS de mener des actions ciblées, de renforcer l’engagement communautaire et d’atteindre les enfants dans 22 districts vulnérables répartis sur cinq régions.
Davantage de Delphine Fri Chifor
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